Chapitre 1 202
Une foi vacillante
Alors que Runai rougissait, gênée par les compliments du démon, celui-ci prit soudain un ton grave. « Toi, petit dieu insignifiant, tu n’as pas assez bien effacé tes traces. Ceux qui ont détruit ton royaume sont déjà à Genèse, et ils ont même pris la base de mes serviteurs. »
« Q-Quoi ? » Sa voix trembla. « Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
La voyant perdre pied, le démon éclata de rire. « Rien, ça n’a aucune importance ! Ils ont beau être puissants, ces êtres sont à peine légendaires ; ils ne pourront jamais découvrir cet endroit. Ils trouveront quelques petits jouets et repartiront. De toute façon, ce plan m’appartiendra quand j’arriverai. Leurs découvertes n’ont aucune importance ! »
Rassurée par son ton assuré, Runai se détendit. « En effet ! Ces foutus mortels devraient s’agenouiller devant nous, mais ils continuent de faire preuve d’une arrogance pareille ! Ces vermines paieront pour leurs crimes ; je leur arracherai le cœur et donnerai leurs membres à mes chiens ! »
Un flot ininterrompu d’injures résonna dans toute la salle. Le démon caché se délectait de cette atmosphère malveillante et attisait sans cesse la colère de Runai. L’ancienne déesse du Temps semblait avoir abandonné toute sa classe depuis sa chute, et employait les mêmes grossièretés que la plupart des divinités méprisaient.
……
Très haut au-dessus de Faelor, les royaumes divins des trois déesses dérivaient lentement vers le sud, emportant avec eux le royaume déchu de Runai. Sans sa barrière, la terre se désagrégeait, mais un bouclier de lumière empêchait les dégâts de devenir trop graves, tandis que les trois royaumes divins absorbaient peu à peu les fragments qui s’en détachaient. Toute la région portait encore des traces de l’emprise de Runai ; il faudrait donc du temps aux déesses pour se l’approprier entièrement.
Une émotion indéfinissable vacillait dans les yeux des trois déesses, assises sur leurs trônes et contemplant le royaume divin de Runai. La méthode qu’elles employaient pour se le partager était d’une lenteur et d’une inefficacité presque absurdes. Vu leur statut, elles auraient bien mieux fait de se consacrer à renforcer leur foi dans le monde des mortels. Pourtant, quelques décennies plus tôt à peine, elles avaient été au bord de la chute et incapables de répondre aux prières de leurs prêtres. Pour les humains, c’était une durée immense, mais pour des êtres comme elles, ce n’était qu’un bref chapitre qui avait bouleversé leur existence. Le souvenir de leurs royaumes sur le point de s’effondrer les hantait encore ; elles ne parvenaient tout simplement pas à renoncer à celui de Runai.
Des grondements bestiaux retentissaient dans les salles de la Déesse des Sources. La plus puissante des trois avait formé dans ses terres une cage de force divine, où elle avait enfermé deux serviteurs colossaux. Une douzaine de rayons de divinité concentrée jaillissaient sans relâche des murs de la cage et fouettaient leurs corps, les poussant à s’acharner contre leur prison. Mais ces êtres, à peine plus puissants que des demi-dieux, tentaient de briser la cage d’une divinité de rang intermédiaire ; ils n’y parviendraient pas, même en mille ans.
Ces deux serviteurs étaient les derniers et les plus puissants de ceux de Runai. Chaque fois qu’ils poussaient un cri retentissant, la Déesse de la Forêt et la Déesse de la Chasse détournaient les yeux vers leur lutte. Enfin, la Déesse de la Forêt prit la parole. « Pouvons-nous vraiment faire ça ? Richard nous a clairement dit de détruire tous les fidèles de Runai. »
La Déesse de la Chasse répliqua : « La divinité de notre sœur des Sources a déjà atteint le rang intermédiaire ; elle peut effacer sans difficulté toute trace du pouvoir de Runai. D’ici là, ces serviteurs ne peuvent que transmettre un peu de grâce divine pour aider les enfants et les avatars de Runai à tenir un peu plus longtemps. Elle n’a plus d’avatar, et même si elle en avait encore, son royaume a disparu. Où est le danger ? »
La Déesse des Sources contempla elle aussi les deux serviteurs d’un air tourmenté. « Si nous devions compter sur nos seules forces, il nous faudrait au moins un siècle pour obtenir des serviteurs aussi puissants. Nous avons besoin de plus de puissance. Si nous étions assez fortes… peut-être pourrions-nous nous tirer de ce mauvais pas. »
La voix de la Déesse de la Forêt se brisa aussitôt. « Tu veux t’opposer à Richard ? »
Une lueur étrange passa dans les yeux de la Déesse des Sources, qui eut un rire amer. « M’opposer à Richard ? Comment le pourrions-nous ? Mais, au bout du compte, nous sommes toutes des déesses de Faelor. Pense à l’époque où nous n’étions pas encore des êtres divins… »
« Mais Richard n’est-il pas la raison de tout ce que nous avons aujourd’hui ? »
La Déesse de la Chasse ricana. « Ce n’est qu’un mortel, même s’il vient d’un plan puissant. Comment pourrait-il nous égaler ? Ceux qui nous vénèrent n’ont rien à voir avec lui. As-tu oublié toutes les fois où il nous a manqué de respect au fil des ans ? À présent, il ne prend même plus la peine de nous traiter en alliées ; il se contente de nous donner des ordres par l’intermédiaire de nos prêtres ! »
Les trois déesses se turent, tandis que les cris des serviteurs emplissaient l’air.
……
Après avoir étudié pendant quelques jours la formation de rassemblement d’énergie, Richard avait consigné dans son carnet une description complète, annotée, de chacun de ses réseaux constitutifs. L’analyse détaillée ne fit que renforcer son admiration pour son concepteur : cette formation n’aurait pas pu être créée sans une solide compréhension du fonctionnement général des lois.
Une fois la dernière section notée, il tapota son établi et projeta l’image d’une autre formation magique complexe, celle qu’il avait découverte dans les défenses de la Dame de la Nuit. La broodmother avait consacré des efforts à son analyse et découvert qu’elle pouvait puiser une force presque illimitée dans l’âme des fidèles les plus fervents. Cette énergie ressemblait au pouvoir de la foi, mais elle était bien plus directe et pure, et permettait de libérer en un seul flux une quantité d’énergie qu’aucun fidèle n’aurait normalement pu fournir en cent ans. Il ignorait combien de temps la formation aurait encore fonctionné sans son intervention, ainsi que la quantité d’énergie contenue dans une âme, mais il n’avait aucun moyen de l’estimer avec précision.
Il referma les deux schémas et poussa un soupir agacé. Ces deux formations magiques étaient sans aucun doute ses plus grandes découvertes à Faelor : elles lui permettaient d’exploiter l’origine d’un plan et l’âme d’un fidèle. Elles lui garantiraient de ne jamais manquer d’énergie au cours de ses futures expéditions, pour peu qu’il parvienne à déchiffrer les lois du plan. Pourtant, trouver comment les utiliser restait difficile.
Ces derniers jours, les drones ouvriers avaient également progressé dans leurs excavations. Ils avaient découvert une autre poche d’énergie concentrée sous terre, à la base de tout le réseau de conduits souterrains qui semblait receler les véritables secrets de Genèse. Mais cela ne répondait toujours pas à sa principale question. Il était désormais certain que les formations qu’il avait vues ne pouvaient éliminer l’énergie que dans un rayon de vingt kilomètres, alors que les dégâts infligés au plan étaient bien plus étendus. Ayant passé ici la majeure partie de sa vie, il savait quelle quantité d’énergie originelle Faelor renfermait ; l’écart réel était immense.
Il s’avança jusqu’au bord de sa plateforme et contempla la salle, plongé dans ses réflexions. Quelques instants plus tard, il invoqua deux cerveaux et leur ordonna de faire creuser les ouvriers plus profondément, jusqu’à ce qu’ils atteignent la lave. Des milliers de drones se dirigèrent aussitôt vers le centre de la montagne et commencèrent à creuser.
Dès que les ouvriers se mirent au travail, la voix de la broodmother résonna dans son esprit. « Maître, puis-je faire quelque chose des trois squelettes ? »
« Hum ? Ils feraient de bons sacrifices ou des matériaux magiques, mais je n’ai rien de précis en tête. »
« Alors, je vais les prendre. Avec un peu de temps, je pourrai en faire trois bêtes de guerre géantes. »
« Oh ? Elles seront puissantes à quel point ? »
« Cent unités de divinité, et de rang légendaire. »
« Alors, elles sont à toi », dit-il en hochant la tête. Le géant possédait la puissance d’un être de niveau 24, mais trois bêtes de guerre légendaires ne seraient pas beaucoup moins puissantes. Le géant tirait sa force de l’énergie originelle du plan, et il avait fallu des centaines d’années pour que celle-ci atteigne seulement la moitié de sa capacité. La broodmother, elle, irait sans aucun doute beaucoup plus vite.