Chapitre 11
Chiffres
Sharon était nonchalamment installée sur son canapé, dans la salle de surveillance, et relisait le rapport. À vrai dire, les données qu’il contenait ne pouvaient pas être plus claires, mais elle tenait tout de même à les examiner. Le rapport témoignait de l’approbation qu’elle accordait aux mages et mettait aussi leurs compétences à l’épreuve.
« Assez équilibré dans tous les domaines, sans force ni faiblesse manifeste. Il a une réserve de mana convenable et une bonne constitution. Avec des abdos aussi bien dessinés et une telle souplesse des hanches, il devrait tenir longtemps… Enfin, je pourrai étudier la question de plus près quand il aura mûri. C’est tout ? » Sharon releva les yeux du rapport et pressa le grand mage de répondre.
Le mage frissonna sous son regard intense et menaçant. Il choisit d’ignorer les propos osés que Sharon marmonnait entre ses dents et répondit d’un ton respectueux : « C’est l’examen le plus complet que nous puissions mener pour l’instant. La facture s’élève à 16 000 pièces. Tout ce que nous avons pu découvrir figure déjà dans le rapport, et nous n’avons pas encore réussi à déceler d’autres talents. »
Le mot « génie » ne suffisait pas à décrire quelqu’un capable d’atteindre le niveau 18 en magie, mais Sharon semblait penser autrement. Les sourcils froncés, perplexe, elle s’exclama : « Tout ce qu’il peut espérer, c’est le niveau 18 ? Quelle inutilité ! » Le mage « inutile », de niveau 18, conserva son sourire sincère et humble en l’écoutant.
« Ce n’est pas possible. Son sang Archeron est plus pur encore que celui de Gaton. C’est étrange qu’il n’ait aucun autre talent. Est-ce dû à un conflit avec son ascendance d’elfe de la Lune d’argent ? »
« Le sang Archeron est d’une qualité supérieure, et nous ne sommes pas encore en mesure de tester les talents liés à son ascendance. »
« N’importe quoi ! » le rabroua Sharon. « Je me souviens clairement qu’il existe au moins six méthodes pour tester les talents des lignées supérieures, même chez les meilleurs des meilleurs. Dois-je vous rappeler à quel point une lignée supérieure est importante ? Qu’est-ce que vous fabriquez, bande d’idiots ? Je gaspille mon argent en larves ? S’il a une chance de posséder un puissant pouvoir lié à son sang, vous devriez savoir qu’il faut tout donner pour l’examiner. Peu importe le prix, testez-le. C’est clair ? »
« La méthode la moins coûteuse revient à plus de 600 000 pièces », répondit le mage sans se laisser troubler par l’emportement de Sharon.
« Ah ? Bon, alors laissez tomber. » Ce chapitre provient de novelping.com.
……
Richard ne sut rien de ces discussions. Après cette journée de torture, il sombra dans le pays des rêves. Il se retrouva dans son village, portant à nouveau jusqu’à la maison le fruit à pain qu’il connaissait si bien. Au loin, il aperçut leur petite maison, et sa mère l’attendait sur le seuil. Le parfum savoureux d’une tarte lui chatouilla les narines : ce soir, son palais ne serait pas taquiné par ces fruits fades. Ce bonheur tout neuf lui insuffla soudain une énergie folle, et il courut vers chez lui comme jamais auparavant. Elaine lui sourit.
Puis, brusquement, elle regagna la chaumière, et des langues de feu se mirent à lécher les fenêtres.
Richard se redressa en hurlant, prêt à se jeter dans les flammes, avant de remarquer la pièce où il se trouvait. Sa tenue de nuit était trempée de sueur. Il prit de longues inspirations pour tenter de se calmer, puis prit le temps d’examiner son environnement. Il était allongé dans un lit somptueux, assez grand pour accueillir cinq ou six personnes. Le reste de la pièce était tout aussi vaste. Un seul coup d’œil lui suffisait pour distinguer les moindres détails.
À elle seule, la pièce était plus grande que toute leur chaumière de Rooseland : elle mesurait environ 18,3 mètres sur 15,2, et près de 6 mètres de haut. Richard avait l’impression d’être une barque solitaire au milieu d’un océan colossal, et ne comprenait pas pourquoi un tel endroit n’abritait qu’une seule personne. Il réfléchit encore un moment, puis se leva et observa tout ce qui se trouvait dans la pièce. Un mois s’était écoulé depuis l’incendie cauchemardesque, un mois durant lequel il s’était forcé à oublier ce qui s’était passé. Il était sans doute naïf de croire qu’en oubliant, il ferait revenir sa mère, mais même s’il le savait, il ne pouvait s’empêcher de s’accrocher à cette croyance, et même de la vénérer.
La pièce était richement meublée, avec des ornements et du mobilier caractéristiques des mages et des aristocrates. Richard comprit que son pouvoir lui fournissait des chiffres et des données sur tout ce sur quoi il posait les yeux, avec une précision de deux décimales. Il s’agissait du deuxième niveau de la capacité de Vérité qu’il avait obtenue lors de la cérémonie d’illumination : la Précision. Il l’avait débloqué pendant l’examen, au cours duquel il avait également senti poindre les pouvoirs des troisième et quatrième niveaux. Ceux-ci lui permettraient d’analyser la composition corporelle de divers organismes et d’évaluer différents matériaux. Il ignorait toutefois quand ces capacités se déclencheraient.
Même à présent, il ne savait pas vraiment à quoi servait cette bénédiction ; il se noyait sous des vagues et des vagues de chiffres. Des milliers de nombres apparaissaient sur absolument tout ce qu’il voyait, au point de lui donner des hallucinations. Une seule chaise comportait jusqu’à 111 données : sa longueur, sa largeur, sa superficie, et ainsi de suite. Il pouvait même les multiplier par mille s’il le souhaitait, en examinant, par exemple, chaque fibre du tissu qui recouvrait la chaise ou les écailles microscopiques du cuir dont était fait l’accoudoir. Ces deux matériaux étaient solides et résistants, comme s’ils provenaient de la peau d’un dragon.
Pourtant, vivre dans ce monde de chiffres était une épreuve, et le jeune garçon sentait sa tête battre sous l’effet du vertige. Heureusement, son intelligence accrue entra en jeu : il classa et ordonna toutes ces données. Il élimina rapidement le superflu pour ne garder que quelques éléments importants. Richard y consacra toute la nuit, supprimant tout ce qui était inutile et veillant à préserver l’essentiel.
Le soleil se leva bientôt, marquant le premier jour de Richard en tant qu’apprenti officiel de Sharon.
La majeure partie de cette première journée fut consacrée à faire visiter le Deepblue à Richard pour qu’il apprenne à connaître les lieux. On lui montra les espaces publics et les zones interdites, on lui expliqua comment demander diverses fournitures et à qui s’adresser s’il avait besoin d’aide. On lui donna aussi des consignes générales de sécurité et on lui fit visiter son domaine personnel.
À juste titre : le mot « domaine » décrivait parfaitement son espace privé, comme le laissait entendre sa capacité de Précision. Il disposait de tout un complexe de laboratoires magiques : un laboratoire commun et six laboratoires spécialisés. Il y avait l’immense chambre, ainsi qu’une zone d’habitation composée de onze pièces aux fonctions différentes, ce qui le surprit. L’une d’elles ne servait qu’à ranger des chapeaux et des vêtements, alors que toutes ses affaires auraient tenu dans une petite valise ! La plupart avaient d’ailleurs été préparées sur ordre de Gaton, puisque le suicide de sa mère avait réduit en cendres tous ses livres de magie et les autres souvenirs de son enfance. En effet, les flammes d’un puissant chamane qui s’immolait étaient plus dévastatrices que le souffle d’un dragon.
Il y avait aussi des réserves, réparties dans plusieurs pièces. Richard resta déconcerté au milieu de ce vaste espace, face à ses hautes étagères, incapable d’imaginer comment on pourrait le remplir. Il était assez grand pour entreposer les provisions d’hiver de tout son village !
La guide était une jeune acolyte dont la voix était aussi douce que son apparence. Au cours de la visite, elle lui répéta son nom à plusieurs reprises, lui laissant entendre qu’il pourrait la retrouver chaque fois qu’il aurait besoin d’aide. Elle insista même sur « chaque fois », plissant ses jolis yeux en de charmants croissants. Richard n’avait pas encore compris ce que signifiaient les mentions « pourrait bientôt servir » et « potentiel exceptionnel » dans la section consacrée au corps de son rapport, mais il le comprendrait en temps voulu.
En chemin, ils croisèrent une foule de mages. La plupart s’écartèrent pour laisser passer Richard, et certains s’inclinèrent même devant lui. Ses capacités lui permirent de comprendre que leurs regards se posaient sur l’emblème de la robe neuve qu’il portait, signe de son statut : Sharon l’avait choisi elle-même. Il comprit alors qu’au Deepblue, son statut n’était pas à prendre à la légère.
Les cours officiels, organisés selon un programme précis, commencèrent le lendemain. Quand il reçut l’emploi du temps, si chargé, Richard eut de nouveau le tournis.
Le Deepblue suivait des pratiques peu conventionnelles, loin des normes du monde magique. Les cours de magie fondamentale, par exemple, se divisaient en philosophie de la magie, système du monde, étude des organismes planaires, géographie planaire, mathématiques, théorie du monde, étude des compositions, science des matériaux, géométrie planaire, géométrie spatiale, histoire des races, analyse des êtres vivants, et ainsi de suite. Ces matières se subdivisaient encore à mesure que l’on approfondissait chacune d’elles, et l’on pouvait les étudier toute sa vie.
Le programme du Deepblue accordait une grande importance à la philosophie de la magie, et c’est là que les véritables leçons de Richard commencèrent.