Chapitre 1 258
Combattre les dragons
Une pluie de sang et de chair s’abattit au sol tandis que le dragon du vent, éventré, perdait rapidement la vie. Ses deux moitiés se séparèrent et s’écrasèrent sur les formations serrées de draconiens, en broyant un bon nombre. Tout le champ de bataille se tut. Même ceux qui étaient aux prises ralentirent un instant, frissonnant sous l’aura de puissance qui les balaya.
Un coup, une victime ! Richard était désormais entièrement enfermé dans son armure de combat ; le visage raffiné de demi-elfe avait cédé la place au masque imposant et majestueux de Midren. Trois paires d’ailes cramoisies apparurent autour de lui, puis se replièrent avant de disparaître. Sa lame enflammée tournoya et s’abattit, projetant une onde de force pure dans le vide. Des fissures couleur sang fendirent l’air, marquant sa position.
L’espace d’un instant, on aurait dit que les dieux étaient descendus des cieux sur ce plan. Tous furent stupéfaits, mais les légendes de Norland plus encore que les autres. Un ange à six ailes ?
Même Nasia en resta sidérée, mais la bouche de son masque s’étira lentement en un sourire espiègle tandis qu’elle sifflait : « Qui aurait cru qu’on tomberait sur un spectacle pareil à notre retour ! Un oiseau à six ailes, c’est plutôt rare ; puisque tu te donnes tant de mal, je vais m’y mettre plus sérieusement, moi aussi. »
Sa silhouette disparut dans le vide, puis reparut sans bruit sur le champ de bataille. Elle surgit juste sous un dragon mâle et enfonça ses lames entre les pattes de la créature. Celui-ci se raidit soudain, avant de rugir de douleur et de panique. Il se mit à griffer et à mordre dans tous les sens, attaquant alliés comme ennemis.
Comme Phaser et Waterflower, les lames de Nasia ne faisaient pas grand-chose à un dragon gigantesque. En l’absence d’un puissant renfort tel que le Fléau de la Vie, elle avait choisi une méthode d’attaque plus insolite. Si la castration ne blessait que légèrement la plupart des dragons, elle était atrocement douloureuse et les rendait furieux ; même si leurs testicules pouvaient repousser, leur virilité en serait grandement diminuée.
Ce cri de douleur fit frissonner tous les autres dragons. Pourtant, un instant plus tard, un dragon au loin poussa un étrange couinement et s’envola à une centaine de mètres, la queue entre les jambes. Les épées couvertes de sang frais, Nasia sourit discrètement avant de se dissimuler de nouveau dans le vide. Cette fois, c’était une femelle. La douleur n’avait rien à voir avec celle qu’elle avait infligée au mâle, mais elle avait tout de même touché un point sensible.
La plupart des guerriers humains n’auraient jamais osé s’en prendre aux parties génitales d’un dragon. Certes, c’était un point faible, mais un seul coup de queue instinctif pouvait broyer presque n’importe quel corps. Nasia, toutefois, était rapide et imprévisible : elle disparaissait avant que ses adversaires aient le temps de riposter. Ses téléportations précises étaient même plus efficaces que celles de Richard ; s’il avait tenté une telle attaque, il aurait fort bien pu réapparaître sous les griffes arrière du dragon.
Nasia se dirigea vers un troisième dragon. Sa silhouette vacilla de nouveau, mais elle ne put retenir un grognement de frustration : elle avait échoué. Sa cible était un jeune mâle, mais dès qu’il la vit disparaître, il rabattit sa queue et se tint prêt à frapper de ses griffes arrière, ne lui laissant aucune ouverture.
Face à cette menace sans précédent, les dragons apprirent vite. Dès que Nasia disparaissait, ils couvraient leurs arrières et se protégeaient. Beaucoup choisirent de combattre la queue entre les jambes. Cela gênait un peu leur vol, mais valait certainement mieux que de se faire planter deux épées dans le derrière.
À peine Nasia était-elle entrée en scène qu’un éclair de foudre sanglante la relégua de nouveau dans l’ombre. Richard se téléporta près d’un dragon et lui trancha le cou de bas en haut. Les flammes sacrées de son épée jaillirent et le fendirent de part en part. Puis il se téléporta au centre du champ de bataille et s’appuya sur son épée, immobile comme une statue. La lueur cramoisie de son armure se mit à ralentir.
Richard n’avait porté que deux coups depuis son arrivée sur le champ de bataille, mais le premier avait coupé un dragon en deux et le second en avait décapité un autre. Tous les autres s’écartèrent instinctivement, laissant une vaste zone vide au milieu.
« Il se repose ! » s’écria soudain un vieux dragon. « Attaquez, ne le laissez pas reprendre des forces ! »
Le vieux dragon ouvrit la marche, et les autres se mirent à voler vers Richard. Celui-ci renifla avec mépris et repartit à l’assaut, fonçant droit sur son adversaire avec une force irrésistible. Les témoins eurent presque du mal à le suivre des yeux lorsqu’il se changea en flou et percuta de plein fouet l’énorme bête !
BOUM ! Une collision explosive retentit dans toute la Vallée des Dragons, faisant se nouer le cœur des humains comme des dragons. On aurait dit qu’on venait de percuter une montagne ; même les dragons de métal n’auraient pas voulu tenter pareille chose.
Contre toute attente, ce fut le vieux dragon qui fut projeté au loin. De loin, on aurait dit qu’une fourmi avait envoyé un éléphant voler d’un coup de tête, une image peu rassurante pour les reptiles. Après avoir parcouru une centaine de mètres, le dragon reprit son équilibre et baissa les yeux : un trou terrifiant lui béait dans la poitrine, d’où jaillissait le sang.
Richard ne prit même pas le temps d’achever sa cible. Il fonça vers la suivante, telle une orbe de sang. Le dragon de glace fut bientôt couvert de blessures qui lui entaillaient la chair jusqu’à l’os, tandis que sa lame de deux mètres le déchirait.
Un dragon du vent se glissa furtivement derrière Richard, mais, avant qu’il pût passer à l’attaque, des ronces apparurent autour de son corps et s’enroulèrent autour de ses ailes. Formées par la magie de la nature, elles pouvaient non seulement entraver ses mouvements, mais aussi lui infliger quelques blessures. Les dégâts étaient négligeables pour une créature aussi gigantesque, et il s’en débarrassa sans peine ; pourtant, avant qu’il ait le temps de chercher le responsable, d’autres ronces surgirent pour les remplacer. Il aperçut les coupables au moment même où elles le ligotaient étroitement.
Un groupe de druides elfes venait de faire son apparition sur le champ de bataille. Chacun était relativement faible, de niveau quinze ou seize environ, mais leur nombre aurait fait hésiter même un dragon. Ils étaient tout simplement trop nombreux : plus de cinq cents ! De quoi entraver quiconque était moins puissant que Bahamut !
Le dragon sentit son cœur se glacer en voyant Richard se retourner, la lame divine toujours dans la main droite, tandis que sa gauche tirait Clair de Lune. S’aidant du tranchant affûté de l’épée elfique, Richard découvrit les écailles de son cou et y enfonça sa lame. Sans même jeter un regard au résultat, il bondit vers un dragon de métal, ligoté dès son arrivée.
Les dragons comprirent rapidement la menace que représentaient ces druides. Un dragon du vent mit à profit sa vitesse pour se libérer de son adversaire et fonça sur eux. S’il parvenait à s’engouffrer dans leurs rangs, il pourrait leur infliger de lourdes pertes.
Pourtant, une douzaine d’elfes environ, disposés sur le cercle extérieur, interrompirent soudain leur magie et décrochèrent de leur dos d’étranges tubes métalliques. Le dragon ne reconnut pas les armes à six canons, mais, à mesure qu’il approchait, les canons se mirent à tourner et des dizaines d’explosions couvrirent tous les autres sons !
Une grêle de balles déchira le dragon du vent, lui arrachant les écailles et la chair en quelques instants. La puissance de feu concentrée des dizaines de canons-tonnerre le dévia de sa trajectoire et l’envoya planer au-dessus des druides avant qu’il ne s’écrase derrière eux. Seul un corps mutilé toucha le sol, la chair et le sang réduits en une bouillie rouge.