Chapitre 1 264
Un plan machiavélique imaginé par des femmes machiavéliques
En entendant Nasia décrire l’origine du système de points de récompense, Richard eut soudain l’impression de se trouver pour la première fois de l’autre côté du voile. Il n’avait jamais pris la peine de considérer les choses du point de vue du Dragon Éternel ; il s’était contenté de traquer des offrandes pour son propre usage. À présent, il allait être celui qui maîtriserait cette tentation irrésistible.
« Ah, oui, ajouta Nasia, ce n’est pas dans la liste, mais quand il y aura une vingtaine de participants ou plus avec un nombre de points raisonnable, je dresserai un classement des points cumulés par chacun. De temps à autre, les trois premiers recevront un petit supplément pour les encourager. »
« Et tu espères obtenir quoi avec ça ? »
Un sourire malicieux apparut sur le masque de la paladine. « Disons que tu es un mage légendaire de niveau vingt-cinq. Qu’est-ce que ça te ferait de te faire surpasser par un minable de niveau vingt ? »
Les yeux de Richard brillèrent lorsqu’il comprit où elle voulait en venir. Elle mettait en place une compétition publique ; pour la seule gloire, les légendes les plus orgueilleuses se battraient sans relâche afin de gagner des points. Seuls trois d’entre eux en tireraient un avantage concret, tandis que les efforts de tous les autres alimenteraient encore le système.
« J’ai encore quelques idées pour améliorer le système. Mais elles viennent de Rosie, pas de moi. » Nasia sortit une autre feuille de sa sacoche et la lui tendit. La première proposition précisait que le principe fondamental de ce système de points reposait sur la capacité à déterminer avec précision l’issue des batailles. Rosie voulait qu’on ajoute un autre cerveau cloné à chaque bataille à venir, afin que le Penseur calcule les points et s’occupe des autres aspects des échanges. Cela mobiliserait toute son attention.
À bien des égards, le Penseur était d’une grande aide lors des guerres de grande ampleur. Cependant, le système d’échange de points était de toute évidence ce qui leur rapporterait le plus d’argent ; Richard estima donc n’avoir d’autre choix que d’approuver l’idée. Il lui faudrait simplement demander à la mère de couvée d’en créer quelques autres à l’avenir.
Il devenait de plus en plus évident qu’il avait besoin d’un nombre croissant d’unités spéciales, alors que sa divinité s’épuisait. En dehors des sept dieux du sud, il commença à se demander s’il ne devrait pas s’intéresser aux autres divinités de Faelor. Malheureusement, tuer trop de dieux puissants déstabiliserait tout le plan ; il ne pouvait s’en prendre qu’aux moins importants.
La deuxième suggestion de Rosie consistait à intégrer l’abîme au système. Tôt ou tard, une horde de monstres devait en surgir, et la menace qu’ils représenteraient pourrait même éclipser celle des dragons. En outre, les démons majeurs valaient encore plus que nombre de dragons ; une expédition là-bas serait tout aussi rentable, sinon davantage. Elle suggérait même qu’il trouve un passage menant aux enfers.
Face à cette ambition terrifiante, Richard ne sut comment réagir. Les diables n’étaient pas comme les démons : ils obéissaient à un ordre plus strict encore que les humains. Ils se déplaçaient en armées entières et, même s’ils étaient individuellement plus faibles que leurs semblables, leur organisation en faisait un ennemi bien plus dangereux dans son ensemble.
Il devait cependant reconnaître que l’autre partie de l’idée était judicieuse. Il cherchait déjà un moyen de régler le problème du passage de Genèse ; cette solution serait parfaite. Il poussa un soupir de soulagement : non seulement cela permettrait de neutraliser une menace naissante, mais aussi d’augmenter le nombre d’articles qu’il pourrait proposer.
La dernière suggestion était assez simple : Rosie voulait élargir l’éventail des articles disponibles, en particulier dans le haut de gamme. Des canons à foudre aux montures magiques, elle voulait aussi qu’il propose quelques drones et même la version de combat de Midren. Ce dernier point lui serra particulièrement le cœur. Combien de fois avait-il utilisé lui-même cet ensemble de runes ? Il était incontestablement puissant, mais presque impossible à maîtriser pour une personne ordinaire.
Ce fut l’explication de cette idée qui le stupéfia. Rosie voulait décomposer Midren en ses éléments de base et vendre séparément chaque pièce d’armure runique, à des prix différents. Même les figures les plus puissantes pourraient ainsi espérer en obtenir au moins quelques pièces. Les plus déterminés se lanceraient alors à la poursuite de l’ensemble sans relâche.
Bien sûr, c’était une voie sans retour. Le plan de Rosie consistait à vendre chaque composant plus cher que s’il faisait partie de l’ensemble complet. Il serait presque impossible à quiconque d’accumuler des dizaines de milliers de points, mais, si une seule pièce ne coûtait que mille ou deux mille points, c’était une tout autre affaire. Même les saints célestes pourraient en réunir autant en quelques semaines, et le mage légendaire Rakis avait déjà gagné plus de mille points au total.
À l’avenir, Richard pourrait également mettre en vente les autres ensembles de l’Armure céleste. Les plus puissants continueraient à convoiter la version de combat de Midren, mais les autres se contenteraient de moins. Si une seule pièce était proposée à la fois, les acheteurs se livreraient avec joie à des enchères acharnées pour être celui qui l’obtiendrait.
Ce plan avait bien des aspects diaboliques. Nasia et Rosie avaient manifestement déployé toute leur ruse pour concevoir ce système.
Sous le regard attentif de Nasia, Richard ferma les yeux et se concentra sur le modèle original de la version de combat de Midren. Il la divisa rapidement en dix parties, conçues pour fonctionner au moins en partie de façon indépendante, au prix d’une moindre efficacité et d’une capacité accrue. Bien entendu, il allait de soi que l’ensemble de runes qu’il mettrait en vente serait inférieur au sien. Rien ne garantissait qu’il ne finirait pas un jour entre les mains de ses ennemis.
Il ne s’arrêta pas là. Personne ne voudrait dépenser des sommes colossales pour des runes à peine fonctionnelles ; beaucoup préféreraient économiser tous leurs points avant de tout acheter d’un coup. Il remania donc le plan et conçut chaque pièce de façon à ce qu’elle possède les propriétés d’une rune de grade 4 au minimum. Il en fit ainsi un véritable ensemble de runes, plutôt qu’une gigantesque rune intégrée. La puissance de chaque rune augmenterait avec le nombre d’autres pièces réunies, jusqu’à former finalement l’ensemble complet. Les acheteurs auraient ainsi des raisons de miser sur ces runes, aussi bien à court qu’à long terme.
Un plan complet prit rapidement forme ; il ne restait que quelques détails mineurs à régler. Mais Richard songea soudain à un problème : où trouverait-il les matériaux ? Le cristal d’âme d’une bête astrale adulte ne se trouvait pas à vendre, et même s’il pouvait le remplacer par un matériau équivalent, ceux-ci étaient tous rares eux aussi.
Il ouvrit soudain les yeux. « Nous devons modifier le système pour permettre aux gens d’échanger certains objets contre des points. Je te donnerai la liste de ce que nous achèterons à coup sûr prochainement. Trouve quelqu’un pour tout expertiser et en fixer le prix. Pour le reste, nous déciderons au cas par cas. »
Nasia claqua la langue, surprise. « Tu apprends vite. Maintenant, tu amènes les gens à te faire des offres. »
Le plan machiavélique fut enfin achevé.
……
Le Dragon aux cinq couleurs continua de garder le portail, sa lumière ne faiblissant jamais. Au cours de la semaine suivante, les dragons lancèrent trois nouvelles attaques. Ils manquèrent de peu de faire tomber les défenses de Richard, mais, emportés par la fureur du combat, ils abandonnèrent pour rien des dizaines de cadavres et vingt mille draconiens. Après ces trois batailles, beaucoup de gens avaient accumulé un nombre appréciable de points et commencèrent à convoiter les objets précieux dont les stocks étaient limités. Tous les objets légendaires, les ensembles de runes et les deux runes de grade 4 avaient été raflés ; ils attendaient tous l’annonce des nouveaux articles.
À l’extérieur de la Vallée des Dragons, Richard avait construit une nouvelle ligne de défense et commencé à aménager des quartiers. Des dizaines de milliers d’ouvriers venus de l’Empire du Triangle de fer bâtissaient rapidement de nouvelles maisons. Même si elles étaient moins luxueuses que les précédentes, elles n’en demeuraient pas moins imposantes et majestueuses. Après tout, les saints et les légendes nageaient dans l’argent selon les critères ordinaires ; ils n’auraient jamais accepté de loger dans des taudis.
Alors que le soleil atteignait son zénith et réchauffait l’hiver glacial, un groupe de chevaliers runiques s’approcha d’une villa provisoire et frappa à la porte. La voix de Rakis retentit depuis la cour : « Entrez, la porte n’est pas verrouillée. »
Les chevaliers runiques entrèrent et se dirigèrent vers la cour. Ils y trouvèrent le mage légendaire qui prenait le thé au soleil avec deux amis. Deux autres saints et quelques personnes âgées étaient également présents ; ils faisaient tous partie de la famille de Rakis.
Le chevalier en tête s’inclina. « Votre Excellence, vos fournitures sont prêtes. »
« Déjà ? » Le mage haussa les sourcils.
« Sa Grâce a ordonné que tous les objets obtenus en échange de points vous soient remis en priorité. Vous passez même avant la Famille. »
« Je suis navré de vous déranger », dit Rakis en riant, le regard à peine détourné des coffres qu’on venait d’apporter. Les chevaliers runiques ouvrirent les cinq coffres l’un après l’autre ; chacun contenait trois ensembles de runes soigneusement rangés.