Chapitre 1 194
Or écrasé (2)
En voyant deux des leurs disparaître en quelques instants, tous les saints volontaires pâlirent. Ils ne s’étaient pas attendus à ce que les dragons soient capables de recourir à des tactiques et à des pièges ; ils les avaient toujours considérés comme des bêtes intelligentes, des proies à chasser. Mais ces dragons étaient de véritables soldats au service de Kralkalor, organisés comme une légion humaine. Ceux qui n’obéissaient pas aux ordres en payaient donc le prix.
Ce ne fut qu’alors que nombre de saints se souvinrent que Richard leur avait délimité une zone où rester. En se retournant, ils découvrirent l’endroit baigné par l’éclat de la magie, tandis que des javelots fusaient droit vers le ciel. Quelques dragons ignorèrent ces minuscules armes d’hast et tentèrent de les balayer de leurs griffes, mais ils le regrettèrent aussitôt. Beaucoup furent transpercés de part en part, tandis que d’autres furent blessés par les explosions résiduelles. Les plus malchanceux furent même assaillis par une douzaine de chevaliers runiques, qui les transformèrent en pelotes d’épingles avant qu’ils ne s’écrasent au sol.
Chaque saint resté sur place était épaulé par trois à cinq chevaliers runiques, qui demeuraient à ses côtés et formaient une sorte de forteresse mobile. Les dragons étaient ainsi forcés de se disperser et perdaient leur cohésion. En dehors des hommes de Richard, un seul saint céleste se déplaçait librement.
Ce ne fut qu’à cet instant que les autres comprirent ce qui se passait et regagnèrent en hâte les positions qui leur avaient été assignées. Beaucoup furent cependant interceptés et tués par les dragons en chemin : en moins d’une minute, dix saints avaient péri.
Richard, le visage fermé, filait sur le champ de bataille comme l’éclair. Tout autour de lui, le chant divin faisait tomber les dragons les uns après les autres. En contrebas, les soldats de l’hiver s’étaient déjà déployés pour encercler les cibles, et leurs armes lourdes taillaient aisément dans la chair. Tiramisu s’en donnait à cœur joie, grondant de plaisir tandis qu’il courait partout pour les abattre un à un.
Dans les airs, Kralkalor, Tannan et Nasia se livraient bataille. Le dragon d’or rugissait de menace en déchaînant une rafale d’attaques, mais le guerrier légendaire tenait bon et limitait les dégâts. Nasia, quant à elle, apparaissait comme un fantôme en divers points du corps du dragon, lui assénait de profondes estocades, puis disparaissait de nouveau.
La bataille semblait dans l’impasse, mais les coups de griffe et les souffles de Kralkalor gagnaient peu à peu en violence. À ce rythme, il ne tarderait pas à toucher Nasia ou à ralentir les mouvements de Tannan. Voyant la situation dégénérer, Richard s’immobilisa soudain et fixa le dragon d’or droit dans les yeux, les siens réduits à deux fentes. Il murmura en langue divine : « Chaos. »
Kralkalor eut soudain l’impression d’être pris dans un filet immense. Ses mouvements ralentirent, tandis que des pointes menaçaient de le déchirer dans toutes les directions. Chacun de ses gestes était aussitôt dévié ; même ses coups de griffe les plus simples commençaient à manquer leur cible, et son vol devenait instable. Fou de rage, il libéra sa puissance et brisa le champ de force qui l’entourait. Mais le sort ne se dissipa pas : il reprit aussitôt de la vigueur. Il lui faudrait du temps pour l’épuiser complètement.
Tandis que le dragon continuait de lutter, Richard saisit l’occasion d’ordonner l’attaque la plus importante. Trois cents bêtes-flèches silencieuses levèrent toutes la tête à l’unisson ; la lueur de force divine dans leurs yeux s’intensifia tandis qu’elles décochaient leurs carreaux droit sur Kralkalor. Le dragon d’or remarqua rapidement les flammes divines qui les recouvraient et fit volte-face pour fuir, ignorant complètement Nasia, qui en profita pour s’acharner sur son dos.
Les trois cents flèches changèrent de direction d’un même mouvement et poursuivirent le dragon en fuite. Pendant ce temps, les bêtes-flèches décochèrent une nouvelle salve entière, qui brûlait de la même façon. Les deux volées rattrapèrent bientôt Kralkalor et se plantèrent dans son corps. Une pluie écarlate recouvrit aussitôt le champ de bataille et, malgré les efforts du dragon pour se débattre, la seconde salve le précipita au sol.
Richard clignota jusqu’à la nuque de Kralkalor et enfonça ses deux épées si profondément que leurs gardes s’enfoncèrent dans la chair du dragon. L’instant d’après, il se replia et clignota à plusieurs centaines de mètres pour éviter l’ultime attaque désespérée de son adversaire. Le voyant s’écraser au sol, il se tourna vers Nasia, qui venait d’apparaître à ses côtés. « C’est fini.
— Hé, tu m’as piqué ma réplique ! protesta la paladine. C’est pas juste !
— Je crains qu’il ne nous réserve une surprise inattendue.
— Hein ? Qu’est-ce qui pourrait mal tourner avec moi dans les parages ?
— Quelqu’un ne vient-il pas de manquer de nous informer du nombre de dragons, tout à l’heure ? » Il lui jeta un regard, puis repartit à l’assaut, usant de ses sorts et de ses épées pour rabattre les dragons restants vers Tiramisu et les soldats de l’hiver.
Restée en plein ciel, Nasia haussa les épaules et marmonna pour elle-même : « Et alors ? Ce n’est pas vous qui êtes morts, après tout. Ce serait mieux qu’ils soient encore plus nombreux à périr, non ? »
La bataille prit enfin fin. Une centaine de dragons avaient été tués ou capturés, et seule une douzaine avait réussi à s’échapper. Richard avait perdu douze saints et cinq chevaliers runiques, dont deux saints liés à la famille Archeron. Les pertes comprenaient également plus de soixante soldats de l’hiver, un lourd tribut qu’il ne pourrait compenser qu’après avoir conquis un autre royaume divin. Les bêtes-flèches étaient indemnes, mais chacune ne pouvait décocher que trois flèches de force divine ; il ne leur en restait désormais qu’une. Elles étaient presque redevenues des modèles ordinaires. Bien sûr, abattre un puissant dragon métallique légendaire en deux salves était un échange équitable. De toute façon, Richard n’avait prévu d’en obtenir que trois, des légendaires.
Au loin, la carcasse de Kralkalor, étendue sur le sol, avait laissé un profond sillon dans son sillage. Bien qu’elle ne donnât aucun signe de vie, elle avait conservé toute sa majesté et sa puissance.
« Ton offrande. » Richard désigna le cadavre.
« Je sais », répondit Nasia.
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De retour à Faelor, tous les saints survivants furent partagés entre tristesse et exaltation. Beaucoup avaient perdu des amis au cours de cette expédition, mais les survivants avaient aussi reçu de grandes récompenses. Avec cette dernière prise, chacun d’eux avait obtenu l’équivalent du trésor d’un dragon entier, une valeur bien supérieure à celle d’une seule offrande majeure, qu’il leur aurait fallu des années pour réunir dans des circonstances ordinaires.
Le redoutable Kralkalor n’était plus qu’un cristal de dragon dans la poche de Nasia, comme une centaine d’autres qui représentaient la moitié des dragons tués. Chacun constituait une offrande d’un certain rang, et celui du dragon d’or était sans conteste de premier ordre. Nasia avait cependant affirmé que cela suffirait à peine à la faire accéder au royaume légendaire. Richard en était resté bouche bée et lui avait demandé pourquoi, mais à présent, il regrettait de l’avoir fait.
D’après Nasia, puisqu’il possédait déjà deux armes divines, elle méritait un équipement équivalent complet dès qu’elle aurait progressé. C’était ce qu’elle comptait faire des grâces divines restantes : améliorer tout son équipement actuel, de la tête aux pieds. Richard ne trouvait vraiment rien à répondre à une telle attitude, et ne pouvait pas non plus se plaindre. S’il avait offert tout cela au dragon, il en aurait certainement tiré bien moins.
Heureusement, elle n’avait besoin que des cristaux et lui laissa les matériaux restants. Ils valaient tout autant, sinon davantage, et suffisaient à équiper quelque cinq cents chevaliers runiques. Quelques mages s’activaient déjà dans tous les sens sous la protection des chevaliers, tandis que d’autres arrivaient chaque jour de Norland.
La base de Richard avait rapidement pris des proportions majestueuses. Toute la zone sous les ateliers était gravée d’un cercle magique capable d’accroître considérablement le mana et la régénération de ceux qui s’y trouvaient. Le coût total de la base achevée dépassait les dix millions de pièces d’or, soit l’équivalent d’une tour de mage, et sa construction avait nécessité trois mois de travail de centaines de mages. Une fois terminée, cependant, un seul mage légendaire suffirait à la tenir. Richard s’était déjà entretenu avec deux mages légendaires et leur avait proposé une offrande majeure tous les trois mois, ainsi qu’un accès complet au butin de guerre, en échange d’une présence en rotation sur place. Une fois les travaux achevés, même le Dragon aux cinq couleurs ne pourrait donc pas s’emparer de l’endroit sans y consacrer du temps et des efforts.
Tout semblait suivre son cours, et le destin de Faelor était scellé. Richard retourna dans sa chambre et déplia sa carte pour contempler tranquillement la beauté du plan. Par habitude, il sortit l’Empreinte de la Fin des temps et se mit à la manipuler. Chaque fois qu’il observait les mécanismes en perpétuelle évolution à l’intérieur, il se rappelait qu’il était soumis à un compte à rebours et que tout cela pouvait bientôt disparaître.
La carte indiquait que tout était en place. Il lui restait encore quelques territoires à conquérir, mais ce n’étaient que des terres mineures, sans rien qui vaille la peine d’être pris. La véritable inconnue était la cité au cœur des plaines barbares, un lieu dont le nom se traduisait approximativement par « Genèse ». C’était une page blanche pour tout Faelor ; les barbares eux-mêmes ignoraient ce qu’elle renfermait, et le reste du plan n’en conservait aucune trace. Personne n’en était jamais revenu après y être entré : son nom n’était donc qu’une vague interprétation.
Alors qu’il contemplait sur la carte l’emplacement de la Genèse, Richard sentit soudain une vibration au plus profond de lui. Un battement de cœur puissant et régulier résonna dans son esprit.
Ce battement semblait ancien, primordial même ; chacune de ses pulsations transcendait la myriade de plans. Il ressemblait exactement à celui qu’il avait entendu dans le royaume divin de Runai, mais il était beaucoup plus net et commençait à attirer son esprit vers lui. Pourtant, il disparut aussi vite qu’il était apparu, le laissant un instant douter de ses oreilles. Il ne tarda pas à comprendre qu’il n’avait véritablement rien entendu, mais il sentit un poids immense se poser sur ses épaules.
C’était son Intuition qui s’éveillait de nouveau, lui offrant un pressentiment extrêmement vague : quelque chose d’important se trouvait dans la Genèse, quelque chose qui pouvait influer sur son avenir.