Chapitre 1 152
Honorer un accord (2)
Richard s’était rendu au palais impérial à plusieurs reprises, et tout le monde le reconnaissait. Malgré cela, il fut plutôt surpris de ne rencontrer aucun obstacle sur le chemin de la résidence de Nyris.
La porte s’ouvrit dès qu’il frappa. Nyris en jaillit et beugla : « J’AI DÉJÀ DIT QUE JE NE VOULAIS PAS MANGER… Oh, Richard.
Richard remarqua aussitôt les yeux injectés de sang du Quatrième Prince, cernés de poches gonflées, ainsi que son visage pâle, comme vidé de son sang. Il nota aussi son extrême raideur et son air désemparé. Il lui fallut un instant pour se remettre de sa surprise, mais il fit comme si de rien n’était et demanda : « Je n’ai pas le droit d’entrer ?
Nyris serra les dents, mais s’écarta pour le laisser passer. Ils entrèrent dans le hall et s’assirent face à face. Le prince se tourna aussitôt vers la fenêtre et garda le silence. Elle refusait catégoriquement de croiser son regard.
« Que s’est-il passé ? » demanda directement Richard. Nyris continua de regarder par la fenêtre, comme si elle n’avait rien entendu. Il fronça les sourcils et ajouta : « Je t’ai fait porter une lettre il y a quelque temps. Tu l’as reçue ?
Cette fois, Nyris répondit enfin : « Je l’ai déjà déchirée.
« Bon sang ! Pourquoi ?
« Ça… ne vaut pas la peine de mêler ta famille et toi à cette histoire.
« Nyris, dit Richard d’un ton grave, cette lettre ne signifiait pas que je te soutenais ; elle clarifiait simplement ma position. Je te protégerai, quel que soit ton adversaire.
« J’ai dit que je n’en valais pas la peine ! » Nyris se leva. « Tu sais que ça signifie la guerre ! Tu pourrais même te faire des ennemis parmi les légendes !
« Ha ! Les Archeron se battent depuis leur arrivée au pouvoir ; ce ne serait pas la première fois que nous affrontons des légendes. Peu importe qui est l’ennemi, je te protégerai. C’est tout.
La respiration de Nyris s’accéléra. Soudain, elle arracha ses vêtements et cria : « JE N’EN VAUX VRAIMENT PAS LA PEINE ! TU NE DEVRAIS PAS FAIRE TOUT ÇA POUR MOI ! TU NE VOIS PAS CE QUE JE SUIS DEVENUE ?
« Quoi… » Richard se leva à son tour, le visage empreint de stupeur. Nyris était entièrement nue, et ce qui frappait d’abord, c’étaient les deux renflements de sa poitrine. Son regard descendit ensuite vers son bas-ventre, où il constata l’absence manifeste de pénis. Nyris était devenue une femme de part en part.
Pourtant, il ne comprenait pas comment cela avait pu arriver. Lui, Nyris et Agamemnon avaient pratiquement vécu ensemble pendant leur séjour sur le Plan forestier, et il savait pertinemment qu’elle avait été un homme. Cela avait forcément eu lieu après.
Mais ce n’était pas le pire. Lorsqu’il parvint à surmonter sa stupeur, il vit les nombreux bleus et les cicatrices qui couvraient la peau blanche comme neige de Nyris. Une cicatrice bleu sombre partait même de son nombril et descendait plus bas ! Son visage se durcit ; il n’était pas un jeune garçon inexpérimenté qui aurait eu besoin de demander ce qui s’était passé.
Il ôta son manteau et en enveloppa Nyris, puis demanda calmement : « Qui t’a fait ça ?
Nyris sembla perdre toutes ses forces. Elle s’enveloppa étroitement dans le vêtement, enfouit le visage contre sa poitrine et éclata en sanglots. C’était peut-être la première fois depuis des jours qu’elle pouvait pleurer avec un tel abandon.
« Qui t’a fait ça ? » répéta-t-il en lui caressant les cheveux.
Le corps de Nyris tremblait doucement, et la peur semblait émaner d’elle. Richard ne renonça pourtant pas et continua de l’interroger jusqu’à ce qu’elle réponde enfin à voix basse : « L’… Impératrice.
« Apeiron ? » Il resta interdit. « Pourquoi ?
« C’est une perverse, un démon ! Cette femme est capable de tout quand elle perd la tête ! » s’écria-t-elle, comme si quelque chose venait de se briser en elle.
Richard baissa la voix et la serra un peu plus fort contre lui. Il sentait ses larmes imbiber sa chemise. « Raconte-moi. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Entre deux sanglots, Nyris s’efforça de ravaler ses émotions et parvint même à esquisser un sourire forcé. « Rien, j’ai juste été victime de quelques brimades. Ce n’est pas grave. Qu’est-ce qu’une femme peut bien faire à une autre femme, de toute façon ? Je… je n’arrive simplement pas à l’accepter, alors ça m’a un peu bouleversée. Parlons d’autre chose.
Il lui prit la main et aperçut une longue éraflure sur la face interne de son bras. « C’est pour ça que tu as refusé les fiançailles avec Macy ?
« Qu’est-ce que tu crois que je peux faire ? Ces gens veulent ma lignée, pas moi. Comment pourrais-je lui donner un enfant dans cet état ? » répondit Nyris, désemparée.
« Et pourquoi Apeiron t’a-t-elle cherchée ? Est-elle venue avant ou après la rupture de tes fiançailles ?
« Hélas… Avant. Elle choisit des animaux de compagnie pour son harem, mais n’a encore trouvé personne qui lui donne satisfaction. La rumeur dit qu’aucun n’a réussi à la rendre heureuse, ne serait-ce qu’un instant. De mon côté, deux autres personnes et moi figurions sur une liste spéciale. Je savais que ce jour finirait par arriver, mais je pensais qu’elle attendrait que je rompe mes fiançailles. Enfin, les gens racontent que j’étais la seule à l’exciter suffisamment pour qu’elle me laisse en vie. Je devrais en être fière ?
Nyris releva la tête et plongea pour la première fois son regard dans celui de Richard. « Apeiron n’est pas un si mauvais choix. Macy ou qui que ce soit d’autre, je ne serai pas un outil de reproduction ! Peu importe le prix à payer !
Richard ne répondit pas. Il l’écouta attentivement tandis qu’elle soulevait sa robe pour dévoiler son entrejambe et le désignait du doigt. « Après le deuxième éveil de notre lignée, nous avons la possibilité de changer notre corps de la tête aux pieds. Les muscles, la structure osseuse, les organes internes : nous pouvons tout modifier. C’est censé nous permettre de nous améliorer, mais je m’en suis servie pour devenir une femme, à l’intérieur comme à l’extérieur. Tu dois me prendre pour une folle, maintenant !
Richard ne sut quoi répondre. Il ne put que soupirer pour ce qui devait être la milliardième fois en quelques minutes. « Tu n’avais pas besoin d’aller aussi loin pour Apeiron et Macy.
« Ça… oui, ça ne valait pas la peine de faire tout ça pour elles », dit-elle doucement. Mais elle semblait reprendre un peu courage. « Seulement, tu ne comprends pas : l’Impératrice ne me laisserait pas tranquille si facilement. C’est à cause de ma mère qu’elle s’est battue contre Ferlyn et Philip, et qu’elle a dû partir dans les Terres extérieures. Ferlyn en a aussi beaucoup souffert ; on dit qu’elle a dû s’enfermer dans l’Église pour sauver Père. Mère est ensuite devenue l’une de ses concubines, et ils m’ont eue. Personne ne s’attendait à ce qu’Apeiron revienne et devienne Impératrice, et elle ne laissera pas ma mère en paix. Elle ne s’en est pas prise à nous plus tôt parce qu’elle voulait nous laisser vivre dans la peur, jour après jour.
« Je comprends », acquiesça Richard.
Nyris eut un rire amer. « Non, pas entièrement. Mais je ne compte pas la laisser vivre en paix ; rompre mes fiançailles en fait partie. J’ai humilié Macy et sa famille, et maintenant l’Empire millénaire veut se venger. Certains parlent même de guerre. Si l’Impératrice veut me tourmenter, elle devra subir ma colère elle aussi ! Je sais que ça ne servira pas à grand-chose, cette folle n’a peur de personne… Mais… Mais…
« Mais moi, si, bon sang. Imagine que le Saint de l’Épée et l’Impératrice Gelan me tombent tous les deux dessus. Tu sais vraiment comment me causer des ennuis.
« Quoi ? » Nyris resta interdite, le cœur battant plus vite.
Pourtant, il lui prit la main et l’aida à se relever. « Va te changer et prends quelques affaires. On s’en va.
« On… s’en va ? » Elle se sentit soudain un peu étourdie.
« Je te protégerai. Quoi qu’il arrive. » Il l’entraîna vers le dressing, sans prêter attention à ses protestations.
« Qu’est-ce qu’on en a à faire d’affronter l’Impératrice ! » cria Nyris. « Tu sais dans quoi tu t’embarques ?
« Bien sûr que je le sais ! » Richard la poussa à l’intérieur et referma la porte. « Tu as trois minutes !
« Comment veux-tu que je me change en trois minutes ? » s’écria Nyris, stupéfaite.
« Ça peut bien prendre combien de temps ? Arrête de faire ta fille !
« Mais… je suis une fille…
« Euh…
……
Nyris mit un bon moment à s’habiller, mais lorsqu’elle revint devant Richard, elle portait une robe unisexe pleine de charme. Elle avait une étrange séduction, au point que Richard dut se forcer à détourner les yeux.
« Viens avec moi. Ne t’approche pas trop, mais ne t’éloigne pas non plus. Quoi qu’il arrive, tu resteras à l’écart et tu regarderas. Tu n’interviendras pas », lui ordonna-t-il. Nyris sentit soudain peser sur elle une présence imposante, qui la força à hocher la tête sans même qu’elle s’en rende compte.
Richard acquiesça à son tour et se dirigea vers la sortie de la résidence après avoir pris une épée sur une armure exposée dans le couloir. La lame était ordinaire et l’on avait davantage soigné ses beaux motifs que le choix du métal, mais il l’attacha tout de même à sa taille.
Ils n’avaient pas marché longtemps depuis la résidence que la voix singulière de Julian retentit : « Votre Grâce, duc Richard, Votre Altesse Nyris, partez-vous tous deux en expédition ?
Richard se retourna calmement. « Je vais simplement me promener.
Julian sourit. « Vous êtes libre d’aller où bon vous semble. Malheureusement, j’ai quelques affaires à régler avec Son Altesse ; elle ne pourra pas vous accompagner.
À la vue de Julian, Nyris se mit aussitôt à trembler. Richard tendit la main pour la ramener derrière lui, puis fixa l’homme dans les yeux. « Elle se promènera avec moi.
« Dans ce cas… vous me mettez dans une position délicate.
« Navré de l’apprendre. Bon courage pour vous en sortir.
« Quelle tyrannie », sourit Julian, en lui adressant même un pouce levé. Puis son regard se posa sur l’épée à la taille de Richard, et ses yeux se plissèrent. « Voilà une jolie décoration.
Richard serra fermement la poignée. « Elle peut aussi tuer.
« Ah bon ? J’aimerais beaucoup voir ça ! » Les yeux de Julian s’illuminèrent.
« Non ! » Le cri de Nyris s’interrompit lorsqu’elle fut enveloppée d’un froid glacial, incapable de prononcer un mot. Richard et Julian demeurèrent immobiles, les yeux rivés l’un sur l’autre, tels deux statues.