Chapitre 1 164
Défi (2)
Au loin, de puissants conscients s’entretenaient en secret.
« Klopp a été vaincu.
— C’était à prévoir, non ? Richard ne se consacre pas uniquement à la recherche.
— Pas de cette manière. Richard n’a même pas utilisé son pouvoir légendaire ni la moindre magie de haut niveau.
Klopp était un épéiste légendaire, ami de Fazelok et son fidèle compagnon depuis de longues années. Il avait représenté Fazelok dans ce combat, ce dernier ayant misé une offrande de premier ordre pour convaincre Richard d’accepter le duel.
Il avait été écrasé.
[…]
De retour dans sa chambre, Richard jeta l’étui dans un coin, puis contempla sa réserve de mana pleine à ras bord avant de se replonger dans la méditation. Cette fois, il entendit une vague mélodie majestueuse résonner dans le ciel étoilé : la symphonie de l’énergie à l’origine du nom de l’Aria de Deepblue. Les étoiles se changeaient l’une après l’autre en mana, et des lueurs astrales scintillaient dans sa réserve.
À l’aube, il acheva sa méditation et sortit de sa chambre pour prendre son petit-déjeuner, comme un aventurier ordinaire. Il quitta ensuite l’auberge et visita les différents sites du Lac d’Émeraude. Dans cette cité vieille de plusieurs millénaires, les histoires abondaient ; il aurait fallu des mois pour en faire le tour. Mais Richard n’était pas pressé. Il flânait comme un mage quelconque, faisant mine de ne pas remarquer les regards qui ne le quittaient pas.
Il ne rentra à la Nymphe de la Forêt qu’au soir, après avoir passé la journée à manger et à s’amuser tout en parcourant la ville. La jeune Erin l’accueillit en agitant une lettre qu’elle tenait à la main. « On vous a apporté ceci pendant votre absence.
— Merci ! Quel honneur de recevoir mon courrier des mains d’une si jolie jeune femme ! » Richard lui adressa un chaleureux sourire, puis la laissa rougissante et regagna sa chambre.
La lettre, l’enveloppe, le cachet de cire… tout était fait de matériaux ordinaires, mais son contenu n’avait rien de banal : « Cher Richard Archeron,
« J’ai appris que Nyris était sous la protection de votre famille et que vous étiez prêt à en assumer la responsabilité. Vous ne sauriez refuser la demande de Son Excellence Rosanne, qui souhaite mesurer vos talents magiques ; vous trouverez ci-joint quelques renseignements à son sujet. L’enjeu de ce combat sera une offrande de premier ordre.
« Sincèrement vôtre,
Prince Tumen. »
Comme Richard, Rosanne était une mage légendaire de niveau 21, mais elle comptait plus de quarante ans d’expérience dans le domaine et s’était aguerrie au combat. Richard froissa la lettre et la jeta dans la corbeille. Puis, fidèle au programme de la veille, il entreprit de travailler le cœur du seigneur de la vallée afin d’accroître sa vitalité. La tâche était délicate et exigeait autant de talent en magie qu’en alchimie.
Il ne l’acheva que le lendemain, à minuit passé. Il rangea soigneusement le cœur, prit Clair de Lune et quitta la Nymphe de la Forêt pour se rendre dans l’arène où il s’était déjà battu deux fois. Le combat devait commencer dans moins d’une heure : il lui fallait donc se dépêcher un peu plus que la fois précédente.
Cette fois, l’arène trembla longuement avant de retrouver son calme. Pourtant, comme la fois d’avant, Richard repartit avec un nouvel étui scellé par magie.
[…]
« Rosanne a perdu.
— Incroyable… Il n’a pas commis la moindre erreur.
— Il n’a toujours pas utilisé son pouvoir.
— Nous devrions le prendre plus au sérieux…
[…]
Comme toujours, Richard fit semblant de ne pas remarquer les conscients et se mit à méditer dès son retour dans sa chambre. À l’aube, des dizaines de lueurs semblables à des étoiles flottaient dans sa réserve de mana.
Le lendemain, il poursuivit sa promenade autour du Lac d’Émeraude et observa chaque recoin de la ville. À son retour, le soir, une autre lettre l’attendait.
C’était un nouveau défi, accompagné de quelques renseignements sur son adversaire. Après avoir vaincu deux légendes, il allait maintenant affronter un saint.
Mais ce saint n’avait rien d’ordinaire. Pour la première fois, Richard prit un air grave : son adversaire serait Drakons, disciple du Saint de l’Épée. Il savait mieux que quiconque que le niveau ne faisait pas tout pour certaines personnes, comme Beye, Martin, Zangru ou lui-même. Drakons semblait désormais devoir rejoindre cette liste. Après un moment de réflexion, il froissa néanmoins la lettre et la jeta dans la corbeille.
Le lendemain, à minuit, il quitta l’auberge comme à son habitude et se dirigea vers l’arène qu’il connaissait bien. Cette fois, il emportait Clair de Lune et le Juge. Il ne ressortit qu’une demi-heure plus tard, s’évanouissant dans la nuit avec le troisième étui scellé par magie. Quelques instants après, un cri étouffé retentit dans l’arène.
[…]
« Drakons a perdu son sang-froid.
— Qui pourrait rester calme face à un adversaire qui ne commet jamais d’erreur ?
— Tant mieux, il devenait trop arrogant.
— Mais Richard n’a toujours pas utilisé son pouvoir. Je commence à me demander de quoi il s’agit…
[…]
Les jours se succédèrent, et Richard reçut une nouvelle lettre de défi. Elle venait de Romir, un assassin de niveau 22 et une légende aguerrie qui rentrait du Champ du Désespoir. Il ne faisait aucun doute qu’il était extrêmement dangereux : cela faisait douze ans que cet homme n’était pas revenu. Bien sûr, son retour n’était pas dû au hasard. Fazelok l’avait invité, et il était venu spécialement pour le duel. Dans la Terre du Crépuscule, il était réputé pour tuer les sorciers noirs. Retrouvez les derniers chapitres plus rapidement sur novelping.com.
Craignant peut-être que Richard ne refuse, Fazelok ajouta une offrande majeure à l’offrande de premier ordre mise en jeu. Richard accepta avec joie ; il aurait accepté de toute façon.
L’heure et le lieu ne changèrent pas : minuit, dans la même arène. Mais cette fois, le combat ne dura que cinq minutes. L’affrontement entre l’assassin et le mage légendaire pouvait se jouer sur une seule déflagration de puissance ; aucun des deux n’aurait pu soutenir un combat prolongé contre l’autre. Mais, chez ces deux-là, cette déflagration était d’une violence extrême. La moitié de l’arène, pourtant conçue pour accueillir des duels entre légendes, s’effondra.
[…]
« Il… n’a jamais commis d’erreur.
— Et il n’a pas utilisé son pouvoir non plus.
— Ce sont bien les flammes de l’Étoile de la Destruction.
— Peut-être qu’il est temps de faire combattre Kelly.
— Peut-être…
[…]
Ce jour-là, Richard ne reçut aucune lettre de défi. Il renonça aussi à poursuivre ses visites du Lac d’Émeraude et se rendit plutôt à l’Église du Dragon Éternel pour y faire quelques offrandes. Personne ne sut ce qu’il obtint, mais, une fois la cérémonie terminée, la jeune prêtresse qui l’avait célébrée resta longtemps hébétée, incapable de reprendre ses esprits.
En quittant l’église, Richard n’avait plus rien, pas même une offrande mineure. En échange, il avait reçu une boîte remplie de matériaux magiques. Les trois jours suivants, aucune lettre ne lui parvint ; il se consacra entièrement à la gravure runique. La jeune fille faisait les cent pas devant sa chambre. Elle s’attardait devant les deux repas intacts posés à la porte, tout en sachant qu’on ne devait pas déranger un mage plongé dans ses recherches. Elle ne pouvait que remplacer de temps à autre les plats et les boissons, afin qu’il trouve de quoi se nourrir dès qu’il sortirait.
Quand Richard reçut enfin la lettre de défi qu’il attendait depuis si longtemps, il avait presque épuisé toutes ses offrandes. Cette fois, il relut le nom de son adversaire trois fois et passa une heure entière à se préparer avant de partir au combat. Depuis son arrivée au Lac d’Émeraude, il ne s’était encore jamais préparé avec autant de sérieux.
La lettre de défi était bien plus concise que les précédentes : elle ne portait qu’un nom, entouré du sceau de la famille impériale. Kelly.
Il n’était pas nécessaire d’en savoir davantage. Kelly était un chevalier de niveau 23 doté d’une puissante lignée de marée dévoreuse de lune, capitaine de la garde royale et l’un des quatre enfants de l’Impératrice Gelan… Quel que fût le titre considéré, elle méritait amplement l’attention de Richard. C’était sans doute l’adversaire le plus redoutable qu’il eût jamais affronté.
En quelques jours à peine, la moitié effondrée de l’arène avait été réparée à l’identique, jusqu’aux lianes qui recouvraient les murs. Richard y entra avec son aisance habituelle. La porte se referma derrière lui, le coupant du monde extérieur.
La nuit était silencieuse et le temps s’écoulait sans bruit. Pourtant, une pesanteur suffocante régnait autour de l’arène et poussait quiconque s’en approchait à s’éloigner au plus vite.
Le jour se levait presque lorsque la porte de l’arène s’ouvrit de nouveau. Cette fois, ce furent les mages chargés de l’entretien qui en sortirent. Ils détalèrent à toute vitesse, clignant sans cesse des yeux comme si une bête antique les poursuivait. Une vague de lumière bleue les suivit, désintégrant rapidement toute l’arène et l’engloutissant dans des flammes bleues déchaînées.
Richard sortit lentement du brasier, mais, une fois arrivé à la sortie, il vacilla et faillit tomber. Il tituba de quelques pas avant de retrouver son équilibre, puis reprit sa route vers la Nymphe de la Forêt. Cette fois, il lui fallut une heure et demie pour rentrer, soit trois fois plus que d’habitude.