Chapitre 1 277
Le monde de Sypha
Voyant les prêtresses garder le silence, Richard ricana : « La grande prêtresse croit-elle vraiment pouvoir se cacher dans son petit trou ? »
« La grande prêtresse s’exerce à quelques arts mystiques, tenta d’arranger les choses une prêtresse. Ce n’est pas le bon moment pour la déranger. »
« Elle s’exerce ? » Richard éclata d’un rire sonore. « Vous n’avez qu’à monter sur scène et prendre quelques poses pour obtenir cette force temporelle que vous convoitez tant. Quels arts mystiques vous exercez-vous donc ? Vous vous croyez toutes élues ? Même si Flowsand et Ferlyn ne sont pas là, ce n’est pas à son tour. »
La prêtresse rougit, mais avant qu’elle ait pu poursuivre, Richard lui fit signe de se taire. « Si elle ne souhaite pas me traiter comme il se doit, je ne vois pas pourquoi je devrais me montrer courtois. »
Le sablier doré apparut au-dessus de sa tête, mais cette fois, nombreux furent ceux qui remarquèrent qu’il était orné de bien plus de motifs qu’auparavant. Il avait récupéré ce qu’il avait perdu en bannissant la précédente grande prêtresse, et même davantage. L’un des nouveaux motifs disparut soudain et se transforma en force temporelle, qui s’élança vers le plafond avant de se fondre dans la mer infinie du temps.
Toute l’Église se mit à trembler, tandis qu’un cri d’alarme retentissait dans ses profondeurs. Nombre de prêtresses présentes virent deux autres motifs disparaître du sablier de Richard, au moment même où le cri d’alarme se muait en cri de douleur. Une lame dorée balaya les lieux et trancha les fils du temps de Richard.
Richard ricana devant ces mesures provisoires et tint bon, tandis que la force temporelle s’enroulait lentement autour de lui. Même s’il semblait s’être arrêté, les prêtresses sentirent la pression qui pesait sur elles s’accentuer encore. Elles savaient à qui appartenait ce cri.
Moins d’une minute plus tard, une jeune femme se tenait devant Richard. Sa somptueuse robe divine était déchirée en de nombreux endroits. Plusieurs breloques qu’elle portait ne brillaient plus, manifestement détruites depuis peu, mais malgré tous ces obstacles, on devinait encore sa beauté.
Richard observa quelques secondes la nouvelle grande prêtresse. Le temps n’ayant aucune prise sur l’apparence des serviteurs du Dragon Éternel, elle était pourtant encore très jeune et douée. On disait que le Dragon Éternel l’avait prise en affection, lui permettant d’accéder très tôt au royaume légendaire et de prendre le contrôle de l’Église après le bannissement de sa précédente dirigeante.
« Richard, vous êtes dans l’Église du Dragon éternel ! » s’emporta-t-elle. « Vous vous comportez avec une présomption intolérable. » Lisez les derniers chapitres sur NovelPing.
Richard ne se laissa pas impressionner. « Sypha, c’est bien ça ? Je suppose que vous savez ce qu’est l’Église du Dragon éternel. Vous devriez comprendre qu’ici, je peux faire ce que je veux sans que cela soit considéré comme une insolence. »
Un peu décontenancée, Sypha se rembrunit et le foudroya du regard. On aurait dit qu’elle cherchait à sonder son âme, mais Richard, qui avait vécu longtemps au bord de la mort, n’était nullement affecté par ce genre de regard. Il resta calmement sur place, promenant à plusieurs reprises ses yeux sur elle et s’attardant délibérément sur les déchirures de sa robe.
L’expression de Sypha se glaça lorsqu’elle remarqua son regard lubrique, mais, pour une raison ou une autre, elle choisit de ne pas exploser. Jetant un coup d’œil à droite et à gauche, elle ordonna froidement aux paladins : « Sortez. »
Une fois les paladins partis, elle se tourna vers les autres prêtresses. « Vous toutes, faites ce que vous voulez et disparaissez ! »
Les prêtresses semblaient réticentes, mais elles n’eurent d’autre choix que de lui obéir et se retirèrent aussitôt. Seule celle que Richard avait choisie hésita, puis finit par rester. Elle comprenait qu’en partant, elle renoncerait à sa chance de présider la cérémonie d’offrande, dont une seule édition lui suffirait à accumuler autant de grâce divine qu’en plusieurs années. Pour obtenir une telle faveur, elle ne craignait pas de risquer d’offenser Sypha.
Sypha jeta un regard à la prêtresse, puis lança d’un ton menaçant : « Bravo. »
Elle se tourna ensuite vers Richard, haussa un sourcil d’un air provocateur et demanda : « Allons discuter dans mon salon privé. Osez-vous m’y suivre ? »
« Y a-t-il un endroit dans ce bâtiment où je n’oserais pas entrer ? » ricana Richard. Puis il se tourna vers l’autre prêtresse et lui tapota le nez. « Je reviendrai. »
Une joie manifeste illumina aussitôt le visage de la femme : elle avait fait le bon choix.
Sypha renifla et s’éloigna, la tête haute. Son corps dégageait une arrogance glaciale tandis qu’elle faisait signe à Richard de la suivre. Les lumières changèrent et ils furent téléportés dans son salon privé.
C’était un espace immense, au-dessus duquel flottait un gigantesque sablier, sous un ciel d’azur. Une lueur dorée recouvrait le tapis de verre qui s’étendait en contrebas et faisait scintiller la mer infinie tout autour. De doux grains de sable doré étaient sans cesse emportés puis ramenés par les flots ; leur éclat illuminait le sol. Au milieu de cette île se trouvait une petite forêt, au centre de laquelle se dressait une maisonnette qui semblait être la demeure de Sypha.
C’était un monde magnifique. Bien qu’il fût loin de la mer, Richard pouvait voir des poissons de toutes les couleurs danser dans l’eau bleue et dorée. Il y avait de nombreuses espèces qu’il n’avait encore jamais vues ; Sypha avait manifestement consacré beaucoup de soin à ce petit monde.
Il sourit, comprenant un peu mieux sa personnalité, puis désigna la maisonnette. « Nous allons rester plantés là ? Allons-y, je veux voir chez vous. »
« Non ! » cria Sypha, perdant le calme qu’elle avait tant bien que mal réussi à conserver.
« Alors, essayez de m’en empêcher », dit-il en tendant la main vers le ciel. Le sablier doré cessa soudain sa lente rotation, et le monde se figea avec lui. Les vagues s’immobilisèrent en plein mouvement, tout comme les poissons dans l’eau. Le temps lui-même ne s’était pas arrêté, mais tout ce qui régissait ce petit monde, si.
« Alors, vous ne m’invitez pas à entrer ? » demanda Richard avec un sourire, tandis que la femme se mordait les lèvres et lui montrait le chemin. Le conflit qui se lisait sur son visage lui en apprit également beaucoup : elle était intelligente, habile et arrogante, mais savait aussi se maîtriser. Il aimait ce genre d’adversaires : ils pesaient le pour et le contre avant chaque décision.
Cette rationalité était en réalité une faiblesse. Il aurait dû se montrer plus prudent si elle avait été du genre à n’avoir plus rien à perdre, prête à risquer toutes ses réserves pour défendre son orgueil. La grande prêtresse avait été ainsi : une femme à la volonté immense et au caractère obstiné, qui refusait catégoriquement tout compromis. Sypha, elle, lui céderait bien davantage, pour un coût minime.
La maisonnette n’était pas particulièrement spacieuse, mais son agencement était raffiné et chaque objet avait été choisi avec soin. Le mobilier n’avait rien de particulièrement luxueux, mais l’intérieur était agréablement confortable. La chambre unique, le bureau, le vestibule et la cuisine correspondaient au minimalisme qu’il appréciait. Sypha aurait pu bâtir tout un palais dans ce salon privé, mais elle avait choisi une petite maison de bois.
Richard visita méticuleusement chaque pièce, allant jusqu’à s’amuser avec quelques bibelots. Sypha le suivait, le visage traversé d’un mélange étrange de peur, de rage et même de nervosité. Cette visite revenait à jeter un coup d’œil à son existence même, mais elle ne pouvait rien y faire. Il avait clairement fait comprendre une chose : si elle refusait tout compromis, elle serait anéantie, comme l’avait été la grande prêtresse avant elle.
En quelques instants, il lui avait déjà soutiré une grande quantité de puissance divine et s’était ainsi emparé du contrôle de la majeure partie de l’Église. Cette démonstration l’avait terrifiée. Elle savait parfaitement quelle quantité de grâce divine il avait prise — et qu’il devrait lui-même en abandonner autant —, pourtant, ses réserves semblaient inépuisables. La force temporelle jaillissait à son commandement, comme si le monde se pliait à sa volonté.
Même si Sypha ne voulait pas l’admettre, elle avait payé un prix énorme pour se cacher de Richard. Elle ne pouvait se résoudre à imaginer une vie privée de son statut et de son prestige actuels ; et la raison de tout cela lui semblait soudain si stupide qu’elle en était risible. Avait-elle seulement un différend avec Richard ? Avait-elle seulement une famille pour la soutenir au cas où il la dépouillerait de tous ses pouvoirs ? Elle avait entretenu une excellente relation avec la grande prêtresse bannie, mais pas au point de tout sacrifier pour son amie.
Richard s’assit sur le lit de Sypha, comme s’il était chez lui. « Asseyez-vous, nous serons bien ici pour discuter. »
Une lueur de colère traversa les yeux de la prêtresse, mais elle la réprima rapidement et tira une chaise près de la fenêtre, où elle s’assit. Le visage résigné, elle le fixa et attendit qu’il prenne la parole.