Chapitre 1 271
Vœux de bonheur
Même avec le Champ de Vérité, Richard passa dix longues minutes à examiner Coco. Il vérifia tout ce qui aurait pu mal tourner, la scrutant à maintes reprises, avant de se redresser. Un sourire se dessina sur ses lèvres. « Tout va bien. Les préparatifs devraient être terminés à présent. Elle accouchera dans trois jours. »
Coco le regarda avec une pointe d’inquiétude. « Encore trois jours ? Ça ne va pas te poser de problème de repartir si tôt ? »
« Ça ira. »
Elle se mordit la lèvre inférieure et murmura : « Je suis désolée de ne pas pouvoir t’aider davantage. »
« Tu peux m’aider en te reposant. » Il lui remit les cheveux en place, puis jeta un coup d’œil à l’heure. « Où est le mage chargé de ta potion de vitalité ? »
Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit. L’intendant entra, accompagné d’une jeune mage qui tenait la potion de vitalité. Richard la foudroya du regard, son aura s’intensifiant légèrement. « Cinq minutes de retard. Si cela se reproduit, tu pourras partir. »
La mage blêmit aussitôt, sans oser répondre. Elle aida rapidement Coco à se redresser et lui fit boire la potion, puis quitta immédiatement la pièce. Les joues de Coco se couvrirent d’un rose vif, et son corps prit un tout petit peu d’ampleur. Mais ce n’était que temporaire : avant le crépuscule, le bébé aurait absorbé toute cette vitalité.
Elle poussa un soupir de soulagement. « Ne soyez pas trop dur avec elle, mon seigneur. Cinq minutes, ce n’est pas une grosse erreur. »
La colère de Richard ne retomba pas. « Les prises de potion sont programmées au moment où tu les absorbes le mieux. Même dix minutes d’écart auraient diminué leur efficacité. À quoi sert une mage incapable de lire l’heure ? »
Il se tourna ensuite vers l’intendant. « Pourquoi ne les encadrez-vous pas correctement ? »
Le vieil homme soupira. « La plupart de ces mages viennent de Deepblue. En dehors de vous et de mademoiselle Alice, ils ne se montrent guère ponctuels lorsqu’ils reçoivent des ordres. »
Son visage s’assombrit aussitôt. « Vraiment ? Je croyais les avoir rendus obéissants. À croire que je me trompais. Prenez le commandement d’une centaine de chevaliers et donnez-leur toute autorité sur les affaires intérieures. Si quelqu’un refuse de vous écouter, chargez-les de s’en occuper. »
L’intendant acquiesça. « D’autres affaires réclament votre attention, maître. »
Voyant que Coco s’endormait, Richard se leva. « Allons-y, alors. »
……
Peu après, Richard se trouvait dans son bureau, face à une haute pile de lettres, l’air accablé. Il les parcourut à toute vitesse, jetant à peine un regard à chacune avant de la lancer sur le côté, où s’entassaient déjà des dizaines d’autres.
La plupart disaient la même chose : elles le félicitaient d’avoir un descendant. C’était chose courante dans la noblesse, mais le moment choisi et l’ampleur du phénomène le mettaient hors de lui. Plus des deux tiers des lettres venaient de personnes de rang de marquis ou supérieur, et un duc souhaitait même lui rendre visite en personne. Six familles de Faust figuraient parmi celles qui lui avaient adressé leurs vœux, la Famille d’Orléans ayant envoyé Agamemnon comme représentant.
Au-delà de leur amitié particulière, Agamemnon avait déjà été confirmé comme successeur du duc Sang-de-Fer, Beye ayant renoncé au trône depuis longtemps. Il avait progressé régulièrement ces dernières années et était désormais un saint céleste de niveau 19. Son blason personnel avait déjà été intégré à l’arbre généalogique de la famille. Ses progrès n’étaient pas fulgurants, mais rien ne semblait pouvoir ralentir son ascension. Dans sa lettre, le duc d’Orléans avait indiqué que Beye aurait aimé venir elle aussi, mais qu’ayant franchi le seuil du royaume légendaire quelque temps auparavant, elle se trouvait actuellement dans un plan inconnu, où elle renforçait ses lois.
Le duc qui comptait venir en personne était issu de l’Empire de l’Arbre Sacré et, fait curieux, il était aussi le commandant en second des armées du sud. Le geste donnait à réfléchir. Toutefois, cette délégation faisait pâle figure face à celle de l’Empire millénaire, d’où une foule de nobles s’était précipitée, dépassant même en nombre ceux de l’Alliance Sacrée. Le prince Tumen avait lui aussi envoyé un émissaire. Mais cela se comprenait parfaitement : ils étaient les seuls à ne pas avoir de grief contre les Archeron.
En relisant les lettres, Richard put confirmer que la plupart de leurs auteurs voulaient en réalité voir l’enfant et évaluer sa puissance. Après tout, la famille avait vu se succéder Gaton puis lui-même, génération après génération. Son père était mort dans la fleur de l’âge, ce qui avait limité ses accomplissements à l’Alliance, tandis que la gloire de Richard s’étendait bien au-delà. Il était désormais, de loin, le plus grand maître des runes de tout Norland ; cela aurait suffi à le mettre au niveau d’un être épique, mais il possédait également une puissance à la hauteur.
Chacun savait qu’il fallait une véritable puissance pour fonder un pays indépendant à Norland. Un être épique pouvait établir un duché sans subir la moindre ingérence et, s’il était assez puissant pour tenir tête à ses pairs, il pouvait même l’étendre en royaume ou en empire. Ceux qui n’avaient pas atteint ce niveau devaient faire face à l’intervention des anciennes familles du plan, intervention que ces clans considéraient avant tout comme une responsabilité. Voilà pourquoi tant d’entre eux avaient tenté de s’immiscer dans la quête d’indépendance des Archeron : la fortune de Richard les attirait, et ils estimaient avoir le droit d’intervenir.
Mais Richard était désormais l’égal des êtres épiques, réduisant à néant toutes les excuses de ces vieux nobles. S’ils voulaient s’en prendre à lui, ils devraient trouver de nouveaux prétextes. Cela dit, ils n’en avaient plus tellement envie. Sur ce plan, la lignée déterminait souvent le rang : les origines elfiques de l’Empire millénaire, le sang céleste de l’Empire de l’Arbre Sacré et le sang des titans de l’Alliance Sacrée en étaient autant d’exemples. Une lignée puissante jouait souvent un rôle essentiel dans les chances d’une famille de produire un prodige. Les anciennes familles travaillaient donc sans relâche à renforcer leur sang ou à le mêler à celui d’autres lignées. De nombreuses voix influentes estimaient désormais que les Archeron étaient les égaux des autres lignées royales de Norland, ce qui leur vaudrait automatiquement le respect des anciennes familles.
Bien sûr, il fallait encore le prouver. Le meilleur moyen serait de pouvoir examiner l’enfant en personne : les capacités d’une lignée se manifestaient clairement chez un nouveau-né. Richard n’était pas opposé à cette idée en soi, mais c’était le moment choisi qui le mettait en colère.
La plupart des nobles qui lui avaient écrit arriveraient au Château de la Rose Noire dans un ou deux jours ; certains étaient même arrivés deux jours avant lui. Il n’avait jamais révélé la date prévue de l’accouchement de Coco : seuls lui, Coco et quelques personnes de leur entourage la connaissaient. D’où venait la fuite ? Si l’information n’avait pas filtré de l’intérieur, la situation était inquiétante. Cela signifiait que des mages ennemis pouvaient entrer au Château de la Rose Noire et en sortir à leur guise, sans qu’il s’en aperçoive.
« Qu’est-ce que cela signifie ? » demanda-t-il à l’intendant.
« J’ai enquêté sur toutes les personnes de ce château. Pour l’instant, il semble que la fuite vienne de serviteurs qui ont entendu la date. Je compte surveiller les principaux suspects encore un peu, afin de les départager. »
« Les départager ? Combien sont-ils ? »
« Neuf personnes au total. »
Richard grogna et fit un geste de la main. « Je n’ai pas le temps d’attendre le résultat de vos observations. Envoyez-les tous les neuf aux cachots et interrogez-les à fond. Demandez à Ginley de vous aider ; elle leur tirera les vers du nez en un rien de temps. »
« Je… Très bien, maître. » Le vieil homme sembla hésiter, mais ne protesta pas.
« Ils font les malins, ces salauds ! » Richard vit le trouble sur le visage de l’intendant et réfréna peu à peu sa colère. « La famille a beaucoup grandi, et toutes sortes de gens la composent désormais. Après aujourd’hui, d’autres nous rejoindront, notamment des gens comme Ginley. Habituez-vous-y et veillez à établir des règles claires. Chacun doit connaître mes limites : je ne m’opposerai pas aux ambitions personnelles, mais je ne tolérerai aucune trahison ! »
« Compris », répondit l’intendant en hochant la tête, tout en se retenant de soupirer. Il savait à quel point Richard tenait à l’enfant et aux intérêts de la famille ; la fuite de la date de naissance signifiait que tout le plan savait qu’un traître se cachait parmi les Archeron. La plupart des visiteurs venaient présenter leurs félicitations, mais Richard ne manquait pas d’ennemis. Et si quelqu’un voulait mettre fin à sa lignée ?