Chapitre 125
Voyage
Flowsand hocha la tête, sans apparemment trouver étrange que Richard ne demande pas simplement à son père ce qui s’était passé ce jour-là. Elle répondit avec naturel, comme s’il s’agissait d’un sujet courant : « En effet, il existe peu de récits de cette bataille. Le marquis Gaton fut grièvement blessé dans les derniers instants de la guerre, mais son second avait déjà achevé d’encercler les derniers elfes de la Lune d’argent. La famille royale elfique ne se serait jamais rendue ; il n’y eut donc aucun prisonnier royal au cours de cette guerre. Les seuls elfes qu’ils parvinrent à ramener étaient des paysans, qui devinrent les esclaves de la famille impériale. Le marquis Gaton lui-même ne rendit jamais publics les résultats de sa campagne, aussi en reste-t-il peu de traces. Et puis… à vrai dire, peu de gens apprécient les Archeron. Ils n’ont donc naturellement aucune envie de consigner leurs exploits. »
« Je vois… Merci, Flowsand », dit Richard avec sincérité.
Cependant, après avoir achevé ses explications, Flowsand poursuivit : « Si tu as le temps de te plonger dans l’histoire, je te conseille de lire les carnets que maîtresse Ferlyn t’a donnés. Ils contiennent des renseignements sur les innombrables plans, ainsi que les enseignements du Dragon Éternel. Cela nous sera utile pour notre expédition.
— Si cela ne t’intéresse pas, j’ai entendu dire que tu étais un runemancien exceptionnel. Pense aux batailles que nous aurons à livrer et choisis une rune qui me conviendrait. Quand nous serons arrivés sains et saufs sur le nouveau plan, tu pourras me créer un jeu de runes. »
« Des runes ? » Richard fut assez surpris. Il regarda l’espace entre les sourcils de Flowsand. « N’as-tu pas une rune spéciale sur le front ? Si je ne me trompe pas, elle renferme une forme de pouvoir considérable, n’est-ce pas ? Elle doit être de quatrième grade. »
« Mais je n’ai qu’une seule rune sur le corps, pour l’instant », répliqua la clerc.
« Une rune de quatrième grade ne suffit pas ? » Richard eut un rire rauque, mais, voyant le sérieux de Flowsand, il ravala son sourire. Il réfléchit un moment, stupéfait, puis demanda : « Tu peux en porter davantage ? »
Flowsand hocha la tête.
Une rune de quatrième grade exigeait une capacité portante dix fois supérieure à celle d’une rune élémentaire. Richard était déjà surpris que Flowsand puisse en porter une : après tout, quiconque pouvait supporter une rune de troisième grade avant le niveau dix avait de quoi être fier. Il n’aurait jamais imaginé que Flowsand puisse en porter encore davantage.
« Dans ce cas, je vais devoir me permettre de vous examiner un instant. »
« Cela ne me dérange pas. Ne traîne pas : si tu peux me créer une rune, je te laisserai l’inscrire sur mon corps. »
Richard resta quelque peu abasourdi. La poitrine était l’endroit le plus indiqué pour placer une rune sur le corps. Bien sûr, l’inscrire directement était bien préférable à l’utilisation d’un emplacement d’attache : cela réduisait les exigences en matière de capacité et permettait un transfert d’énergie plus efficace. En revanche, la tolérance aux modifications n’était que de cinq pour cent, et il serait extrêmement difficile de changer de rune par la suite. L’ablation d’une rune tatouée était atrocement douloureuse et, vu le taux d’échec des runemanciens ordinaires, la plupart des chevaliers n’envisageaient même pas l’inscription directe, sauf pour une rune de haut grade.
Cependant, puisque Flowsand disait que cela ne la dérangeait pas, Richard cessa de s’attarder sur la question. Mais lorsqu’il lança un sort de détection, il fut de nouveau stupéfait.
Les bras et les jambes de Flowsand, ainsi que sa poitrine et son ventre, réagirent tous en émettant de puissantes vagues d’énergie. Richard comprit aussitôt qu’elle avait encore la capacité de supporter une autre rune de quatrième grade, quoique plus faible ! Cette découverte bouleversa tout ce qu’il savait de l’art runique.
Deux éléments déterminaient la puissance runique d’un chevalier runique : sa capacité portante et le nombre d’emplacements disponibles sur son corps pour y fixer des runes. À capacité égale, un plus grand nombre d’emplacements permettait d’en porter davantage. Même si une rune de quatrième grade occupait dix fois la capacité d’une rune élémentaire, un chevalier runique portant dix runes élémentaires vaincrait sans peine celui qui n’en portait qu’une seule de quatrième grade. Nombre de chevaliers runiques, parmi lesquels plusieurs figures puissantes du continent, se heurtaient souvent au manque d’emplacements à mesure qu’ils progressaient. Ainsi, le prestigieux ensemble divin de saint Peter nécessitait au moins cinq emplacements, sans compter qu’il fallait disposer d’une capacité suffisante.
Richard, lui, n’en avait que deux, tandis que Flowsand avait le choix entre pas moins de six emplacements !
« Alors ? » demanda Flowsand.
Richard se frotta les tempes et esquissa un sourire crispé. « Tout cela… dépasse mes attentes. Il me faudra un peu de temps pour y réfléchir. »
« Aucun problème. Nous avons tout notre temps, alors vas-y ! » Ayant dit ce qu’elle avait à dire, Flowsand ferma de nouveau les yeux. Les nouveaux chapitres paraissent d’abord sur novelping(.)com.
Après un voyage ininterrompu de plus de dix heures, le groupe atteignit enfin le Village de Giantwood. C’était une bourgade sans prétention, placée sous l’autorité du comte Goliath. Elle se trouvait dans une région reculée, au milieu des montagnes et d’immenses forêts. La seule spécialité du Village de Giantwood était son bois, mais les difficultés de transport ne procuraient guère d’avantages économiques aux habitants. Comme le commerce y était presque inexistant, les visiteurs étaient rares eux aussi. Quel que fût l’angle sous lequel on l’observait, le Village de Giantwood était un endroit ordinaire, pauvre et paisible. Il ne comptait qu’une centaine de familles environ, dont le mode de vie n’avait pas changé depuis des années.
Au fond de la forêt, derrière le village, se trouvait le camp d’entraînement mortel des Archeron. Vieux de plus de cent ans, il avait formé d’innombrables assassins, maîtres des malédictions et guerriers. C’était un lieu où la race et le rang ne comptaient pas : chaque personne qui y entrait était entraînée, avec pour unique consigne de survivre. De survivre jusqu’à la fin de son entraînement.
La plupart des participants à ce camp d’entraînement mortel étaient des orphelins, des condamnés à mort et des esclaves. On y trouvait aussi des psychopathes et des fanatiques, qui prenaient plaisir à tuer. Un nombre considérable d’Archeron s’y étaient également portés volontaires, dans l’espoir d’acquérir plus de puissance et de force. Mais tous les participants étaient traités de la même manière. Face à la mort, un Archeron ne valait pas mieux qu’un orphelin. Pour survivre, il ne leur restait qu’à compter sur leur intelligence, leur force physique, ou les deux.
Bien sûr, Richard n’était pas venu ici pour s’entraîner, mais pour choisir un garde-âme. C’était l’une des ressources que la famille mettait à la disposition de ses membres les plus prometteurs.
Le garde-âme était lié à Richard par un contrat spirituel qui unissait son âme à la sienne. La moindre pensée de trahison anéantirait son âme ; il servait aussi à aider Richard à résister aux attaques spirituelles. Bien sûr, l’inverse ne fonctionnait pas : une attaque spirituelle dirigée contre le garde-âme n’affecterait nullement Richard.
Grâce à la puissance du contrat, le destin du garde-âme et celui de son maître se trouvaient entremêlés, faisant du premier le plus loyal des gardiens. Cependant, ces contrats étaient extrêmement rares ; la plupart provenaient des bénédictions du Dragon Éternel. Les clercs et les prêtres légendaires pouvaient eux aussi en créer, mais même un seul exigeait une grande quantité de pouvoir divin et une petite part de leur âme. Un nouveau clerc légendaire perdait son statut après en avoir créé seulement deux ; rares étaient donc ceux qui acceptaient de s’y risquer.
Quant aux contrats accordés par le Dragon Éternel, ils dépendaient du hasard. Seuls les plus chanceux pouvaient en obtenir un.
À leur arrivée, Richard sortit son contrat de lien spirituel, ce qui fit cligner plusieurs fois des yeux à Flowsand, stupéfaite.