Chapitre 1 200
Le seul vrai Dieu
Richard passa tout l’après-midi à briser toute résistance et à prendre possession de la vallée. Une fois les barbares soumis, il envoya plusieurs ouvriers et autres drones explorer les lieux de fond en comble.
Pendant ce temps, il se mit à examiner les guerriers qui avaient jailli de la caverne. En quelques minutes à peine, ses sourcils se froncèrent presque jusqu’à se rejoindre. « Ils ont été souillés par du sang démoniaque. »
Asiris observa les alentours avant de prendre la parole. « Je sens l’aura des abysses. »
« Et celle de divinités déchues. — Et de la mort », ajoutèrent la matriarche et Zendrall.
Après cette analyse, Richard ne se pressa pas d’entrer dans la caverne. Il déploya plutôt sa perception et étudia les lois spatiales des environs, où il décela plusieurs anomalies. L’énergie de la terre convergait de toutes parts, s’enfonçant dans les profondeurs de la vallée.
Comme il ne décelait aucune menace immédiate, il secoua la tête et se tourna vers l’entrée de la caverne. Ses compagnons se rassemblèrent derrière lui. « Allons voir. »
Le réseau de cavernes était étonnamment vaste. Peu après leur entrée, ils débouchèrent sur une immense cavité naturelle souterraine, presque large d’un kilomètre et haute de près de cent mètres. Des escaliers en spirale, taillés dans les parois, menaient à une douzaine d’autres passages. Au sol s’étendait un gigantesque cercle magique, au centre duquel se trouvaient trois bassins. Une brume rouge sombre s’en élevait lentement. Celui du milieu était vide, tandis que ceux de gauche et de droite renfermaient d’immenses squelettes.
L’aura persistante du bassin central ne laissait aucun doute : il avait contenu le géant qui venait de sortir. À gauche se dressaient les restes d’un autre humanoïde, haut de cent mètres, mais la brume sombre révélait qu’il n’avait pas encore retrouvé un état d’activité. Ce furent les restes à droite qui coupèrent le souffle de Richard : une énorme bête dotée de six paires d’ailes et d’une queue bifurquée en deux fouets caractéristiques. C’était une bête astrale ! Lisez ce roman sur novеlping.com pour profiter de la meilleure expérience.
Après avoir confirmé que l’aura était bien la même, Richard fronça les sourcils, perplexe. Cette bête astrale semblait très jeune, mais même à Norland, ces créatures étaient rares. Chacune de leurs parties pouvait servir à créer un enchantement spatial, et leurs seuls ossements valaient davantage que la servitude éternelle du géant qu’il venait de tuer. Quant à l’autre squelette, bien qu’il ne lui fût pas familier, l’énergie qu’il dégageait témoignait elle aussi de sa valeur.
Des barbares drapés de capes grises s’affairaient autour des trois bassins, offrant des sacrifices ou lançant des sorts. Lorsqu’ils remarquèrent enfin Richard entrer dans la salle, ils poussèrent des cris de stupeur, abandonnèrent leur tâche et se précipitèrent à sa rencontre.
Un barbare si décrépit qu’il en était presque méconnaissable fit quelques pas en avant. « Quittez ces lieux, envahisseur ! Vous avez pénétré sur les terres sacrées de notre Seigneur, mais vous pouvez encore être pardonné. Si vous restez, les flammes du courroux de notre Seigneur réduiront cette terre en cendres ! Son gardien vous mettra tous en pièces ! »
Richard sourit légèrement et désigna le bassin central. « Tu parles du grand gaillard qui vient d’en sortir ? J’ai une mauvaise nouvelle pour toi : je l’ai déjà “mis en pièces”. Je dois dire que son cœur était délicieux. »
Le vieux barbare se mit à trembler en entendant les paroles de Richard. La colère l’emporta sur la raison : il rugit et se rua en avant. Mais Zangru apparut soudain à ses côtés et lui barra la route d’une jambe. L’homme s’écrasa au sol en hurlant de douleur.
Les barbares qui vivaient dans les entrailles de la montagne ne savaient pratiquement pas se battre et furent aisément vaincus. Cependant, toutes les tentatives pour les interroger échouèrent lamentablement : ils ne disaient pas un mot, quelles que soient les tortures qu’on leur infligeait ou les promesses qu’on leur faisait. Finalement, Asiris s’avança et murmura à l’oreille de Richard : « Je peux les faire parler, Votre Grâce, mais la méthode sera plutôt déplaisante. »
Richard comprit aussitôt ce qu’il voulait faire, mais, après quelques instants d’hésitation, il acquiesça. Asiris fit signe à des chevaliers d’emmener les barbares dans une pièce voisine. Dès qu’il y entra, des hurlements à glacer le sang retentirent. Il suffisait de les entendre pour comprendre que la douleur était celle de l’âme.
Les cris ne cessèrent qu’au bout d’une heure environ. Asiris ressortit, aussi calme que jamais. « J’ai obtenu tout ce qu’il vous faut. »
Les paroles du Prêtre sombre mirent tout le monde extrêmement mal à l’aise. Les têtes de Tiramisu se mirent à discuter entre elles, tandis que Waterflower fronçait les sourcils et détournait le regard. À présent, nombre de ses compagnons étaient plus puissants qu’Asiris, mais rares étaient ceux qui auraient pu se montrer plus cruels que lui. Pire encore, Nyra les avait habitués à des méthodes plus maîtrisées, bien moins douloureuses qu’une extraction de souvenirs par la force brute. Elle pouvait tirer d’une seule personne tout ce qu’elle voulait savoir ; Asiris, lui, devait assembler les souvenirs de dizaines de captifs pour reconstituer une image complète. Chacun d’eux finissait en lambeaux : une coquille vide, une âme privée de toute profondeur.
Sans tenir compte du dégoût et du mépris qu’il suscitait, Asiris rassembla ses pensées. « Votre Grâce, ces gens étaient chargés de maintenir le cercle magique en activité. Ils dirigeaient aussi les barbares de la vallée et les poussaient à vénérer leur prétendu dieu. Ils ressemblent à des prêtres ou à des chamans, mais ils réglaient également l’énergie accumulée et la répartissaient selon ses différents usages. Depuis trois cents ans, ils se consacraient au géant ; dans deux siècles, il aurait été complètement ressuscité. »
« Et dans quel but ? »
« Ouvrir un passage pour permettre à leur véritable dieu de descendre sur ce plan et de transformer Faelor en un monde nouveau, plus puissant. »
Richard renifla de dédain à cette explication. Tout être d’un niveau supérieur qui pénétrait dans un plan inférieur commençait par en modifier l’environnement pour l’adapter à ses besoins, allant jusqu’à en changer les lois pour s’y sentir plus à l’aise. Les conséquences pour les habitants d’origine étaient désastreuses, pouvant même aller jusqu’à l’extinction de toute vie. Tous les apprentis mages de Norland le savaient ; ces barbares, eux, s’étaient manifestement fait berner. Vénérer un dieu étranger revenait tout bonnement à se suicider, et ces prétendus dieux n’étaient souvent que des démons ou des diables.
Qu’il s’agisse des humains, des barbares ou même des dieux locaux, ils existaient depuis quelques milliers d’années tout au plus. Comment auraient-ils pu tromper, ou même simplement utiliser, des entités cent fois plus anciennes, capables de manier des pouvoirs qui dépassaient leur entendement ? Même conclure un marché équitable avec les enfers ou les abysses relevait de l’impossible.
Après avoir donné des instructions aux cerveaux clonés, Richard s’envola vers une plate-forme qui s’avançait dans la caverne et d’où il pouvait contempler l’ensemble du cercle magique. Il installa un bureau de travail portatif et se mit à relever les réseaux magiques utilisés pour le construire, tâchant de les analyser et d’en percer les secrets.
Des centaines de drones ouvriers parcouraient les entrailles de la montagne, l’explorant sans relâche et dessinant dans l’esprit de Richard une image de sa structure. Plusieurs cavernes secrètes furent découvertes coup sur coup ; la plupart étaient hermétiquement scellées par des cercles magiques semblables à celui de la salle.
Dans chacune se trouvait une rangée de cuves d’acier, remplies du même liquide jaune translucide qui circulait dans les veines des barbares zombifiés. La plupart renfermaient un corps barbare : certains étaient privés de membres, d’autres portaient des blessures d’où suintait une énergie blanche. En interrompant son travail pour aller examiner les lieux, Richard découvrit que les cercles magiques des cavernes les nourrissaient. Comme pour les trois êtres gigantesques, l’énergie originelle du plan leur était injectée afin de permettre à leurs corps meurtris de guérir. Tout être dont le squelette était encore intact finirait par devenir l’un de ces guerriers morts-vivants, à condition qu’on lui en laisse le temps.
Les cercles magiques étaient alimentés par le même liquide jaune qui préservait les corps. Un réseau de conduites métalliques souterraines leur permettait de puiser l’énergie originelle du plan. Après un seul cycle dans une caverne, cet étrange liquide distribuait tous ses nutriments et toute son énergie, puis retournait profondément sous terre pour s’en aller vers une destination inconnue. Même sans examen approfondi, il était évident que cette montagne dissimulait bien plus que ne le laissait croire sa surface. Au plus profond de ses entrailles se trouvait le véritable secret de la Genèse.