Chapitre 1 281
Ennuis
De retour à l’Église de la Gloire, Martin continuait de fixer le cercle de communication avec son sourire caractéristique. Pourtant, il était déjà perdu dans ses pensées. Une silhouette illusoire se forma derrière lui. Elle hésita un instant, puis toussota doucement pour le tirer de sa rêverie. En voyant la jeune femme aux quatre ailes, il fronça les sourcils. « Pourquoi es-tu encore sortie ? »
« Je… Je m’inquiète pour toi. »
« C’est moi qui devrais m’inquiéter pour toi ! Apparaître ainsi est épuisant… Mais tu n’as plus à t’en faire, j’ai trouvé tous les matériaux. Une fois le rituel accompli, tu auras un corps qui pourra se déplacer librement dans ce plan. »
« Mais… » L’inquiétude se lisait sur le visage de la jeune femme.
« Tes ennemis ? Tu n’as plus à les craindre, j’ai trouvé un gamin puissant qui a accepté de te protéger. »
« C’est Richard ? Il n’a pas déjà assez d’ennuis comme ça ? »
« Il en a déjà pas mal, un de plus ne le dérangera pas beaucoup. De toute façon, il me doit une faveur ; disons qu’il me la rend. Rien de grave. »
La jeune femme soupira profondément et ouvrit les mains, faisant apparaître une image entre ses paumes. On y voyait Martin, qui riait d’excitation. « Enfin ! Ce salaud me doit une faveur ! Hé, il ne comprend toujours pas à quel point c’est important. Qui devrais-je régler… le pape, Hendrick, Messia… »
Un embarras fugace passa sur le visage de l’enfant divin, mais il reprit vite contenance. « Est-ce que j’ai vraiment dit ça ? Ma mémoire me joue des tours. Mais ce n’est pas grave, il n’est pas difficile d’obtenir des faveurs de Richard. Ne t’inquiète pas, habitue-toi simplement à ton nouveau corps, puis va le trouver avec ce livre. »
« Je ne suis pas ici depuis longtemps, mais j’ai aussi rencontré Richard. Comment peux-tu croire qu’il soit si facile d’obtenir ses faveurs ? Tu les paies de ta vie ! »
« Je ne mourrai pas si facilement », balaya Martin d’un haussement d’épaules.
« Mais… faut-il vraiment que tu te rendes là-bas ? »
« Hmm… Je peux envisager de ne pas y aller. »
Le visage de la jeune femme s’éclaira, puis elle disparut lentement. Dès qu’elle fut partie, Martin marmonna pour lui-même : « Je ne le pensais pas. Ne prends pas ça pour la vérité. »
Son expression se glaça. Son regard franchit plusieurs obstacles et se posa sur quelque chose au loin.
……
Une demi-journée après l’entretien de Richard avec Martin, une femme en armure d’argent franchit le portail depuis l’Empire de l’Arbre Sacré. Elle avait apporté une lettre de Martin et fut rapidement conduite devant Richard.
Les yeux de Richard brillèrent tandis qu’il l’examinait de la tête aux pieds, ne lui laissant aucune possibilité de se dissimuler. Le corps de la femme frissonna légèrement, mais elle ne tenta pas de se dérober à son regard.
Il désactiva rapidement le Champ de Vérité. « C’est donc toi que Martin m’a demandé de prendre en charge. »
Elle acquiesça et posa un mince livre sur son bureau. « Il m’a demandé de vous remettre ceci. »
Chroniques des Ténèbres.
Richard resta immobile en lisant ce titre, mais son cœur faillit lui jaillir de la poitrine. Sa respiration se suspendit tandis que son cœur abyssal se mettait à battre, réduisant toute la table en poussière grise. Heureusement, le livre d’apparence ordinaire était protégé par le pouvoir des lois et n’avait pas été abîmé. Il bondit en avant pour s’en saisir, en caressa doucement le dos, puis soupira et le rangea.
« Vous n’allez pas le lire ? » demanda la jeune femme, curieuse.
« Pas maintenant. Je crains que mes priorités soient différentes pour l’instant, et je ne peux pas tout abandonner pour partir. Surtout, cela ne servirait à rien d’y aller tout de suite. »
« Vous êtes vraiment pareils, tous les deux », dit-elle, les yeux empreints de douceur.
« Quoi ? Qui ? »
« Pardonnez-moi, je divaguais. Ce n’est rien. »
« Bien. Ilene, c’est ça ? De quelle aide as-tu besoin ? »
« Euh… Je n’en suis pas sûre », répondit la femme, l’air perplexe.
« Ton équipement laisse à désirer, tu n’as pas de runes et ta fortune ne vaut même pas 10 000 pièces d’or. Ça tombe bien, j’ai un ensemble d’armure presque légendaire adapté à ton espèce ; il devrait mieux te convenir que la plupart des armures légendaires. Pour les runes, je n’en ai pas d’exceptionnelles sous la main. Quand mes cerveaux auront mieux enregistré ton style de combat, je trouverai le temps d’en fabriquer quelques-unes. »
« Mais il faut des points pour ça, non ? Martin m’a dit qu’ici, je devais acheter les choses avec des points. »
Richard renifla. « Si ce salaud voulait que tu gagnes des points avant de venir, il ne t’aurait pas envoyée ici avec l’air d’une mendiante. »
Elle rougit. Avant son départ, Martin lui avait effectivement dit que Richard comprendrait et l’équiperait comme il fallait. Selon ses mots : « Qui de mieux à plumer qu’un homme qui a plus d’argent qu’il ne sait quoi en faire ? »
……
La visiteuse étant arrivée, Richard ne perdit pas davantage de temps et l’emmena à Faelor. La Genèse était agitée en ce moment et, même si l’armée démoniaque n’était pas encore tout à fait rassemblée, elle avait déjà envoyé de nombreuses escouades d’éclaireurs. Le château ne serait pas achevé avant une douzaine de jours.
Lorsque Richard et Ilene arrivèrent sur l’ancien champ de bataille, plus d’une centaine de puissants guerriers s’y étaient déjà réunis. Cinq d’entre eux étaient même des légendes, mais tous semblaient attendre le conflit à venir avec impatience. Richard se sentait un peu étrange, Fiora dans les bras, mais, pour une raison quelconque, la petite semblait s’en accommoder. En fait, elle n’avait même pas paru gênée après sa toute première téléportation.
À l’approche du portail, la fillette s’excita soudain et se mit à le fixer en sautillant. Le cœur de Richard s’emballa et il s’en approcha encore, ce qui la rendit plus fébrile et impatiente.
Une escouade de démons choisit cet instant précis pour sortir du portail. Dès qu’ils aperçurent Richard, ils poussèrent des hurlements. Plusieurs cris d’alarme retentirent depuis le château, derrière eux : beaucoup étaient de grands démons et Richard tenait une enfant dans ses bras. Mais il transféra calmement Fiora dans l’autre main et tira Clair de Lune de son dos. L’épée bleue ne luisit qu’un instant avant de regagner son fourreau ; dans le même temps, tous les assaillants avaient été taillés en centaines de morceaux.
La chair des démons vola en tous sens, tandis que plusieurs cœurs encore frais flottaient dans les airs. En voyant la fillette rayonner dans ses bras, Richard réprima un frisson et attira les cœurs à lui. Elle saisit vivement celui qu’il lui tendait ; une rangée de dents acérées apparut, et elle se mit à le dévorer bruyamment. En quelques minutes à peine, elle avait englouti tout le cœur.
Quand elle eut fini de manger, les paupières de la fillette se mirent à tomber. Elle sombra bientôt dans un profond sommeil, blottie dans les bras de Richard, son petit visage encore taché de sang rouge sombre.
À ce moment-là, cinq légendes s’étaient rassemblées autour de Richard et contemplaient l’enfant, fascinées.
« Un sang abyssal d’une telle pureté », s’exclama un vieux guerrier.
« En effet, acquiesça un mage. Elle n’a pas encore atteint le niveau d’un seigneur inférieur, mais elle est sans aucun doute plus puissante qu’un grand démon ordinaire. Une fois adulte, cette enfant deviendra naturellement une légende… Vraiment… »
Il voulut lui adresser ses félicitations, mais la seule pensée de le faire lui laissa un goût si amer qu’il ne put poursuivre. Ce mage avait déjà vécu plus de deux cents ans ; il lui avait fallu un siècle pour atteindre le royaume légendaire, puis un autre pour parvenir au niveau 22. Les prouesses de Richard étaient une chose, mais la vue d’un bébé assuré de devenir une légende le laissait sans voix.
En entendant cela, les autres légendes affichèrent à leur tour des expressions complexes. Peut-être que la petite Fiora ne deviendrait une légende qu’au cours de sa vie, mais c’était déjà assez terrifiant.
Un autre mage toussota. « Félicitations, Votre Excellence. Mademoiselle Fiora prouve que la lignée des Archeron peut rivaliser avec les destructeurs de foudre, les coursiers de la lune dorée et leurs semblables. »
Richard lui rendit son sourire et taquina la fillette endormie. « Avoir trop de talent n’est pas une bonne chose non plus. J’ai peur qu’elle ne manque de courage au travail, plus tard. »
« Avec un père comme vous, je suis certain qu’elle ne vous décevra pas. »
Nombre de puissants dissimulèrent leur tristesse sous un flot de compliments à l’égard de Fiora. Beaucoup tentèrent encore de lui proposer de conclure un mariage pour l’avenir, mais il écarta rapidement leurs propositions. Après quelques politesses, il fit le tour du château avec la fillette pour en inspecter les défenses, puis repartit.
Le deuxième penseur était en route, prêt à prendre en charge le calcul des points pour ce champ de bataille. Une douzaine de cerveaux clonés l’accompagnaient pour l’aider dans sa tâche. Richard laissa Ilene au château, confiant une mission supplémentaire à l’unité spéciale : surveiller ses déplacements en permanence et se tenir prête à lui prêter main-forte sur-le-champ.