Chapitre 1 169
La paix par la guerre
Durant la campagne, Richard avait personnellement affronté les légendes de l’Empire millénaire et de l’Empire de l’Arbre Sacré, tout en gardant le commandement de l’armée entière. Son mana s’était épuisé d’innombrables fois et son corps était couvert de blessures plus ou moins graves, mais il avait ordonné à son clergé de soigner les soldats plutôt que lui-même. Les potions de mana ne pouvaient pas faire grand-chose : elles ne remédiaient qu’à l’épuisement superficiel, sans toucher à la menace plus profonde.
Tout ce stress ne s’était dissipé qu’une fois de retour au centre de commandement, lorsqu’il avait enfin pu se détendre. Il avait alors perdu le contrôle et s’était endormi.
La salle se tut aussitôt. Les partisans et les généraux de Richard échangèrent un regard, puis poursuivirent la réunion dans un silence absolu, prêts à partir discrètement pour le laisser se reposer. Pourtant, quelques minutes à peine plus tard, sa respiration régulière fut de nouveau troublée lorsqu’il remarqua ce silence étrange. « Hein… Vous avez terminé ? »
Il prit une profonde inspiration et s’efforça cette fois de rester éveillé. « Vous aviez quelque chose à me dire ? »
« Votre Grâce… » Un des généraux d’Alice prit la parole. « Il y a quelque chose que je ne comprends toujours pas. Les trois empires ont rassemblé leurs armées à nos frontières, mais ne nous ont pas réellement envahis ; ils n’ont même pas officiellement exposé leurs intentions. Pourquoi avons-nous attaqué les premiers ? »
« Pour la paix », répondit-il.
« Pour… la paix ? »
Richard sourit. « La véritable paix s’obtient toujours par la guerre. »
[…]
Il fallut quelques jours au général pour comprendre le sens véritable des paroles de Richard. La vengeance qu’il attendait des trois empires ne vint jamais ; à la place, des émissaires se présentèrent. À sa grande surprise, ils partageaient tous les mêmes intentions : ils souhaitaient proposer un armistice.
À ce moment-là, Richard était déjà retourné à Faelor et avait envoyé Olar régler les questions politiques. Avant de partir, il avait clairement fixé ses conditions minimales : les trois empires étaient venus chercher la réconciliation, et tout ce qu’il pouvait faire, c’était fermer les yeux sur ses propres pertes. Les prisonniers seraient traités comme dans n’importe quelle guerre civile et rançonnés selon l’usage.
Étrangement, les émissaires acceptèrent. C’était une concession énorme à une seule famille ; même si Richard avait perdu des hommes, il restait techniquement l’agresseur dans cette affaire. Pourtant, les émissaires allaient jusqu’à tenter de conclure une alliance. L’Empire de l’Arbre Sacré et l’Empire millénaire avaient tous deux préparé de longues listes de ressources à donner le vertige, et leurs représentants laissaient entendre avec ferveur et sincérité qu’il leur suffisait qu’il s’abstienne de rejoindre le camp adverse. Même l’Alliance sacrée laissait entendre que le retour de Richard rendrait tout négociable ; Apeiron elle-même pourrait peut-être faire quelques concessions.
Olar lui-même ne s’était pas attendu à voir les émissaires agir ainsi. Ses relations avec la haute société lui avaient donné une compréhension de la politique à une échelle plus réduite, tandis que les négociations de guerre dans un plan inférieur comme Faelor n’avaient rien à voir avec les échanges avec ses supérieurs.
Les nobles de Norland découvrirent une fois encore la folie des Archeron, cette famille connue pour attaquer au lieu de se défendre. Cette fois, une mer de chevaliers runiques et un puissant mage légendaire avaient montré le prix exorbitant de la guerre : on ne pouvait pas conquérir Richard rapidement, ce qui lui laissait tout le temps de négocier avec leurs rivaux pour rejoindre le camp adverse. La situation présente, où il n’était affilié à personne, leur convenait bien davantage, d’autant qu’il avait laissé entendre qu’il accepterait encore des commandes de runes sur mesure, même de l’Alliance sacrée. De ce point de vue, c’était comme si la guerre n’avait jamais eu lieu.
[…]
Le calme était revenu à Faelor ; le retour de Richard n’avait provoqué aucune agitation particulière. Aux yeux des autres pays du continent, le sinistre Duché cramoisi s’était soudain apaisé, mettant fin à toutes ses opérations militaires, comme si la côte orientale avait pleinement satisfait Richard.
Pourtant, les dizaines de duchés autour de la baie de Walvis étaient très inquiets, plus encore que lorsque Rislant leur avait fait connaître ses ambitions. Vingt mille chevaliers étaient toujours stationnés sur la côte, et les terrifiants humanoïdes comme les lances d’ombre avaient été renforcés tout récemment. Gangdor leur avait montré qu’une telle force suffisait à anéantir sans difficulté des centaines de milliers de soldats ; ils craignaient donc d’autant plus que l’appétit de Richard ne s’aiguise.
La situation dans l’Empire du Triangle de fer s’apaisa peu à peu, elle aussi. Les nobles reconnurent les prétentions de Salwyn au trône et, du moins en apparence, les ordres du nouvel empereur s’imposaient dans tout le pays. Tous ceux qui s’opposaient à Salwyn avaient déjà été vaincus ou tués.
Aux yeux de la noblesse, le pays était gouverné par la force et la terreur. Mais les gens du peuple et les pays voisins ne partageaient pas cet avis. L’Empire du Triangle de fer avait complètement perdu la guerre, essuyant une défaite si terrible qu’on aurait pu croire le pays condamné à disparaître. Pourtant, il n’avait perdu qu’un territoire vassal et quelques terres frontalières, tandis que la lignée royale était toujours sur le trône. Aucun esclave n’avait été emmené, aucun massacre n’avait eu lieu et les pertes globales avaient été incroyablement faibles.
[…]
La Vallée des Dragons continuait de prospérer. La plupart des légendes et des saints célestes étaient revenus au moins une fois du Plan draconique, rapportant de riches récoltes. La vallée était devenue une ville entièrement autosuffisante, qui abritait toutes sortes d’établissements : brasserie, vignoble, atelier de runes, forge, et même un bordel.
Quarante chevaliers runiques patrouillaient sans relâche dans la vallée, chargés de garder le portail et d’empêcher les dragons de venir y fourrer le nez. Leur passage dans les manoirs provoquait toujours un peu d’agitation : même les légendes n’employaient généralement pas un chevalier runique à une tâche aussi subalterne.
Bien sûr, plus personne dans la vallée n’était assez fou pour défier Richard. La nouvelle qu’il avait vaincu un mage de niveau 22 alors qu’il n’était même pas encore une légende s’était répandue depuis longtemps, tout comme celle de son ascension au rang de légende. Même s’il lui faudrait du temps pour se stabiliser, personne n’avait le courage de le provoquer. Sharon et Ruben y étaient pour quelque chose, mais sa propre puissance et son statut l’avaient placé à égalité avec les autres légendes présentes. Désormais, son arrivée comme son départ étaient considérés comme des événements majeurs.
Lorsque Richard sortit du portail de Bluewater, il dut plisser les yeux pour se protéger du soleil éclatant. Le ciel s’étendait à perte de vue, d’un bleu sans limites, tandis que le soleil rouge diffusait sans relâche sa chaleur. Il sourit, marmonnant presque pour lui-même : « Quel beau temps… C’est si rare. »
« En effet, Votre Excellence », résonna une voix à son oreille. « Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je m’appelle Aaron. »
Richard se retourna vers le saint céleste qui venait de prendre la parole ; son nom lui était familier. Le beau jeune homme semblait débordant de talent, et sa soif de sang comme sa confiance affichée prouvaient que ce n’était pas qu’une impression. Il avait la puissance et les exploits pour le démontrer ; Aaron était aussi célèbre que Beye.
« La récolte a été bonne ? » demanda Richard avec un sourire, en hochant la tête pour le saluer. Ce chapitre a été copié depuis novelping.com sans autorisation.
« Bien meilleure que tout ce que j’aurais pu espérer », répondit Aaron.
« Parfait. Profitez bien de cette occasion. »
« Je n’y manquerai pas, Votre Excellence. Je compte revenir dès que j’aurai tout remis à ma famille. »
Richard acquiesça et s’enfonça dans la vallée. Ce ne fut qu’une fois sa silhouette disparue qu’Aaron se rendit compte qu’il s’était incliné tout du long, avec un respect qu’il ne témoignait qu’à ses parents et aux autres anciens. Les yeux emplis de crainte, il fixa l’endroit où Richard était parti. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il s’inclinait !
Richard regagna sa résidence et jeta Clair de Lune et le Juge sur le côté avant de se laisser tomber dans le canapé. Nasia apparut à l’entrée sans qu’il l’ait vue arriver, mais il ne fit que grogner en guise de réponse à son salut, le menton dans la main et le regard baissé.
« Quelque chose te tracasse ? » demanda-t-elle en s’approchant, amusée.
« Mm. J’ai perdu. »
« Ah ? C’était grave ? »
« C’était… une défaite absolue. »
Nasia sembla encore plus intéressée. Elle s’accroupit près de lui et observa un moment ses yeux, l’air amusé. « Absolue, hein ? Intéressant. Pourtant, à part moi, personne ne devrait pouvoir te battre aussi facilement. Qui était-ce ? »
Richard inspira profondément et esquissa même un sourire. « Apeiron. »
« Apeiron ? Tu veux dire l’impératrice ? Attends… » Les lèvres de son masque semblèrent s’entrouvrir tandis que sa voix montait dans les aigus. « Tu es vraiment allé défier un être épique ? Tu es stupide ou complètement fou ? Une défaite absolue ? C’est déjà incroyable que tu n’y sois pas resté ! Qu’est-ce que tu crois qu’est un être épique ? Quelqu’un qui n’a que sept ou huit niveaux de plus que toi ? Tu viens à peine de devenir une légende, tu as au moins un demi-plan ? Tu as achevé une seule de tes lois ? Ton mana s’est stabilisé ? Tu as obtenu ton pouvoir ?! »
Cette avalanche de questions s’abattit sur Richard comme une tempête. Il sourit sans répondre, mais ses yeux, eux, ne souriaient pas du tout.