Chapitre 1 181
Tueur de dieux
Juste avant que le sablier ne se brisât, le cœur de Richard vacilla. Il glissa discrètement la main dans la poche de sa poitrine et agrippa une tablette de cristal. C’était le dernier de ses cristaux du destin, celui qui l’avait accompagné dans d’innombrables situations périlleuses. Il avait souvent eu envie de s’en servir, mais chaque fois, il avait résisté à la tentation et, par chance, réussi à éviter le désastre par ses propres moyens. Tant qu’il l’aurait sur lui, il lui resterait une lueur d’espoir pour faire face à n’importe quel problème.
Mais il affrontait à présent une divinité dans son propre royaume divin. Impossible de réprimer son anxiété, mais il savait que Runai ne pourrait, au mieux, que le blesser grièvement. Même si elle lui prenait cent ans de vie, quelques offrandes suffiraient à les récupérer rapidement ; c’était un risque qu’il pouvait se permettre de prendre.
À mesure que le sable du temps se consumait, il desserra sa prise sur le cristal du destin. Alors que les derniers vestiges de sa protection partaient en fumée, trois visages apparurent autour de lui. Il y insuffla toute la puissance de son vrai nom et de ses lois pour tenter un coup d’éclat. Trois déferlements de magie sans pareils jaillirent à la fois et frappèrent Runai, la repoussant.
Les lois de la vie et de la destruction furent les premières à l’atteindre ; leur puissance conjuguée faillit réduire aussitôt le corps de Runai en miettes. Mais à peine eut-elle repris son équilibre que l’attaque centrale fit éclater sa barrière et fendit son armure de toutes parts ! La Déesse du Temps en resta stupéfaite : même les êtres légendaires n’étaient pas censés pouvoir ne serait-ce qu’érafler cette armure, et pourtant Richard l’avait fissurée. Les lois de la vie et de la destruction étaient terrifiantes en elles-mêmes, mais cette attaque portait également la trace du chaos primordial !
C’était une force terrifiante, dont même les dieux devaient se méfier : la même énergie qui déchaînait les tempêtes ravageant le vide. Les divinités supérieures elles-mêmes devaient prendre garde à la puissance du chaos primordial. Source de tous les bouleversements dans la myriade de plans, elle pouvait tout détruire.
Un simple mortel maîtrisait la force temporelle et le chaos primordial ? Même s’il ne s’agissait que d’approximations, c’était inconcevable !
Quand Runai releva les yeux de son armure, Richard avait disparu. Une douleur cuisante lui assaillit aussitôt le ventre ; elle baissa le regard et découvrit que Richard avait cligné jusqu’à elle et ouvert une énorme plaie dans son corps divin. Son épée verte l’avait tranchée sans peine, mais, avant même qu’elle ait pu assimiler le choc, elle le vit tenter de fourrer quelques œufs dans sa blessure !
Même les dieux connaissaient la peur. Runai libéra presque toute sa force divine en un instant, déclenchant une vague de flammes qui explosa autour d’elle. Richard fut projeté à une douzaine de mètres ; la plupart des œufs qu’il tenait lui échappèrent et furent réduits en cendres, tandis que les deux qui commencèrent à absorber de l’énergie furent aussitôt submergés et explosèrent, laissant tomber deux cristaux dorés au sol.
Runai se retrouva immédiatement dans une situation délicate : non seulement son armure était gravement endommagée, mais son sceptre avait aussi perdu la moitié de sa taille. Elle avait sacrifié une bonne part de sa puissance pour échapper au danger, mais cette réaction paniquée l’avait durement blessée.
Alors qu’elle s’apprêtait à hurler de rage, un froid soudain lui étreignit le cœur. Sa loi l’avertissait d’un péril imminent, mais Richard était toujours en vue et les trois déesses n’avaient pas encore franchi sa barrière improvisée. Sa peur ne fit que croître lorsqu’il leva son épée d’argent vers le ciel, la lame nimbée d’une vive lueur.
*Veut-il m’affronter au corps à corps ? Quelle plaisanterie…* songea-t-elle, hébétée. Pour un dieu, une douzaine de mètres pouvait être aussi éloignée que l’horizon ou ne représenter aucune distance, surtout lorsqu’elle pouvait manipuler le cours du temps. Mais, ses lois brisées, Richard n’avait pas cette possibilité.
Elle brandit néanmoins son sceptre endommagé pour former un écran doré qui enveloppa son corps. Depuis qu’elle avait allumé son étincelle divine, jamais un mortel ne l’avait contrainte à adopter une posture défensive. Richard tenait déjà Juge au-dessus de sa tête. Il mobilisa toute la force de son âme et l’abattit sur elle. « C’est terminé. »
La force de l’âme s’abattit sur le corps divin de Runai comme un orage de foudre, le traversa de part en part et poursuivit sa course sur une centaine de mètres. Des centaines de milliers de guerriers divins et des milliers d’âmes vaillantes furent consumés d’un seul coup. Le choc, d’une violence inouïe, réduisit le corps divin en un million de fragments.
Un cri funèbre retentit tandis que le corps de Runai se désintégrait, ses fragments s’envolant vers le sanctuaire lointain. Richard s’élança à sa poursuite en clignant plusieurs fois, mais s’arrêta soudain et projeta une infime trace d’énergie. Elle révéla une couche dorée, signe que la déesse en gardait le contrôle. Il recula aussitôt d’un éclair, un rictus aux lèvres. Un cri furieux éclata alors qu’un immense fantôme jailli du sanctuaire gâchait une attaque de toute sa puissance.
Il regagna l’endroit où le corps divin de Runai avait explosé et contempla les centaines de particules de force divine qui n’avaient pas encore réussi à s’échapper. Au milieu se trouvaient trois cristaux dorés gros comme le poing. Il en retint son souffle.
C’était du sang divin, une matière puissante, juste après l’étincelle divine d’une divinité. Mais, contrairement à l’étincelle, qui n’était vraiment utile qu’à ceux qui voulaient devenir des divinités, le sang servait à tout le monde. Ces cristaux regorgeaient d’énergie des lois, et une seule goutte pouvait engendrer une âme magique, fondement d’une rune de rang 5 supérieure.
Il avait déjà envisagé cette possibilité. Une rune imprégnée des lois de Runai pourrait créer autour de son utilisateur un domaine ralentissant, qui handicaperait considérablement tout ce qui se trouvait à l’intérieur. Comme ce ralentissement provenait d’une altération du cours du temps lui-même, les sorts ordinaires ne pourraient pas le contrer. En réalité, seuls les êtres capables de se rendre immunisés à la force temporelle pourraient s’en échapper. Une telle rune justifierait à elle seule quatre ou cinq offrandes de premier ordre, au bas mot.
Le sang divin pouvait également remplacer n’importe quel matériau non essentiel du Midren ; deux gouttes lui suffiraient pour achever sa fabrication dès maintenant. Il pouvait aussi imaginer une douzaine d’autres usages, rien qu’en matière de runes, et ce n’était que son domaine de spécialité. Puissant et polyvalent, le sang divin avait des applications pour tous les mages légendaires. C’était l’un des meilleurs matériaux de toute l’existence, contrairement à certains objets puissants dont les propriétés étaient très limitées.
Un faible sourire se dessina sur les lèvres de Richard tandis qu’il rangeait le sang dans un étui. Il savait déjà exactement ce qu’il en ferait et, privée de son essence, Runai mourrait au bout de quelques mois tout au plus. Il jeta un regard au sanctuaire lointain, puis retourna vers le passage. La guerre était désormais terminée, et il avait tué un dieu.
Avec le sang et les cristaux de force divine qu’il avait déjà récupérés, il ne restait plus grand-chose qui eût véritablement de l’importance à ses yeux. Bien sûr, ce qu’il abandonnait était précisément ce que les trois déesses convoitaient le plus : le domaine divin de Runai et son étincelle divine. Même les serviteurs étaient déjà tombés après la destruction de Runai ; leur force divine avait tant diminué que les vers parasites commençaient à les grignoter.
…
À son retour dans le royaume divin de la Déesse de la Forêt, Richard aperçut les trois déesses à l’autre bout du passage, armures sur le dos et armes en main. Il était évident qu’elles s’apprêtaient à rejoindre la guerre. Vu l’état de Runai, elles n’avaient plus besoin de maintenir la situation et pouvaient se rendre directement dans son sanctuaire pour l’achever et s’emparer de son étincelle divine.
Pourtant, leur attitude trahissait une hésitation inexplicable qui le fit froncer les sourcils. « Vous n’y allez pas ? Elle est presque morte. Qu’est-ce que vous attendez ?
— Ces… vers. Ils sont trop nombreux, répondit la Déesse de la Chasse avec une certaine appréhension.
— Oh, ces bestioles ne font que me rapporter un peu plus de force divine. Tenez, je les ferai tous se retirer demain, et je demanderai à quelqu’un d’emporter les cristaux et les œufs.
— Quel soulagement ! » soupira involontairement la Déesse de la Forêt, attirant l’attention de Richard. Elle frissonna aussitôt, comme si on venait de la tremper dans de l’eau glacée, et se raidit de tout son corps.
Richard l’ignora et plaça les œufs de vers et les cristaux divins dans un coffre d’isolement magique qu’il avait déjà préparé. Puis il souleva le coffre, qui faisait deux fois sa taille, et s’apprêta à quitter le royaume divin.
……
« Alors, Maître, la récolte a été bonne ? » demanda la voix de la mère de la couvée dès que Richard eut rejoint la Vallée des Dragons.
— Elle a été… fructueuse, répondit-il en riant.
— Alors, tu es devenu un tueur de dieux ?
— Hein ? Comment tu l’as su ?
— Ton aura. Je l’ai ressentie à travers ton âme. Quiconque a tué un véritable dieu dégage une aura particulière que je peux percevoir.
— Ce n’est qu’une divinité insignifiante d’un plan secondaire, rien de grave.
— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est énorme ! Si les dieux étaient si faciles à tuer, ils seraient déjà tous morts. Maître, je crois qu’il faut que nous nous rencontrions.
— Mais pourquoi ? Je dois retourner à Norland.
— Les messagers sont prêts, je ne te prendrai pas beaucoup de temps.
Il ne put rien répliquer à cela. Grâce à la vitesse des messagers, il atteindrait la Terre du Tumulte en une demi-journée. À peine eut-il donné son accord qu’un sifflement retentit dans le ciel : trois messagers descendirent comme des éclairs et se posèrent près de lui. Elle ne semblait pas disposée à attendre.
Richard fit venir quelques chevaliers et leur demanda de diviser son coffre en deux coffres plus petits. Ils en chargèrent deux messagers, puis il monta sur le troisième. Tous trois s’envolèrent dès qu’il fut en selle et disparurent rapidement à l’horizon.