Chapitre 12
Repartir du sommet
Le cours se tenait dans une immense salle de classe pouvant accueillir trois cents personnes à la fois. Au centre se dressait une estrade surélevée, garnie de quelques sièges spacieux et confortables en apparence ; les autres étaient honteusement entassés sur les côtés. Dès son entrée, on indiqua à Richard la place qui lui était réservée au milieu de l’estrade, attirant sur lui l’attention de ses camarades et le mettant mal à l’aise. Les élèves étaient d’âges variés, des enfants de sept ans aux octogénaires. Cette conférence était semi-publique : tout mage ayant offert ses services à Deepblue pendant un an pouvait y assister. Les places centrales étaient réservées aux apprentis personnels de Sharon ; dès que Richard s’y assit, il devint donc le centre de toutes les attentions et de toutes les jalousies.
Deux autres apprentis se trouvaient là, une fille et un garçon, de niveaux six et cinq respectivement, bien qu’ils ne paraissent avoir que deux ou trois ans de plus que Richard. Celui-ci était le treizième apprenti de Sharon, et seuls trois d’entre eux résidaient encore à Deepblue. Les autres avaient entrepris de parcourir les continents et les plans ; le meilleur d’entre eux en dominait déjà un tout entier.
La porte de la salle s’ouvrit de nouveau au moment où Richard s’asseyait, et un mage chauve, petit et trapu, entra. C’était leur professeur, Popovich. De niveau seize, il n’avait rien d’exceptionnel sur le continent ni à Deepblue, mais sa magie n’était pas ce qui avait fait sa renommée. Il était plutôt célèbre pour sa contribution à la théorie du monde.
Le professeur avait un physique plutôt quelconque, avec un nez en bouton comiquement volumineux et une mâchoire arrondie. Pourtant, assister à une conférence à Deepblue n’avait rien de facile, et tous les élèves présents cherchaient à progresser dans le monde de la magie. En quelques instants, la classe entière fit silence.
« Le monde de la magie repose sur la réalité. Lorsque vous l’observez, vous n’entendez ni ne voyez la réalité véritable ; vous ne faites qu’éprouver des sensations transmises à votre esprit par votre perception. Ce processus est inévitable, mais le monde perçu et le monde réel sont très différents…
— Comment, alors, réduire le risque d’erreur ? Grâce à votre manière de penser ! Autrement dit, c’est elle qui détermine le monde que perçoit un mage ! » Il marqua une pause, laissant aux élèves et aux mages, fascinés ou perplexes, le temps de prendre des notes, puis poursuivit : « Ce cours ne vous enseignera pas de puissants sorts de niveau huit ou neuf. Même moi, je n’en suis pas capable. »
Un silence de mort régnait dans la salle ; personne ne goûta l’humour de Popovich. Face à ces élèves sérieux et pragmatiques, il ne put que se gratter la tête d’un air gêné et marmonner à mi-voix, vaincu : « Quelle bande d’ennuyeux… » Puis il reprit son cours : « Bien, allons droit au but. Je suis là pour vous apprendre à penser.
— Ne sous-estimez pas cette matière. Aussi insignifiante qu’elle puisse paraître, votre façon de penser constitue le fondement de tout ce qui viendra ensuite dans votre vie. Elle peut décider en dernier ressort de vos accomplissements dans le monde de la magie. Une réflexion juste vous rapprochera de la vérité du monde et vous permettra de prendre des décisions avisées et mûrement réfléchies aux moments cruciaux. Elle vous préservera de l’ignorance et des décisions que vous regretteriez toute votre vie. Elle influera aussi sur des facteurs déterminants de vos expériences ou sur le choix de vos sorts au combat.
— En somme, il faut partir du sommet. Souvenez-vous toujours de ceci : le monde avant vous. Vous devez connaître le monde pour vous connaître vous-mêmes. Si vous vous comportez comme une certaine personne de cette tour qui se place au-dessus de tout, vous n’aurez qu’une vision étriquée des choses. Comment un moineau pourrait-il se comparer à un aigle ? Une telle façon de penser est d’une stupidité sans nom et ne ferait que limiter vos accomplissements futurs ! » Popovich ne commença véritablement son cours qu’après s’en être pris à « un certain individu ».
— Le fondement de toute chose, c’est la force originelle. Elle est à la base du monde et croît avec lui. C’est un pouvoir majestueux que nous n’avons pas encore su maîtriser. Nous pouvons toutefois le considérer comme un fondement : celui de notre monde, et peut-être de bien d’autres.
— Les lois forment le squelette du monde, et ses différents plans en sont la chair. Ces lois sont bien plus vastes que les plans, mais elles s’appuient malgré tout sur eux. Chaque plan incarne une ou plusieurs lois ; plus il peut en supporter, plus il est grand et élevé dans la hiérarchie du monde. Les plans qui portent des lois complexes, comme Norland, sont considérés comme des plans supérieurs, également appelés plans primaires.
— Vous comprenez donc à présent que les lois et les plans sont étroitement liés et forment un tout. Pour gagner en puissance, vous devez suivre les lois du monde ; même si vous êtes puissants, vous serez punis si vous les enfreignez. Si vous voulez modifier ou abolir les lois fondamentales d’un plan, préparez-vous à affronter ce plan tout entier !
— La seule possibilité, par conséquent, est de travailler avec les lois qui découlent des lois fondamentales du plan, celles qu’on appelle les lois dérivées. Vous avez quelque espoir dans ce domaine, mais cela ne restera qu’un espoir. Les miracles existent, mais ne vous attendez pas à ce qu’ils se produisent pour vous. Les plus puissants pourront envisager d’utiliser ou de défier les lois dérivées du monde ; seuls des fous songeraient à toucher aux lois fondamentales.
— Les lois d’un plan déterminent ses caractéristiques fondamentales et son système de puissance. Un jour, aussi improbable soit-il, l’un de vous tentera peut-être de conquérir un autre plan. Si cela arrive, votre premier objectif devra être d’analyser les lois dérivées de ce plan et son système de puissance. Vous pourrez ainsi adapter vos méthodes de combat au plan, répartir vos ressources et exploiter l’environnement au lieu de le subir.
— À ce propos, il y a un élément essentiel à prendre en compte tout au long d’une conquête. Savez-vous lequel ? » Popovich s’interrompit pour boire. Il avait parlé vite et longtemps ; il vida donc d’un trait une jarre entière d’eau purifiée par magie, avant de rugir : « Le Dragon de l’Éternité et du Temps ! »
Le Dragon de l’Éternité et du Temps, le Dragon Éternel, jouissait d’un statut sans précédent dans le monde. Il surpassait les nombreux dieux, et ses pouvoirs étaient incroyables, insondables. Le Sanctuaire éternel était de loin le lieu le plus important de tout le continent, car c’était le seul endroit où l’on pouvait communiquer avec le Dragon. Sa position était immuable, insensible aux changements du temps et de l’espace. Lisez ce roman sur novelping point com pour profiter de la meilleure expérience.
Le Sanctuaire éternel existait depuis bien avant les premiers témoignages de civilisation. La magie de toutes les races et de toutes les régions de Norland avait été profondément influencée par le Dragon Éternel, et c’était grâce à ses conseils qu’une race faible comme les humains, dont le seul avantage était leur fécondité, avait pu devenir une civilisation magique capable de tenir tête aux elfes et aux gnomes au sang de dragon. Cela ne concernait pas seulement les trois grands empires humains. Les autres races avaient elles aussi été influencées par le Dragon, et les capitales des six empires du continent avaient été bâties sur des ruines ou des vestiges du Dragon Éternel lui-même.
— Le Dragon Éternel est une créature archaïque qui dépasse les lois elles-mêmes. Il a laissé sa marque sur des milliers de plans, et lorsque vous en pénétrez un nouveau, votre but ultime est de retrouver la trace qu’il y a laissée. Il peut s’agir d’une dragonne, d’un œuf, voire d’excréments ; mais si vous trouvez ses traces, vous pourrez comprendre clairement les lois du plan. Cela vous fera faire un bond en puissance ! Comparés au Dragon Éternel, les soi-disant dieux ne sont que des parasites qui vivent aux crochets des lois des plans. Ceux qui contrôlent des lois mineures sont considérés comme plus faibles ; l’inverse est tout aussi vrai.
— Le monde est aussi simple que cela. Partez du sommet, puis descendez ! » Le visage de Popovich était rouge d’exaspération ; on aurait dit qu’il risquait d’exploser sous l’effet d’éléments chaotiques à la seconde. Mais sa voix continua de résonner : « L’origine, le monde, les lois des plans et le mana : en somme, tout cela ne forme qu’un seul ensemble. Si vous trouvez le bon fil de pensée, vous vous retrouverez juchés sur les cornes du Dragon Éternel, à contempler d’en haut la myriade de plans. À cet instant, les saints de l’épée et même ceux qui possèdent une puissance légendaire ne seront que poussière à vos yeux. À l’exception, bien sûr, de maître Sharon : c’est la patronne, l’exception ! »
Enfin, Popovich se frotta les mains potelées et articula chaque mot avec toute la détermination dont il était capable : « Votre façon de penser détermine tout ! »
Chaque mot s’enfonçait dans l’esprit de Richard comme un coup de marteau et le brouillait. Ce n’était pas à cause de la voix tonitruante du professeur : Popovich avait employé une technique semblable à un choc de mana, qui écrasait l’esprit des élèves sous la puissance d’un grand mage.
La cloche sonna au moment où chacun commençait à sortir de son étourdissement. Le cours du jour était terminé. « C’est tout pour aujourd’hui. Maudissons ensemble une certaine personne de cette tour ! Vous pouvez disposer ! »
Longtemps après le cours, Richard ne parvint pas à retrouver son calme. Il dévora tous les livres prescrits par Popovich comme un possédé et ne reprit ses esprits qu’à l’aube. C’était comme si Popovich lui avait ouvert une porte inconnue, lui révélant certains des secrets du monde. Comme la première fois où il avait ouvert le Codex, au cottage.