Chapitre 1 272
Nouveau-né
Le fait que Richard eût confié cette enquête à Ginley montrait qu’il était prêt à tuer. C’était une grande mage de l’âme qui avait rejoint les Archeron moins d’un an auparavant. Elle semblait se désintéresser de son apparence et s’était laissée vieillir au point d’être couverte de rides ; certains allaient même jusqu’à prétendre qu’elle avait accéléré le processus exprès. C’était une perverse dans l’âme, au tempérament tortueux, que la torture excitait. À l’en croire, rien n’égalait le plaisir d’entendre les cris de douleur de jeunes hommes et femmes.
Malgré tous ces défauts, elle comptait parmi les rares grands mages disposés à accepter un contrat d’esclavage. Même si celui-ci était limité dans le temps, peu de gens aussi puissants se soumettaient ainsi de leur plein gré. Ce choix lui avait valu la confiance de Richard, qui l’avait chargée des interrogatoires au Château de la Rose Noire. Elle ne l’avait encore jamais déçu : elle avait toujours fini par briser les volontés les plus fortes.
Peut-être un seul des neuf suspects était-il réellement coupable, mais tous garderaient de douloureux souvenirs de leur passage entre ses mains. Autrefois, il aurait hésité dans une telle situation ; à présent, ses priorités étaient tout autres. Les yeux rivés sur les cartes étalées devant lui, il poursuivit ses instructions : « Ils veulent venir la voir ? Qu’ils viennent. Préparez un banquet pour dans trois jours. Je recevrai tous ceux qui viendront me féliciter. Ils pourront voir le nouveau-né, et une convention de runes aura lieu après le dîner. »
Il tapota deux fois la table, puis reprit : « Ah, ajoutez-y un tournoi de combat pour les jeunes. La seule restriction sera l’âge. Le champion recevra cent points, le deuxième cinquante et le troisième trente. Ceux qui finiront entre la quatrième et la huitième place en recevront vingt chacun. »
……
Au cours des jours suivants, le Château de la Rose Noire s’anima dans un vacarme incessant. Les visiteurs entraient et sortaient sans arrêt, comme lors d’une grande fête. Ceux qui avaient les moyens de voyager par téléportation à longue distance arrivèrent à peu près en même temps que Richard, retrouvant leurs suivants partis plus tôt.
Le tournoi attira bien plus de monde que prévu. Une compétition sans restriction d’origine, d’expérience ou de statut constituait sans conteste la meilleure occasion pour les jeunes talents de briller. C’était aussi une tribune où les vieilles familles pouvaient exhiber leur toute jeune génération et faire étalage de la force de leur sang et de leur héritage.
Mais surtout, Richard était lui-même un prodige d’une envergure terrifiante. Dans toute l’histoire de Norland, rares étaient ceux qui avaient accompli autant que lui en si peu de temps, et tous étaient destinés à atteindre la divinité s’ils le souhaitaient. Ses récompenses étaient également colossales. Cent points suffisaient pour obtenir une arme légendaire, tandis que les cinquante points du deuxième prix permettaient au dauphin de repartir avec une pièce d’armure légendaire ou un autre objet précieux. Même les trente points suffisaient à se procurer un ensemble de Barrière sauvage. Même le puissant duc Sang-de-Fer et le prince Tumen auraient dû y réfléchir à deux fois avant d’offrir de telles récompenses. Les familles de moindre importance, elles, n’en avaient tout simplement pas les moyens.
Autre nouvelle d’importance : Richard organiserait une convention de runes pendant le dîner. La pièce maîtresse en serait, disait-on, la version de combat de Midren ! Un événement à ne pas manquer : nombre de maîtres runiques et de légendes se précipitèrent sur place, accompagnés de plusieurs chefs de famille. Ce serait l’unique occasion d’examiner ces runes de près. Beaucoup envisageaient de participer à une guerre des enchères pour la version de combat de Midren. À leurs yeux, c’était un trésor transmissible durant des millénaires, qui valait qu’on y consacre n’importe quelle somme.
Des logements provisoires avaient déjà été construits à l’extérieur du Château de la Rose Noire. Tous étaient conçus dans un style plutôt austère, mais ils restaient abordables et offraient de bien meilleures conditions que les tavernes et les auberges. Richard avait déjà recruté plusieurs architectes spécialisés dans ce domaine pour la Vallée des Dragons ; de ce côté-là, les choses s’étaient donc déroulées sans encombre.
Tous les Archeron étaient sur le pont du matin au soir. Organiser trois événements d’envergure en autant de jours relevait de l’impossible, et les délais serrés laissaient quantité de choses inachevées. La charge de travail était telle que les responsables n’avaient pas une minute pour dormir, malgré le renfort de nombreux saints et grands mages. Heureusement, la famille Archeron était moins cloisonnée que la plupart des autres, et les puissants ne se souciaient guère de préserver leur image auprès de leurs proches.
Les saints aidaient à transporter des caisses de nourriture et de vin, tandis que les mages s’affairaient à préparer les feux d’artifice. Les chevaliers avaient retiré leur armure et s’étaient joints aux ouvriers qui bâtissaient l’arène où se dérouleraient les combats ; chacun déplaçait des centaines de kilos de pierre afin d’achever cet immense ouvrage en une seule journée.
……
Tandis que chacun vaquait à ses occupations, des cris à glacer le sang retentissaient dans la prison souterraine. Même les gardes chevronnés qui surveillaient les cachots affichaient un air mal à l’aise chaque fois qu’ils entendaient ces appels au secours ; à leurs yeux, Ginley, aussi maigre qu’une feuille de papier, était plus terrifiante que n’importe quel monstre.
Lorsque le vieux majordome pénétra dans la prison, quelques gardes s’empressèrent de lui ouvrir les grilles. Un gémissement lui fit froncer les sourcils, mais il se reprit : « Conduisez-moi auprès de mademoiselle Ginley. »
Ginley se trouvait dans son repaire habituel : la salle de torture. Neuf personnes au total s’y trouvaient, ligotées de différentes façons. L’une d’elles était actuellement courbée en deux, tandis que la vieille mégère gribouillait sur un carnet à côté d’elle, dans la pénombre.
Elle s’interrompit juste avant que le majordome n’entre, puis prit un petit couteau et entailla à plusieurs endroits le prisonnier recroquevillé. Son geste était aussi délicat que celui d’une guérisseuse ; elle ne faisait que de fines incisions qui ne saignaient même pas. Pourtant, ces minuscules coupures lui arrachèrent un hurlement de toutes ses forces.
« Il va falloir ajouter une couche d’insonorisation, ma dame, dit le majordome en entrant, le visage légèrement crispé. »
Ginley se retourna et se mit à glousser, son visage squelettique presque secoué par ses ricanements. Ses yeux ressemblaient à deux globes de sang séché et palpitaient de malveillance lorsqu’elle répondit : « Inutile. Je veux que tout le monde entende cette musique ! » Lisez les derniers chapitres sur novelping.com.
« Ah… Très bien. Où en est-on des ordres du maître ? »
« Sa Grâce voulait que ce soit terminé après les festivités. Dites-lui de ne pas s’inquiéter ; d’ici là, ces gens m’auront tout raconté. »
Le majordome soupira de nouveau. Il plongea son regard dans celui de Ginley, puis repartit sans ajouter un mot. Fort de son expérience, il savait que même des saints ne tiendraient pas une journée entre ses mains. Le temps supplémentaire ne faisait que lui offrir davantage de divertissement, et Richard le tolérait tacitement.
……
Le temps passait vite quand on était occupé. Trois jours plus tard, dans l’après-midi, Richard se tenait dans la pièce tandis que le clerc séparait Coco de son bébé couvert de sang. On rinça le nouveau-né avant de le lui confier, tandis que Coco engloutissait la dernière potion de vie depuis son lit, puis s’endormait. Le soulagement absolu se lisait sur son visage : pendant des mois, elle avait dû voir sa vitalité restaurée, puis drainée sans cesse, ce qui l’avait épuisée.
Le nouveau-né ne pleura pas. Il regarda Richard de ses grands yeux ronds et brillants. Ses traits semblaient hérités de son côté elfique, tout en rappelant quelque peu sa mère. Cette jolie petite fille aurait même pu passer pour une elfe, mais au fond de ses iris, Richard distinguait le magma écarlate du sang Archeron.
Son regard s’attarda sur son oreille droite et la partie de son visage qui l’entourait. Une tache de naissance rouge sombre, semblable à des flammes bondissantes, s’y dessinait. En tant que maître runique suprême de Norland, il la reconnut aussitôt : c’était une rune naturelle.
Les runes naturelles étaient extrêmement rares ; seuls les bébés issus de lignées puissantes et dotés d’un grand potentiel en portaient. En pratique, elles n’entamaient pas la capacité de charge de leur porteur, étaient bien plus puissantes que les runes ordinaires et gagnaient en puissance avec l’âge. Les flammes sur le visage du bébé étaient un bon indicateur de son talent.
En observant le bébé, Richard eut l’impression qu’elle le regardait elle aussi. La plupart des nouveau-nés ne distinguaient pas les objets, mais il éprouvait l’étrange sensation que cette enfant ne faisait que feindre l’innocence. Il remarqua aussi une expression de peur singulière dans ses yeux.
La peur qu’il lui inspirait.