Chapitre 1 176
Intuition
Après s’être enfoncé dans les profondeurs des plaines barbares, le Dieu de la Guerre des Hautes Terres avait échappé de justesse à la mort et, contre toute attente, recouvré sa divinité, dont la puissance ne cessait de croître. Sans l’arrivée inopinée de Richard, il aurait même pu avoir une chance de devenir une divinité supérieure. Un secret se cachait forcément dans ces hautes terres, et c’était grâce à lui qu’il avait recouvré ses forces si vite. Sur le point de perdre son royaume divin, Runai savait qu’il s’agissait là de sa dernière chance de survivre.
Les envahisseurs finiraient bien par repartir. En tant qu’être immortel, dont la vie était liée à celle du plan lui-même, Runai pouvait prendre son temps pour retrouver sa puissance. Elle prit rapidement sa décision : son dernier avatar, dissimulé dans le monde des mortels, partirait explorer les secrets des anciennes hautes terres. Plus sereine, elle reporta son attention sur le champ de bataille.
Richard parti, la situation revint à l’impasse. Tant qu’il n’était pas là, les trois déesses perdaient en réalité davantage de troupes qu’elle, et il leur fallait des mois pour faire avancer les lignes de quelques mètres. Mais Richard venait toujours bouleverser cet équilibre. Elle perdait bien trop d’âmes et atteignait ses limites ; les trois déesses pouvaient désormais la terrasser en attaquant de concert, sans se soucier de leurs pertes. Cette guerre les affaiblirait pour un temps, au point que n’importe quel dieu inférieur pourrait leur nuire. Mais, soutenues par les puissances de la Vallée des Dragons et par un plan supérieur, elles n’auraient aucun mal à trouver quelqu’un qui voudrait les prendre pour cible.
Une autre portion du royaume divin se détacha lentement. Bien qu’elle se trouvât très loin du grand sanctuaire, cette terre était un magnifique paysage que Runai chérissait, et où elle avait placé ses âmes valeureuses les plus puissantes. À présent, elle n’avait d’autre choix que d’abandonner cette région frontalière.
……
De retour dans le sanctuaire de la Déesse de la Forêt, Richard sortit le cristal divin du serviteur et l’examina attentivement. Il contenait environ cent unités de divinité, mais il en aurait compté cent cinquante s’il n’avait pas utilisé son vrai nom. Il rangea le cristal, grava une nouvelle date sur le pilier de pierre, puis se demanda comment employer cette force divine. Ce chapitre provient de novelping dot com, où il a été publié sans autorisation.
La force divine était le fondement du pouvoir d’une divinité ; elle formait le corps et l’équipement de ses soldats. D’une qualité bien supérieure au mana ou à l’énergie interne, elle avait un usage assez fascinant chez les dieux. Les guerriers divins étaient, en somme, des invocations magiques. Mais, contrairement aux invocations dépourvues d’une intelligence développée ou aux projections venues d’autres plans, ils n’étaient soumis à aucune limite de durée et pouvaient agir de manière indépendante. Ces derniers mois, Richard avait tué des centaines de milliers de guerriers divins, mais les réserves d’âmes de Runai en avaient bien plus souffert que ses réserves de force divine. La perte d’énergie causée par la mort d’une seule unité était presque négligeable. À titre de comparaison, s’il contrôlait son mana avec la même précision, sa réserve actuelle lui permettrait de diriger des milliers d’invocations.
Autre constat : les guerriers divins avaient plus de puissance et d’intelligence que même les drones de combat de la mère de couvée, tout en conservant la plupart de leurs avantages. Les dieux étaient de véritables machines de guerre : dans son royaume divin, Runai pouvait entretenir en permanence une armée de plusieurs centaines de milliers de soldats.
Pourtant, la qualité inhérente aux guerriers divins qui leur conférait ces avantages était aussi leur plus grande faiblesse : leurs âmes. Une grande armée ne surgissait pas de nulle part ; chaque suppliant avait été un fidèle pieux, qui avait prié et gardé la foi toute sa vie. Ces âmes, ainsi que l’image qu’elles avaient d’elles-mêmes, constituaient un modèle facile à façonner en guerrier, sans que la divinité ait à fournir beaucoup d’efforts. Avec leur aide, les dieux pouvaient se consacrer à un meilleur usage de leur esprit au sein de leurs avatars.
L’âme demeurait un mystère pour Norland. Des générations de mages légendaires s’étaient consacrées à son étude, mais leurs recherches n’avaient produit que de maigres résultats et n’avaient guère fait progresser la compréhension générale du sujet. Même les dieux qui se servaient des âmes ne comprenaient pas le fonctionnement du processus ; ils ne pouvaient y accéder que par leur lien avec le plan.
Un mage légendaire avait un jour déclaré que les âmes étaient la plus puissante source d’énergie au monde. Cependant, ses recherches dans ce domaine n’étaient pas allées bien loin : un accident avait réduit son laboratoire en poussière. L’explosion avait été si violente qu’elle avait pulvérisé le plan inférieur tout entier où se trouvait le laboratoire, et tué toute forme de vie qui s’y trouvait.
Un autre mage renommé, Garillo, avait étudié la création des âmes, affirmant qu’une âme complète lui permettrait de créer des races entièrement nouvelles, dont il pourrait maîtriser chaque attribut. Mais il était parti dans les profondeurs du Néant avant d’achever ses recherches, décidé à poursuivre son œuvre si loin qu’il ne pourrait jamais revenir à Norland. Il avait laissé au public une lettre ouverte dont les mots s’étaient gravés dans l’esprit de nombreux mages : « J’ignore ce qui se trouve derrière ce voile. Il n’y a peut-être rien, ou bien le secret de toute existence, ou encore un monstre invincible qui détruira tout. Mais je ne peux résister à l’envie de l’écarter. »
Richard se remémora le sanctuaire souterrain de la Dame de la Nuit. Ses défenses avaient laissé même Runai désemparée ; la Déesse du Temps savait exactement où il se trouvait, mais n’avait pu y pénétrer malgré tous ses efforts. Le cœur de ce réseau était composé de serviteurs autrefois vivants, qui faisaient à la fois office de conduits et de sources d’énergie ; un dispositif qui alimentait les défenses depuis des siècles. Il avait tout envoyé à la mère de couvée pour analyse, mais puisqu’il avait lui-même essayé sans succès, il ne se faisait pas beaucoup d’illusions.
Il secoua la tête pour chasser ces pensées et fit le bilan de ses progrès au cours des trois derniers mois. L’alternance constante entre les combats et le repos avait considérablement amélioré ses aptitudes au combat sur tous les plans ; il n’avait plus rien à voir avec celui qu’il était au début. À un moment donné, sa Sagesse avait atteint le huitième rang, réduisant de plusieurs millions à quelques centaines de milliers le nombre de jours qu’il lui fallait autrefois pour analyser certaines lois. Cela restait démesurément long, mais il pouvait au moins y parvenir au cours de sa vie naturelle. Dès qu’il aurait fini d’analyser un système de lois de premier ordre et maîtrisé le pouvoir qu’il renfermait, il deviendrait un être épique.
Sa bénédiction de vérité s’était elle aussi améliorée, mais le meilleur nom qu’il trouvait pour cette nouvelle capacité était Intuition. D’après ce qu’il avait pu comprendre, elle lui procurait un vague sentiment de malaise lorsqu’il rencontrait des situations susceptibles d’avoir de grandes conséquences sur sa vie. C’était un pouvoir étrange et incontrôlable, qui ne semblait pas vraiment découler de cette bénédiction particulière.
L’un des grands bénéfices de ces derniers mois était qu’il maîtrisait mieux son aptitude légendaire. L’ange et le démon qui lui permettaient de lancer plusieurs sorts à la fois étaient une chose, mais le visage central, qui détenait le pouvoir sur la vie et la mort, révélait la véritable puissance de la Triade apocalyptique. Il avait l’impression que cette capacité était loin d’avoir atteint son plein potentiel et qu’elle évoluerait probablement encore au moins une fois. Il lui faudrait toutefois mieux maîtriser les lois qui s’y rapportaient, et cela prendrait du temps.
Il retourna près du pilier de pierre et contempla la ligne où figurait la nouvelle date, à laquelle il ajouta quelques ornements pour la distinguer des autres. Aujourd’hui, il pouvait enfin affirmer que ses pouvoirs avaient atteint leur maturité ; il ne lui manquait plus qu’un demi-plan à lui pour pouvoir se proclamer véritable mage légendaire.
Lorsqu’il eut terminé, Richard réfléchit un instant à la situation en contrebas. Se rendant compte que la mère de couvée devait être sur le point d’achever sa propre ascension, il essaya de la contacter. Il lui fallut un moment, mais une voix faible résonna dans son esprit : « Où es-tu, Maître ? Je n’arrive pas… à te joindre… »
Ce ne fut qu’alors qu’il se souvint qu’il se trouvait dans le royaume divin de la Déesse de la Forêt. Toute communication avec le monde extérieur devait normalement passer par elle, mais la mère de couvée avait réussi à le contacter d’une manière ou d’une autre. Sans comprendre encore ce que cela signifiait, il poursuivit : « Je suis juste à l’extérieur de Faelor, dans le royaume divin de la Déesse de la Forêt. Il y a— »
BOUM ! Un violent coup de tonnerre l’interrompit avant qu’il puisse achever sa phrase.