Chapitre 1 221
Réunion
De retour à Deepblue, Richard n’avait été qu’un jeune homme inexpérimenté, qui passait sa vie plongé dans le monde de la magie. Il avait du talent, mais ce monde était peuplé de génies ; sa véritable valeur résidait dans son assiduité exceptionnelle, qui lui avait permis de consacrer cinq années presque exclusivement à ses études, sans guère de vie personnelle. C’était vraiment remarquable, mais personne n’aurait pu deviner qu’il accomplirait un jour autant que maintenant.
Si seulement elle l’avait su… Minnie s’était posé la question d’innombrables fois. Si elle avait pu entrevoir ne serait-ce qu’un fragment de ce jour, elle n’aurait sans aucun doute pas laissé passer cette occasion. Steven était un talent prodigieux à sa manière, bien plus puissant que les mages ordinaires de son niveau, apprenti maître des runes et commandant compétent. Pourtant, cela ne lui suffisait pas. Ses défauts étaient aussi évidents que ses aptitudes ; depuis qu’il avait quitté l’école, l’arrogance et la vanité guidaient chacune de ses décisions. Il passait désormais le plus clair de son temps en mondanités et en intrigues politiques, et le népotisme qui régnait dans son armée poussait les soldats du rang au bord de la mutinerie. Presque aucun homme sans ascendance noble n’accédait à un poste de commandement, ce qui irritait ses soldats les plus talentueux.
Une équité absolue était impossible, mais la plupart des commandants s’efforçaient au moins de préserver une apparence d’impartialité. À compétences égales, les nobles étaient plus susceptibles d’être promus, mais un roturier plus qualifié grimpait les échelons tout aussi vite. En revanche, la plupart des officiers compétents avaient déjà quitté l’armée de Steven pour en rejoindre une autre, sous les ordres du duc Solam, tandis que les généraux talentueux ne souhaitaient pas non plus intégrer l’armée de l’extérieur. Le jeune homme, lui, ne pensait pas être responsable de cette situation ; à ses yeux, les paysans de basse extraction avaient simplement une vision du monde étriquée.
Minnie savait que Steven avait atteint son plafond. Avec une telle mentalité, il ne pourrait jamais progresser davantage. Elle regrettait sans cesse le rejet impitoyable que Richard lui avait opposé tant d’années auparavant. Si elle s’était montrée plus déterminée, plus pitoyable ou plus sincère, les choses auraient-elles tourné autrement ?
Mais elle devait garder ces pensées enfouies au plus profond d’elle-même, sans en laisser filtrer la moindre. Steven entrait dans une rage folle dès qu’on prononçait le nom de Richard, et chaque convention runique à sensation se soldait par de nouvelles blessures sur son propre corps.
En se dirigeant vers la tente de commandement, Minnie soupira en entendant des bribes de débat. Elle-même n’était plus une simple mage : elle avait acquis de l’expérience au cours de nombreuses guerres planaires. Elle avait étudié les récits des batailles menées par Richard et contre lui, et en avait tiré une conclusion simple : homme pour homme, l’armée Archeron était probablement la plus puissante de tout Norland. Même réduits à un petit nombre d’élites, ses soldats surpassaient les cent mille hommes que Steven avait rassemblés tant bien que mal. Le meilleur scénario serait un massacre pur et simple.
En réalité, Alice pouvait à elle seule mener les cinquante mille Archeron à l’assaut et massacrer les forces de Steven sans perdre plus d’une poignée de soldats. Les généraux de Steven le savaient eux aussi, mais le sorcier refusait obstinément de l’admettre. Il avait fallu attendre l’ordre récent de reculer de deux cents kilomètres en une seule journée pour qu’ils aient enfin un motif de le faire battre en retraite.
Steven refusait toutefois toujours de reculer. Ils ne se trouvaient qu’à trente kilomètres du territoire des Brahms, une distance que l’armée pouvait parcourir en deux heures en marchant d’un bon pas.
« Monseigneur, nous ne pouvons pas désobéir aux ordres de Son Altesse ! insista une nouvelle fois le général âgé, plus ferme que jamais.
— Mais…
Des sonneries de trompe retentirent soudain, interrompant les protestations de Steven et stupéfiant tous ceux qui se trouvaient là. Ils se précipitèrent hors de la tente, sentant la terre trembler sous leurs pieds. À l’horizon, une marée noire déferlait. Les généraux ne tardèrent pas à distinguer l’arbre-monde volcanique.
Les Archeron étaient là ! Les généraux restèrent bouche bée : ils n’avaient pas les moyens de leur tenir tête. Sans le duc Solam, personne dans leurs rangs n’était capable d’affronter un mage légendaire.
Le camp fut aussitôt plongé dans le chaos. Les généraux hébétés tentèrent de rétablir un semblant d’ordre. On se hâta de placer tous les escadrons à leurs postes, mais déployer cent mille hommes n’avait rien de simple.
« Qu’est-ce que font les éclaireurs ?! hurla Steven. Pas la moindre alerte ! Je vais tous les tuer ! Je savais qu’on ne pouvait pas faire confiance à ces paysans !
Les troupes de Solam formèrent une ligne de défense rudimentaire, mais l’armée Archeron était déjà à portée de charge. Les chevaliers se détachèrent de la marée noire ; un régiment entier de cavalerie accéléra. À l’avant, une rangée de cent chevaliers runiques martelait le sol de ses sabots de fer, dans un fracas de tonnerre !
À près d’un kilomètre de distance, les chevaliers runiques lancèrent leurs javelots. Dans un grondement d’explosions, ceux-ci pulvérisèrent les palissades de bois du camp. Le flot d’acier s’abattit sur les soldats qui défendaient les lieux et le massacre commença.
…
En une demi-heure à peine, l’armée de Steven fut au bord de l’effondrement. Le moral s’effondra à toute vitesse, et la présence de Richard dans le ciel empêchait quiconque de leur prêter main-forte depuis les airs. Même s’il ne faisait rien, aucun homme de cette armée n’était assez fou pour le défier.
Balayant calmement le champ de bataille du regard, Richard finit par apercevoir deux visages familiers au loin. Il disparut aussitôt et s’abattit au centre du champ de bataille comme une météorite. Un cratère d’une douzaine de mètres de large se forma autour de lui. Le choc de sa chute envoya voler les guerriers alentour, ce qui le fit froncer les sourcils lorsqu’il se releva.
Repoussant les guerriers étendus sur lui, Steven se remit péniblement debout. Mais, en voyant Richard face à lui, il se figea soudain, un frisson lui parcourant l’échine.
Richard observa Steven avec attention. Celui-ci avait été son plus grand rival à l’époque de Deepblue, mais il n’avait plus rien du jeune homme sûr de lui d’autrefois. À présent, son regard ne trahissait que colère, envie et peur profondément ancrée. Steven avait vieilli de dix ans depuis leur dernière rencontre, mais ce sorcier, dont le talent avait surpassé le sien, n’avait atteint que le niveau seize. Richard, lui, avait gagné quelques décennies de vie supplémentaires, mais la différence entre eux sautait aux yeux.
Tandis que Steven se recroquevillait devant lui, Richard repéra également Minnie dans la foule. Son ancienne aînée le regardait avec une expression complexe. Elle était au même niveau que Steven, mais Richard voyait bien que la situation n’était pas tout à fait la même pour elle. Elle avait clairement consacré son énergie à progresser, mais, à en juger par ses ecchymoses, ni les années ni son mari ne l’avaient épargnée.
Tandis que Richard se remémorait les événements du passé, les guerriers de Solam autour de lui se relevèrent péniblement et l’encerclèrent. Steven, cependant, ne faisait que le fixer, sans leur ordonner d’attaquer. La plupart des saints et des généraux s’étaient rassemblés non loin, mais ils ne pouvaient que contempler la fosse, stupéfaits. Richard avait enfoncé tout ce qui l’entourait d’un mètre dans le sol, révélant une force brute capable de rivaliser avec celle d’un géant ou d’un dragon.