Chapitre 1 280
Murmures du Ciel
« Comment se fait-il que le pape soit si mystérieux ? » demanda Richard. Il était presque impossible d’atteindre le royaume épique sans dévoiler un peu son jeu. Richard connaissait lui-même les limites approximatives de la puissance d’Apeiron, malgré l’aura chaotique qui l’entourait.
Martin marmonna un moment, puis reprit : « C’est lié à la situation au Ciel. Tu connais les liens du Seigneur radieux avec les célestes ; il en était peut-être lui-même un. Mais tout le plan est actuellement plongé dans le désordre et personne ne sait ce qui s’y passe. Tous les portails sont fermés, et même des citoyens comme Michael ne peuvent pas rentrer. Le Seigneur n’a pas répondu à nos prières depuis longtemps. »
Il marqua une pause. « Quelque chose a dû se produire, quelque chose que nous ne pouvons espérer comprendre. Je soupçonne qu’il est mêlé à des puissances extérieures, mais il me faut du temps pour enquêter à fond. Je te conseille de ne pas le défier avant d’avoir découvert les atouts qu’il garde dans sa manche. Comme je te l’ai dit, il essaie d’allumer son étincelle divine. Si nous nous retrouvons face à un véritable dieu marchant dans le monde des mortels, nous n’aurons aucune chance de résister. »
Richard prit lui aussi un air grave et se contenta de hocher silencieusement la tête. Une divinité n’était pas au plus dangereux lorsqu’elle élevait son royaume divin, mais dans la période qui précédait. Les lois du plan ne la rejetteraient pas encore du monde des mortels, et sa puissance serait presque à son apogée. Même une divinité mineure serait redoutable, même pour des légendes, tandis que celles du niveau du Seigneur radieux pourraient rivaliser avec des êtres épiques. Si le pape avait allumé son étincelle divine en secret, ils risquaient de se retrouver face à un adversaire épique.
Heureusement, cette période d’incertitude ne durerait pas. Un dieu sans royaume divin finirait par être rejeté par les lois du plan ; c’était pourquoi Martin disait que le temps jouait en leur faveur.
Le cœur abyssal de Richard se mit soudain à palpiter, et une vague d’énergie parcourut son corps. Incapable de tout absorber, il ne put que laisser le surplus se disperser sans forme, provoquant une brusque flambée d’énergie dans les environs. Martin la sentit. « Toujours incapable de le maîtriser ? »
Richard acquiesça et répondit avec calme : « L’écart de puissance est tout simplement trop grand. »
L’envie se lisait sur le visage de l’enfant divin. « Voilà pourquoi tu peux superposer Midren au Désintégrateur, n’est-ce pas ? Ta capacité n’a pratiquement aucune limite. »
« J’ai de la chance, c’est tout », sourit Richard. « Mais je ne suis rien à côté de toi. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Je suis comme toi, je lutte sans arrêt. Sans ça, comment pourrais-tu saisir les occasions qui se présentent ? Tu as osé t’approcher du cœur de ce seigneur alors que tu venais à peine de devenir une légende. Tu aurais dû exploser en morceaux quand il a pulsé, ou devenir une marionnette au service de son maître d’origine ! Espèce de salaud ! »
Richard ne put que sourire devant cette voix haineuse. « On est vraiment dans le même camp ? »
« Bien sûr ! On ne peut pas se permettre de s’entre-déchirer tant que le pape n’a pas été éliminé. Mais les gens comme toi, il faudrait les tuer dès que l’occasion se présente. Le monde est vaste, mais il est petit aussi. Il n’a besoin que d’un héros, pas de deux. »
Ne sachant que répondre, Richard toussota plusieurs fois. « Alors, je devrais me ranger du côté du pape, maintenant ? »
« Quoi ? » Les traits de Martin se déformèrent. « Je t’en prie, non ! Vos rancunes sont telles qu’il ne voudra jamais de toi. »
Richard le dévisagea, interdit. « Et le conflit entre vous deux est encore plus grave. Bref, parlons sérieusement. Où en es-tu ? »
« Hum, pas trop mal. Les choses se sont calmées avec le pape, comme s’il n’y avait jamais eu de conflit, et toutes les décisions sont désormais prises par vote lors des réunions des cardinaux, auxquelles nous ne sommes plus que deux à assister. Le vieux Hendrick est de retour lui aussi, mais son attitude laisse penser qu’on peut le faire changer d’avis. Je crois qu’on peut le rallier à nous si on fait encore un peu d’efforts. »
« Alors, ta situation est réglée, non ? »
Martin acquiesça. « En effet. Tant que Hendrick accepte de nous donner un coup de main, nous pourrons tenir le pape en échec. Ce vieux bonhomme a plus d’un tour dans son sac. »
« Et ensuite, notre relation changera ? » sourit Richard.
« Bien sûr ! Dès que j’aurai remis à leur place les vieux débris de l’Église, mon premier ordre sera de rassembler les troupes de l’Empire et de l’Église pour raser le Château de la Rose Noire ! »
Richard s’assombrit. Cela faisait un moment qu’il connaissait l’enfant divin, mais il ne s’était toujours pas habitué à ses pensées qui sautaient du coq à l’âne et à son franc-parler. Il toussota. « Comment te décrire ? Tu veux vraiment une guerre alors que même tes êtres épiques sont à bout de forces ? Ta priorité devrait être de protéger ton nid. »
Martin secoua la tête. « Tu te sous-estimes. À mes yeux, tu es plus dangereux que n’importe qui. Il est primordial de t’éliminer. Je ne peux pas rassembler assez de forces pour l’instant, car nous devons d’abord nous débarrasser du pape. Sinon, j’aurais mené l’assaut en personne. »
Richard soupira. « Alors, tu perdras toute ton armée. »
Martin afficha soudain un sourire radieux. « Tu vois, j’avais raison ! Tu n’as même pas utilisé tous tes atouts pendant cette bataille. »
« Bien sûr que non. Pourquoi te révéler tout ce dont je suis capable ? »
« Mouais. De toute façon, nous ne pouvons pas nous battre tant que je ne me suis pas débarrassé du pape. Parlons d’autre chose. J’ai une amie d’origine… assez particulière. C’est une citoyenne du Ciel, mais elle ne peut pas rentrer pour l’instant. Elle a besoin d’équipement et de runes, et j’ai entendu dire que tu ouvrais un nouveau front contre l’abîme. Laisse-la participer, et veille bien sur elle. »
« … Pourquoi aiderais-je quelqu’un qui complote sans cesse pour me renverser ? »
Martin sourit en agitant une brochure. « Tu ne peux pas refuser. »
« Qu’est-ce que c’est ? » Richard plissa les yeux.
« Un récit de voyage sur les Ténèbres, écrit par l’un des Élus du Dragon Éternel. »
« Et comment as-tu obtenu ça ? »
« Par hasard », répondit Martin avec un sourire innocent. « Tu sais que l’Église de la Gloire existe depuis longtemps et que nous entreposons chaque année quantité d’objets étranges dans notre trésor. Pardonne-moi, j’ignore d’où il vient. »
« Alors, comment sais-tu que ça m’intéresserait ? »
« Je le devine. »
Richard prit une profonde inspiration. « Puisque tu en sais tant, pourquoi ne m’as-tu pas déjà détruit ? »
« Crois-moi, j’en ai envie. Mais je ne peux pas le faire pour le moment. C’est comme ce vieux débris de Hendrick. Je le connais bien, je sais même combien de filles il a tripotées, mais à quoi bon ? Je ne peux toujours pas le battre. Comme tu l’as dit, je serais anéanti si je t’attaquais. »
« Alors, quels atouts Hendrick a-t-il dans sa manche ? » insista Richard.
« Ne prends pas mes paroles trop au sérieux », répondit Martin avec un sourire en agitant le petit livre. « Tu le veux, oui ou non ? »
Richard eut l’impression qu’on se jouait de lui, mais il serra tout de même les dents et tendit la main. « Donne-le-moi. »
« Et mon amie… » Un sourire mauvais se dessina sur le visage de Martin.
« Elle ne risquera rien, je te le jure. »
« Comme toujours, c’est un plaisir de traiter avec toi. » L’image de Martin commença à s’effacer, puis il sembla se rappeler quelque chose. « Le trésor de l’Église recèle encore bien des objets qui pourraient t’intéresser. Alors, tâchons de coopérer correctement à l’avenir ! Je viendrai te flanquer une raclée quand j’en aurai fini avec le pape ; tu n’as qu’à attendre tranquillement. »
Lorsque l’image de Martin disparut, le cercle de communication répercuta ses derniers mots marmonnés : « Est-ce que j’en sais trop… »
Richard n’eut pas besoin de se regarder dans un miroir pour savoir que son expression était plus sombre que jamais.