Chapitre 1 226
Roi des Anges
Les lanceurs de sorts divins étaient toujours des adversaires exaspérants, surtout pour les mages. Ils résistaient fortement à toutes les attaques magiques et leur perception naturelle leur permettait de sentir le mana à distance. Ils maîtrisaient aussi des sorts capables de disperser le mana et de neutraliser un mage moins puissant. Même les flammes bleues de destruction de Richard n’y échappaient pas. Face à la force divine pure de Michael, elles perdaient leur pouvoir écrasant.
Faute de pouvoir vaincre Michael sur-le-champ, Richard savait que cette guerre était perdue d’avance. Même Senma était considérablement affaiblie dans ce royaume de lumière et, malgré son avantage en matière d’équipement, elle parvenait tout juste à survivre face à saint Thomas. Ses chevaliers runiques s’en sortaient encore plus mal, et leurs formations n’allaient pas tarder à s’effondrer.
« Peu m’importe qui tu es. Si tu ne veux pas mourir, tu ferais mieux de déguerpir, et tout de suite ! » lança-t-il d’une voix glaciale. Le Plan céleste était plus puissant que Norland ; il ne voulait pas encore entrer en guerre contre lui.
Michael ricana pourtant et brandit sa grande épée. « Vous allez tous mourir ici, aujourd’hui, hérétiques ! Personne ne peut vous sauver ! »
Richard serra les poings de rage, mais, en voyant les soldats Archeron s’effondrer les uns après les autres, sa fureur retomba et fit place au calme. Il se retourna vers Michael. « Alors, tu peux mourir maintenant. »
Un grondement sourd emplit le champ de bataille tandis qu’un pilier de lumière cramoisie jaillissait vers le ciel, éclipsant même la porte divine. Il pulsa deux fois, projetant des anneaux écarlates qui se répandirent dans toutes les directions sur dix kilomètres ; le champ de bataille tout entier se teinta de rouge. Richard flottait au centre du pilier. Autour de lui, de nombreuses pièces d’armure argentées s’assemblèrent dans les airs pour former une armure intégrale.
Richard possédait l’Armure céleste ? Tous les fidèles du Seigneur radieux furent stupéfaits par cette révélation. L’armure s’équipait exactement de la même manière que l’Armure céleste, mais cet ensemble runique ne pouvait être activé que par ceux dont la foi était profonde ! Que saint Martin ait eu trois Midren s’expliquait : autant de paladins de rang saint le servaient. Or, de toute évidence, Richard ne croyait pas au Seigneur radieux.
Ce ne fut qu’une fois le pilier de lumière dissipé qu’ils purent distinguer clairement l’armure. D’une facture exquise, elle était argentée et ornée de motifs cramoisis complexes. Son casque était un masque métallique qui recouvrait le visage de Richard ; son expression semblait sombre, et ses grands yeux baissés sur tout ce qui l’entourait.
« Le Roi des Anges ! » s’exclama un cardinal âgé en pointant Richard du doigt, tremblant de tout son corps. Cet homme avait été un grand maître runique en son temps et avait étudié l’Armure céleste toute sa vie ; il ne pouvait pas se tromper. Cela expliquait aussi d’où Martin tenait ses anges.
« Le Midren ne devrait-il pas briller de l’or de la pureté et de la noblesse ? Il ne devrait pas être de ce rouge que nous voyons. Richard l’aurait-il modifié ? Comment aurait-il pu faire cela ? » demanda un évêque, sous le choc.
Le cardinal répondit d’une voix basse, le regard empreint de gravité : « Vous avez tous oublié ? Selon la rumeur, le Seigneur aurait déclaré que le Roi des Anges possédait trois formes. La première est sa forme initiale, celle que saint Peter a conçue. La deuxième… est sa forme de combat. On dit que cette version prend la teinte cramoisie de ses ennemis… Je crains que cet ensemble runique dépasse le grade 5… »
Ces derniers mots pesèrent sur tous comme une lourde pierre. Les runes les plus puissantes que Norland eût conçues à ce jour étaient de grade 5, mais l’Église de la Gloire possédait des archives confidentielles et des rumeurs faisant état de runes d’un grade supérieur. L’Aria de Deepblue en était un exemple.
Pourtant, la plupart des runes de grade supérieur à 5 avaient disparu après une apparition des plus brèves. Et même si certaines existaient encore, personne ne pouvait les activer. Elles imposaient à leur porteur des exigences terrifiantes, au point que même les légendes se flétrissaient et devenaient des cadavres lorsqu’elles les activaient.
Un silence de mort s’abattit sur le champ de bataille tandis que les combats dans les airs et au sol ralentissaient. D’innombrables regards convergèrent vers Richard, observant cet ange mystérieux qui n’était jamais apparu auparavant. Ils sentaient une puissance inimaginable émaner de l’armure, comme si tout ce qui oserait lui barrer la route serait impitoyablement anéanti.
Richard demeura immobile. Les quatre emplacements par lesquels cet ensemble runique était relié à son corps ressemblaient à quatre brèches dans une digue, aspirant toute son énergie. La réserve de mana d’un mage légendaire ordinaire aurait été vidée en un clin d’œil, mais cela ne suffisait toujours pas. Ses trois cœurs battaient à tout rompre, mais chaque goutte d’énergie qu’ils produisaient était aussitôt absorbée. De petites fissures commençaient à apparaître à leur surface, d’où suintaient des gouttes de sang.
Si cela continuait, il se flétrirait jusqu’à devenir un cadavre avant même d’avoir pu activer cette rune ; derrière sa puissance suprême se cachait une exigence terrifiante imposée au corps de son porteur. Pourtant, le noyau abyssal qui sommeillait en lui s’éveilla enfin et se mit à pulser de puissance.
« Quel dieu est-ce donc ? » Les yeux du pape s’écarquillèrent tandis qu’un battement de cœur assourdissant résonnait sur le champ de bataille et que sa main tremblait sur son bâton. Il balaya le champ de bataille du regard, mais ses yeux se posèrent de nouveau sur Richard lorsque l’armure s’anima soudain. Les motifs cramoisis qui la recouvraient commencèrent à bouger.
La version de combat du Midren venait enfin d’être activée !
Le noyau du démon ancien n’avait pulsé qu’une seule fois avant de retomber dans le silence, mais cette pulsation avait fourni assez d’énergie pour satisfaire aux exigences de cette rune et même rétablir tout le mana de Richard. Il leva le bras gauche, avec une certaine maladresse, et s’examina un instant avant de se tourner vers le céleste aux six ailes. « Je te l’ai dit, tu peux mourir maintenant. »
Sur ces mots, Richard ferma le poing gauche et le projeta en avant. L’armure pulsa à nouveau ; six ailes de lumière cramoisie apparurent derrière lui et l’enveloppèrent. Tandis qu’elles fusionnaient avec l’armure, il ouvrit le poing et envoya un nouvel anneau écarlate qui anéantit aussitôt tout le contrôle de Michael !
La lumière dorée, qui s’étendait sur plus de mille mètres, ne scintillait plus que sur moins d’un dixième de cette distance. Les lumières des quatre autres anges s’éteignirent presque complètement, réduites à de minuscules barrières autour de leurs silhouettes. En revanche, les trois anges de Martin virent leur puissance décupler ; leur propre lueur, plus pâle, s’étendit sur cinq cents mètres. Ils absorbèrent eux aussi l’énergie cramoisie alentour et se réparèrent à vue d’œil, retrouvant presque instantanément toute leur force.
« HÉRÉTIQUE ! » rugit Michael, fou de rage, en se précipitant vers lui, l’épée en avant. « COMMENT OSES-TU PROFANER UN CITOYEN DES CIEUX ?! »
Richard repoussa l’immense arme enflammée d’un geste désinvolte de Clair de Lune. « Tu ne vois pas ? Cette rune est supérieure à la tienne. De quel droit un traître aux cieux m’accuse-t-il de profanation ? »
« TU SERAS BRÛLÉ SUR LE BÛCHER ! » Le céleste appuya de tout son poids, mais en vain. Des anneaux de lumière dorée jaillirent autour de lui, mais le cramoisi environnant les engloutit rapidement.
La terre et le ciel se teintèrent de rouge, et les soldats de Richard furent renforcés dans ce domaine. Beaucoup grandirent physiquement, à des degrés divers, et gagnèrent en vitesse comme en force. Certains bénéficièrent même d’une régénération accrue. Pour leurs adversaires, en revanche, tout était différent. Ils avaient l’impression d’avancer dans l’eau, tandis que la lumière cramoisie leur brûlait la peau. Cette douleur cuisante fit manquer leur cible à nombre de leurs coups et raccourcit bien des parades.
Richard lui-même ne s’y était pas attendu. Après tout, aucun lien direct, comparable à la puissance de la foi, ne l’unissait à ses soldats. Il comprit alors que l’Armure céleste ne tirait pas sa force de la foi dans le Seigneur radieux, mais de son porteur lui-même. Peut-être permettait-elle de repérer les traîtres…
Cet ensemble runique n’était pas conçu uniquement pour les combats individuels. Son principal atout était de renforcer une armée, ce qui le rendait sans égal dans les guerres de religion. Richard en avait obtenu les plans auprès du Dragon Éternel, et son premier adversaire avec cette armure était l’Église de la Gloire. Cette ironie semblait receler un sens plus profond qu’il n’y paraissait.