Chapitre 1 184
Un demi-plan dans la tempête
Derrière le portail s’étendait le vaste vide. Dès qu’il en sortit, Richard se sentit suffoquer et dut ériger une demi-douzaine de barrières avant d’aller un peu mieux.
« Regarde, c’est un endroit idéal pour construire ton demi-plan. Le mien est tout près, et l’endroit n’est guère meilleur que celui-ci ! » s’exclama Sharon, ravie, presque comme une petite fille fière de montrer ses jouets.
À peine eut-elle fini de parler qu’une puissante détonation retentit : trois des barrières de Richard venaient d’être détruites simultanément. Son mana se précipita pour les réparer, mais, en moins d’une demi-minute, la plus extérieure vacillait de nouveau. Au bout du compte, elles ne tinrent qu’une minute entière avant de se désagréger une fois encore.
Tout en observant les environs, Richard calcula à quelle vitesse son mana s’épuisait et comprit qu’il ne tiendrait pas dix minutes dans cet endroit. En quoi était-ce censé être un endroit idéal ?
Tous les livres qu’il avait lus sur la création d’un demi-plan affirmaient que le vide devait être stable et calme, et que les tempêtes d’énergie devaient être aussi douces que possible afin de limiter leurs effets sur les formations défensives. Il arrivait même qu’on doive déplacer des demi-plans lorsque leur emplacement devenait particulièrement chaotique ; le coût de l’opération se chiffrait alors en plusieurs cristaux d’araignée beyslace. Et voilà que Sharon prétendait que cette tempête d’énergie extrêmement violente était idéale !
Richard venait d’entrer dans le royaume légendaire, mais il n’avait rien d’un novice en matière de puissance. Avec trois sections à son vrai nom, il maîtrisait plusieurs lois et ses défenses dépassaient de loin celles d’un mage ordinaire. Schloanruven lui permettait même de récupérer plus vite que presque tous les autres mages de son niveau, mais malgré cela, il ne pouvait tenir ici que dix minutes. Les légendes ordinaires ne dépasseraient pas trois minutes ; seules des bêtes comme Sharon pouvaient se sentir à l’aise.
À en juger par ce qu’il voyait, la puissance de la tempête d’énergie était presque aussi violente que celle des points d’impact connus autour de Norland, des zones où la plupart des légendes périraient sur-le-champ. Avait-elle vraiment l’intention de lui faire construire son demi-plan ici ?
Lorsqu’il lui posa la question, Sharon le regarda comme s’il était stupide. « Pourquoi pas ? C’est la tempête d’énergie inoccupée la plus puissante près de Norland. Pour atteindre la suivante, il faudrait que je me téléporte dix fois ; toi, tu n’y arriverais pas du tout. Et même si elle n’est pas beaucoup plus puissante que celle-ci, comment pourrais-tu construire ton demi-plan si tu ne peux même pas t’y rendre ? »
« Mais qu’est-ce qu’elle raconte ? » Richard n’y comprenait rien. Tous les livres qu’il avait consultés, les six mages légendaires qu’il avait interrogés sur la question, et même l’Association des mages, tous lui avaient donné la même réponse : pour bâtir un bon demi-plan, il fallait trouver dans le vide un point nul resté calme pendant plusieurs siècles.
« Un demi-plan ne devrait-il pas être construit dans un endroit calme ? » demanda-t-il avec prudence.
« Quel idiot a bien pu dire ça ? » Sharon le fusilla aussitôt du regard, le réduisant au silence. Même la réponse qu’il s’apprêtait à lui donner — tout le monde — resta coincée dans sa gorge. Son regard se mua bientôt en déception. Elle agita la main d’un geste impérieux. « Cesse d’écouter les idiots. Je vais te montrer comment faire. »
La mage légendaire effleura l’un de ses anneaux spatiaux. Une lumière enveloppa les environs tandis qu’un rocher apparaissait, flottant dans le vide. D’un geste, elle protégea le terrain de la tempête d’énergie grâce à un bouclier aigue-marine.
En contemplant le rocher, qui ne faisait peut-être que dix mètres carrés, Richard ne sut comment exprimer ce qu’il ressentait. Comment pouvait-on considérer cela comme un morceau de terre ? Était-ce le fameux demi-plan qu’elle lui offrait ? Nombre de mages légendaires possédaient effectivement de minuscules demi-plans, mais ceux-ci étaient faits de matériaux extrêmement coûteux, comme la pierre de jade, qui augmentait leur absorption du mana. Ces demi-plans particuliers pouvaient ne mesurer que dix mètres de diamètre, mais leur matériau valait davantage qu’un demi-plan de plusieurs centaines de kilomètres carrés. Or, Richard connaissait bien le genre de rocher que Sharon venait de faire apparaître : on aurait dit un vulgaire caillou de la baie de Floe.
Tandis qu’il était perdu dans ses pensées, la mage légendaire s’était déjà posée sur le « terrain » et l’examinait avec satisfaction. Elle sortit quelques pousses et les planta dans la roche. Ces plantes d’apparence fragile déployèrent une puissance terrifiante : leurs racines fines s’enfoncèrent dans la pierre comme des aiguilles dans du coton. Elles s’ancrèrent en quelques instants, et leurs racines, telles celles d’un saint, ressortirent de l’autre côté. Les plantes ne tardèrent pas à produire de nouvelles feuilles ; elles se mirent à onduler joyeusement, poussant à une vitesse prodigieuse.
À quel point ces choses étaient-elles terrifiantes ? Ce n’était pas Norland, baigné de soleil, mais le vide, où même les légendes ne pouvaient survivre ! Sous le regard stupéfait de Richard, les racines continuèrent à creuser sous le terrain, ondulant joyeusement dans les cieux. En une seule minute, les plantes atteignirent un mètre de haut. De fines branches jaillirent de leurs troncs et s’élancèrent vers le ciel. Tout autour, la violente tempête d’énergie semblait se déformer ; des filaments d’énergie s’en détachaient et étaient absorbés.
L’énergie pénétra rapidement dans les branches, puis pulsa jusqu’aux racines, où elle forma des points de lumière jaune qui se solidifièrent en granules de terre. Richard s’approcha aussitôt et en ramassa une petite particule. Perspicacité confirma rapidement ses soupçons : c’était de la terre élémentaire.
La terre élémentaire était une matière extrêmement rare et, d’une telle pureté, elle se vendait des dizaines de pièces d’or la pincée. En voyant les centaines de points jaunes s’agglomérer autour des racines comme autant de pépites d’or, il en resta sans voix. En deux minutes à peine, une poignée s’était ajoutée au rocher, et la quantité ne cessait d’augmenter. Fasciné par sa croissance, il en oublia presque la tempête d’énergie qui l’entourait. En quinze minutes seulement, elle forma un amas de terre d’un mètre cube.
Absorbé par l’analyse de cette terre, Richard mit un moment à saisir ce que cela impliquait. Son demi-plan tout entier serait fait de terre élémentaire ! N’importe qui aurait écarté cette idée d’emblée, mais elle prit racine dans son esprit avec autant de force que les plantes, qui avaient déjà grandi jusqu’à devenir de petits arbres.
Des feuilles vertes se déployèrent sur les branches verticales, qui s’étendaient désormais sur plus de dix mètres. Elles ondulaient dans la tempête d’énergie du vide et l’absorbaient sans relâche. Elles semblaient d’une fragilité extrême, mais ne paraissaient pas le moins du monde affectées par cette tempête capable de briser une armure légendaire.
Richard se rendit soudain compte que la tempête s’était affaiblie autour de lui. Elle devenait plus douce à proximité du demi-plan en formation, tourbillonnant vers les branches. Il eut une idée et s’envola aussitôt à cent mètres de là. À trente mètres, il constata que la tempête était encore plus violente qu’auparavant ; puis, en s’éloignant davantage, il vit qu’elle retrouvait son intensité initiale. De là où il se trouvait, le vortex d’énergie lui apparaissait clairement. Autour des arbres, l’œil de la tempête s’était apaisé, tandis que tout le reste était devenu encore plus violent.
Au milieu de ce terrain, Sharon affichait une expression hésitante. Elle jeta plusieurs coups d’œil au visage fasciné de Richard, puis sortit quelques pousses supplémentaires et les planta dans le sol. Cette fois, toutefois, son chagrin était évident ; on aurait dit qu’elle allait pleurer.
Richard se posa de nouveau sur le sol. « Quels sont ces arbres ? »
« Des arbres absorbeurs d’énergie ! » grommela Sharon.
Comme il ne parvenait pas à se rappeler ce nom, même en y réfléchissant rapidement, Richard passa en revue toutes les espèces végétales rares dont il avait entendu parler, sans résultat. Il s’agissait clairement d’une espèce végétale d’une valeur inestimable ; vu les ouvrages auxquels il avait accès, il aurait dû être impossible qu’il n’en ait jamais entendu parler. Une seule conclusion lui paraissait logique : cette espèce dépassait le rang légendaire et était si rare que seuls quelques habitants de Norland l’avaient rencontrée au cours de leur vie.