Chapitre 1 165
Les nuages annonciateurs de guerre
Les observateurs là-haut rompirent le silence dès que Richard eut fermé la porte de sa chambre.
« Je n’aurais jamais imaginé qu’une capacité aussi légendaire puisse exister…
— Un tel potentiel explosif… Kelly a été vaincu à la loyale.
— Je ne crois pas que j’aurais pu y résister moi-même. »
Il continua à faire semblant de ne pas entendre leurs conversations et s’occupa de ses affaires. Cette fois, cependant, il commença à faire ses bagages. Une lettre d’Alice était arrivée ce matin même, cette mince feuille ayant été envoyée à grands frais par un cercle de transmission à longue distance. Son contenu était simple : des nobles de l’Alliance sacrée et de l’Empire millénaire avaient formé une alliance et déployé leurs troupes aux frontières d’Azan, avec, de toute évidence, de mauvaises intentions. Au sud-ouest, des nobles de l’Empire de l’Arbre Sacré, dont le duc Solam, rassemblaient eux aussi leurs forces.
Richard repartit comme il était venu, sans avoir l’air de rien de plus qu’un jeune mage parcourant le monde. À son départ, la jeune fille se réfugia dans une pièce vide et sanglota à fendre l’âme.
……
Dans le palais, l’impératrice Gelan se tenait devant une fenêtre et contemplait le lac du Rêve émeraude qui s’étendait sous ses yeux. L’Épée cachée se tenait à ses côtés et observait, elle aussi, la surface paisible du lac. Mais leur attention véritable franchissait les nombreux obstacles pour se poser sur Richard, qui se dirigeait vers un portail.
Quand Richard disparut dans le cercle, le Saint de l’Épée sourit. « Il est enfin parti. Ce gamin sait vraiment tirer parti de son argent : il a réussi à récupérer presque tout ce qu’il avait dépensé.
— Il était venu ici pour les objets mis aux enchères, soupira l’impératrice, mais aussi pour affronter quelques-unes de nos légendes et les prévenir de ne pas lorgner sur ses terres.
— Hum. Un maître des runes saint qui sait se battre ? Ha ! Même moi, je n’aurais pas envie de provoquer quelqu’un comme lui. Mais ces cinq cents unités de cristaux de divinité… elles étaient étranges, presque comme si elles le visaient. Je pense que des importuns sont derrière tout ça.
— Ils recommencent à semer le trouble ? demanda Gelan, la voix chargée d’une intention meurtrière.
— Quand ne le font-ils pas ? répondit calmement l’Épée cachée.
— … Attendons encore un peu. Le moment viendra bientôt. »
Un éclair de surprise passa sur le visage de l’Épée cachée, mais il changea de sujet. « Je suis allé jeter un coup d’œil ces derniers jours. Le gamin façonne une rune impressionnante. Il vient tout juste d’en achever l’ossature, mais son aura suffit déjà à me mettre mal à l’aise. » Ce chapitre a d’abord été publié sur novelping.com.
« Une rune qui te met mal à l’aise ? Rien qu’avec son ossature ? » L’impératrice Gelan était stupéfaite.
« Oui, rien que l’ossature.
— Hmm… Ce pourrait être… une rune de grade six ? Non, impossible. Il n’y en a encore jamais eu une seule de créée à Norland.
— Quoi qu’il en soit, ce garçon est remarquable. Il apprend à chaque bataille, accumule de l’expérience autant que de la renommée. Je sens déjà ses lois se renforcer.
— Il pourrait aussi devenir un fauteur de troubles, commenta l’impératrice avec un sourire ironique. Puis elle se tourna vers lui et demanda : Quand comptes-tu partir pour Klandor ?
— Peut-être dans quelques jours. J’ai l’impression que cela fait une éternité que je n’ai pas vu Greyhawk. La dernière fois, il avait encore l’air jeune, mais à présent, sa fille a bien grandi.
Gelan traça un cercle devant elle, faisant apparaître dans les airs un globe qui montrait une autre partie du monde. La sphère lumineuse représentait une maison de taille moyenne, décorée avec simplicité. Sur le lit de pierre, au milieu de la pièce, une jeune fille dormait profondément. Même assoupie, Mountainsea en imposait ; ses membres étendus irradiaient une force pure. On aurait dit qu’elle dormait dans les plaines plutôt que chez elle, le ciel tout entier lui servant de couverture.
Sa longue chevelure noire s’étalait autour d’elle, toujours tressée en des dizaines de nattes. Seule différence : leurs extrémités ne portaient plus de diamants inestimables, mais des coquillages colorés et des morceaux de métal. La valeur totale de ces ornements ne s’élevait même pas à une pièce d’or ; les serviteurs chargés de nettoyer le palais impérial n’y auraient pas prêté un second regard. L’impératrice Gelan poussa un grognement furieux.
Pourtant, le Saint de l’Épée y vit tout autre chose. Il désigna le lit de pierre sur lequel la jeune fille était allongée. « C’est une dalle entière de minerai de fer, et elle commence déjà à se fissurer. Son Altesse s’alourdit. Et ces ornements… Ha ha, Votre Majesté, ne trouvez-vous pas qu’elle est devenue plus attentionnée ?
— On dirait que le sang de cette petite va enfin s’éveiller, dit doucement l’impératrice. Son expression s’adoucit elle aussi. Reviens vite. J’ai le pressentiment qu’un grand bouleversement se prépare.
Le Saint de l’Épée prit un air grave et hocha la tête.
Les deux êtres épiques contemplèrent de nouveau Mountainsea à travers l’écran lumineux. Mais la jeune barbare dormait toujours profondément, sans se douter qu’on l’observait.
……
Lorsque Richard ressortit du portail, une atmosphère incroyablement pesante régnait au Château de la Rose Noire. Des troupes de guerriers en armure complète défilaient régulièrement devant lui. Les trois bases militaires permanentes installées à l’origine à l’extérieur du château ne pouvaient plus accueillir tous les soldats ; il avait fallu dresser de nombreuses tentes autour d’elles.
À l’horizon, on apercevait de grands convois : des groupes de marchands amenaient des guerriers, du minerai, de la nourriture et d’autres provisions de guerre. Chaque groupe comptait plus d’une centaine de gardes, pour la plupart des Archeron, auxquels se mêlaient quelques mercenaires. Depuis que Richard s’était retiré de l’Alliance sacrée, il avait commencé à recruter tous les guerriers Archeron d’Azan. Quant aux mercenaires, il leur avait offert des conditions extrêmement avantageuses et les avait convaincus de se battre à ses côtés, malgré les menaces des trois empires humains.
À mesure que les ressources et les guerriers affluaient à Azan, Richard s’était retrouvé à la tête de près de cent mille soldats sur son territoire, dont la moitié était constituée d’Archeron. Cette croissance soudaine avait accaparé Alice, au point que les officiers expérimentés de Goliath avaient fini par devoir intervenir. Sans cela, l’armée aurait rapidement sombré dans le chaos.
De retour, Richard convoqua aussitôt Alice et ses partisans au centre de commandement. Les mages et les généraux reportèrent alors sur la carte toutes les activités observées dans les territoires voisins. Un mage d’une vingtaine d’années prit la parole pour commencer son exposé. « La plus forte pression vient de l’Alliance sacrée. Elle a rassemblé onze familles au total, dont deux des Treize, sous la direction des Turing. Selon les premiers rapports, plus de 100 000 soldats sont déjà réunis ici, et leur nombre augmente. Nous ignorons celui des légendes et des chevaliers runiques, mais, d’après la disposition de leurs camps, j’estime qu’ils en ont cinquante.
— L’Empire millénaire est un peu moins nombreux, avec sept ou huit familles. Cela représente tout de même 80 000 soldats, et ils comptent davantage de chevaliers runiques que l’Alliance. L’Empire de l’Arbre Sacré est le plus faible des trois : il n’a envoyé qu’une petite troupe menée par le duc Solam.
On aurait dit que l’Empire de l’Arbre Sacré était le seul dont la famille royale n’avait pas poussé les autres à entrer en guerre. L’Empire de l’Arbre Sacré et l’Empire millénaire souhaitaient tous deux gagner la fidélité de Richard à l’avenir, mais le vaincre était un moyen efficace d’y parvenir. Ils pourraient toujours lui offrir ensuite le titre de duc et celui de maître des runes royal ; sa propre force aurait toutefois été réduite à néant, au point qu’il aurait dû se ranger entièrement à leurs intérêts.
« Combien de temps leur faudra-t-il pour achever leurs préparatifs ? demanda Richard.
— Un mois, tout au plus, répondit Alice.
Sur la carte, trois arcs encerclaient Azan et se renforçaient sans cesse. Richard fronça les sourcils et observa la situation en silence. Cette fois, il n’affrontait pas une armée de Faelor, mais les troupes d’élite des seigneurs de Norland. Même s’il ne s’agissait pas de leurs meilleurs guerriers, ils surpassaient de loin les troupes faeloriennes. Les Archeron n’avaient qu’un léger avantage en matière d’équipement, pas de niveau, tandis que leurs adversaires les écrasaient par le nombre.
Un instant plus tard, Richard marqua le secteur de l’Empire de l’Arbre Sacré et demanda à Alice : « Tu crois pouvoir défendre ce château quelque temps avec seulement un quart de tes anciens compagnons ?
Allaient-ils renoncer à une partie de la bataille ? Tous se plongèrent dans leurs pensées, mais Alice répondit sans hésiter : « Donne-moi cinquante chevaliers runiques pour nous protéger des saints célestes. Si je dirige tout, je peux tenir ce château pendant deux mois.
Il sourit. « Non, je n’ai pas besoin d’autant de temps. Tiens seulement deux semaines.
Alice fronça les sourcils. « Et qu’est-ce que tu feras d’ici là ?
Une petite boule de feu s’abattit sur l’emplacement de l’Alliance sacrée, sur la carte, et la voix de Richard se chargea d’une intention meurtrière. « Je m’occuperai de mes anciens amis avant d’en finir avec l’Empire millénaire. Une fois ces deux-là réglés, je ferai demi-tour et m’enfoncerai dans les lignes arrière de Solam. »