Chapitre 1 144
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Perrin était toujours le même : un vieillard décharné au regard ardent de la jeunesse. Au cours de la dernière décennie, il avait solidement maîtrisé les fondements des mathématiques de Norland, créant régulièrement de nouveaux modèles et améliorant les matrices magiques existantes. Ses connaissances en géométrie planaire, en structures spatiales et en matrices magiques avaient déjà atteint le niveau d’un grand maître, preuve de son immense talent, même à l’échelle de Norland.
Comme pour les lois, la spécialisation n’avait jamais été le problème. C’était la compréhension des formations les plus élémentaires et leur amélioration qui posaient de grandes difficultés : il fallait dépasser les recherches cumulées de centaines de génies qui s’étaient succédé au fil des millénaires. Rien qu’en mathématiques, les travaux de ce jeune homme frôlaient même le domaine des lois, puisqu’ils lui permettaient de créer de nouvelles unités fonctionnelles pour la conception des matrices.
Depuis quelques années, il travaillait en parfaite harmonie avec Rosie, et tous deux progressaient de jour en jour. Rosie était loin d’égaler ses connaissances en mathématiques, mais elle savait donner vie à ses modèles avec une précision presque parfaite, ce qui lui permettait de mettre ses théories à l’épreuve et de les valider. En retour, elle avait enrichi son propre répertoire de plusieurs nouvelles unités fonctionnelles, grâce auxquelles elle pouvait améliorer ses créations.
La série de runes Sauvage illustrait parfaitement leurs progrès. Sans même parler des runes standard, les modèles personnalisés de Richard étaient déjà d’une qualité remarquable et laissaient peu de place aux améliorations ; améliorer les sets tout en conservant des runes élémentaires ou de grade 2 relevait presque de l’impossible.
Au début, Rosie avait réduit la difficulté et le coût des runes en diminuant leur puissance, donnant ainsi naissance au set de runes original des Chevaliers de la Rose. Sa mise en œuvre témoignait d’une grande créativité, mais bien d’autres maîtres des runes auraient pu en faire autant dans les mêmes circonstances. Ce qui était rare, c’était les améliorations qu’elle avait apportées par la suite : elle avait resserré les liens entre les runes et accru leur efficacité. À un moment, elle n’avait eu d’autre choix que de modifier les runes de grade 2, ce qui revenait à repenser le set entier. Elle avait résolu certains problèmes par des méthodes traditionnelles, mais, chaque fois qu’elle se retrouvait dans une impasse, elle demandait aussi à Perrin d’inventer de nouvelles unités fonctionnelles. Au bout du compte, elle était parvenue à créer un set qui était, pour ainsi dire, complètement différent.
Les sets de runes Sauvage de Richard étaient simples, efficaces et pratiques. Ils se concentraient exclusivement sur la défense ou l’attaque, renforçant au maximum l’un ou l’autre aspect du chevalier runique. Ces runes n’étaient pas destinées à un usage individuel, mais aux batailles de grande envergure : elles ne présentaient pas d’avantage évident lors d’affrontements à cinq contre cinq ou à dix contre dix, mais, dès que les effectifs augmentaient, les chevaliers runiques de Richard révélaient une puissance terrifiante. En ce sens, ces runes tenaient moins du coup de génie que d’une efficacité redoutable ; c’étaient leur taux de réussite et leur rapidité de production qui lui avaient permis d’en fabriquer autant. Pour la plupart des petites familles, les résultats de la série Sauvage restaient médiocres.
Actuellement dans sa troisième version, le set de runes de Rosie était à peine moins puissant que les modèles originaux de Richard. Pourtant, le temps de production avait été réduit d’un tiers et les coûts presque divisés par deux. À présent, on pouvait obtenir deux fois plus de Chevaliers de la Rose, pour le prix d’un chevalier équipé de n’importe quel autre set ; la perte de puissance individuelle en valait largement la peine. Elle avait même conçu un troisième set de runes mêlant Barrière et Frappe, quoique à moindre dose. Celui-ci convenait encore mieux aux petites familles, qui devaient épuiser leurs économies pour en acquérir seulement quelques-uns.
À l’origine, Rosie avait prévu de vendre ses sets de runes aux familles les plus modestes et d’en tirer d’énormes profits, mais elle n’avait pas du tout anticipé l’expansion fulgurante des forces de Richard. Hormis les cinq sets symboliques offerts chaque année à la famille royale, tous les autres étaient destinés aux Archeron. Richard avait désormais plus de cinq cents chevaliers runiques sous ses ordres, et leur nombre ne cessait d’augmenter. Combien en voulait-il donc ? Huit cents ? Mille ? Impossible à savoir.
En voyant Perrin, Richard ne put s’empêcher de ressentir à nouveau une pointe de nostalgie. Sa position actuelle s’était bâtie sur les innombrables batailles serrées qu’il avait livrées à l’époque, et le duc Loup Sinistre Bevry demeurait l’un de ses souvenirs les plus précieux de ces années-là.
De son côté, Perrin était lui aussi submergé d’émotions. L’homme qui se tenait devant lui régnerait un jour sur Faelor tout entier, et pourtant, il lui avait offert une nouvelle chance de vivre. Richard lui avait également transmis des connaissances sur la géométrie planaire de Norland, et s’était révélé l’un des meilleurs mentors qu’il eût jamais eus, malgré leurs rares rencontres. À ses yeux, Richard était pratiquement un dieu.
« Comment vas-tu ? demanda Richard.
— Pas trop mal. Le récent fruit de vie m’a accordé deux années de plus, et l’aide de la mère-pondeuse a porté ce gain à trois. Le pouvoir de la malédiction semble également s’affaiblir. » Les fruits de vie, tout comme les bénédictions du Dragon Éternel, puisaient dans une force vitale pure pour stimuler le corps de leur bénéficiaire et prolonger son existence. Après avoir analysé plusieurs arbres de vie et obtenu un accès complet aux lois de Richard, la mère-pondeuse avait mis au point un fluide capable de modifier le corps de celui qui l’absorbait et de le rendre plus réceptif à de telles bénédictions. Sa version la plus récente en avait amélioré l’efficacité d’environ cinquante pour cent.
Après avoir parlé des fruits, Perrin rit avec autodérision. « Au moins, je peux me rendre un peu utile en testant les fluides de vie.
— Quoi ? Richard perdit aussitôt son sourire. Tu ne connais pas ta propre valeur. Dire que tu es un peu utile, c’est vraiment minimiser les choses. Sur quoi travailles-tu ces derniers temps ?
— Pensée rapide, grade 3. C’est presque terminé ; je pourrai produire un modèle complet d’ici une semaine environ. Ça devrait réduire le temps d’incantation d’un quart, peut-être. J’ai aussi d’autres idées, mais je ne les ai pas encore mises en œuvre.
— Hélas… Si seulement cela pouvait encore m’être utile, mais le temps passe si vite. Sache toutefois que tes réalisations actuelles seraient considérées comme remarquables, même à Norland. J’ai besoin que tu t’attaques à un grand projet. » Richard poussa vers le vieil homme une épaisse pile de feuilles de papier magique.
« Qu’est-ce que c’est ? » Perrin prit une feuille et l’examina. La page était couverte de toutes sortes de symboles et de formules, accompagnés de nombreux chiffres. Il n’avait jamais vu ces formules, mais il remarqua vaguement que plusieurs variables similaires revenaient un peu partout, signe qu’elles visaient toutes un même objectif. Il prit une autre feuille et se mit à la parcourir ; son expression changea peu à peu. Dès qu’il eut terminé, il posa le papier à côté de lui, s’empara du suivant et le survola à son tour. Sa respiration se fit plus rauque et, au fil des minutes, il se mit à haleter. Quand il sortit de sa transe, sa voix tremblait de peur. « Ça… c’est divin ?
Richard acquiesça. « Un modèle analytique des lois maîtrisées par la Dame de la Nuit. Il est encore très rudimentaire et il reste beaucoup à compléter.
— Des lois divines ! s’exclama Perrin, le visage empourpré. Je le savais !
Il agrippa les feuilles, comme s’il craignait d’en perdre une seule. Ses mains tremblaient d’excitation.
Richard sourit et lui tapota le dos. « Calme-toi, tu peux tout garder. Le modèle est très rudimentaire et nécessite un nombre colossal de calculs. À mon avis, il te faudra un siècle entier pour en venir à bout. Ne te laisse pas absorber par ces calculs : j’ai besoin que tu modifies les théories et les méthodes de calcul afin d’accélérer le processus.
— Modifier ? Est-ce que… c’est permis ?
— Tu ne modifies pas les lois elles-mêmes, seulement le modèle qui sert à les déduire.
Ces mots le rassurèrent aussitôt et il se remit à feuilleter les pages. « Comment as-tu obtenu tout ça ?
— C’est la mère-pondeuse qui l’a conçu.
— Hein ? La mère-pondeuse ? Perrin fut de nouveau stupéfait. Alors… est-ce que je peux vraiment le modifier ?
Il savait parfaitement que la mère-pondeuse était une intelligence suprême que Richard lui-même avait du mal à égaler. Ses capacités de calcul étaient terrifiantes.
Richard sourit et se désigna la tête. « L’intelligence ne se résume pas aux calculs, du moins tant qu’on ne les a pas poussés à leurs limites. Elle n’en est pas encore là, et ni toi ni moi ne pouvons probablement rivaliser avec elle. Mais nous pouvons compter sur notre talent et notre créativité. Je ne crois pas que tu sois beaucoup moins doué qu’elle dans ce domaine ; je pense que tu as une chance d’y arriver.
Le cœur de Perrin, qui battait à tout rompre, s’apaisa peu à peu et il hocha la tête.
Richard sortit un coffret de scellement magique et y rangea toutes les feuilles. « Tiens, ce coffret renferme les secrets d’une véritable divinité.
Perrin eut presque l’impression que son cœur allait lui jaillir de la poitrine. Il rangea pourtant le coffret et prit le chemin de la sortie. Il serait le premier humain de l’histoire faelorienne à comprendre aussi profondément les secrets des dieux, le premier mortel à percer les mystères de la divinité.
…..
Après le départ de Perrin, la mère-pondeuse contacta de nouveau Richard. « Maître, j’ai fini d’absorber le corps de réserve. Si vous n’avez plus besoin de moi, je peux commencer mon ascension au niveau 11. Je serai endormie pendant trois mois.
— Seulement trois mois ? Pourquoi ? demanda-t-il, perplexe.
— La divinité pure est l’une des meilleures sources d’énergie ; elle peut être transformée en n’importe quelle forme. Cette fois, le processus sera beaucoup plus simple.
— Et quelles nouvelles capacités vas-tu acquérir ? demanda-t-il. Par le passé, la mère-pondeuse lui avait proposé des options pour son évolution à chaque ascension. Cette fois, elle ne lui en avait présenté aucune.
— Aucune nouvelle capacité, répondit-elle. Seulement une amélioration directe de toutes celles que je possède déjà : vitesse de pensée, force physique, niveau maximal, nombre de drones… C’est la mise à niveau la plus simple.
— Hé, mais aussi la meilleure.
— En effet.
— On dirait que tu vas seulement commencer à grandir pour de bon, maintenant.
Un sentiment étrange, semblable à un soupir, lui parvint par leur lien. « Je ressens la même chose. Par ailleurs, un petit ver s’est introduit sur mon territoire ; il y a de fortes chances que ce soit un Érudit. Je le ferai sortir de sa cachette pendant mon ascension.
— Hein ? Richard trouva cela étrange. Tu ne peux même pas les repérer sur ton propre territoire ?
— Hum. Ces adversaires sont plus rusés que nous ne l’avions prévu, mais il ne pourra certainement pas résister à l’appât. Il tentera d’agir quand il me sentira endormie pendant mon ascension, mais ce sera sa fin.
Richard fronça les sourcils. « Sois prudente. Nous ne comprenons peut-être pas encore tout de ce projet de réparation de l’âme. Ils ont peut-être encore d’autres pièges en réserve.
— Dans ce cas, je rejoindrai simplement de nouveau ton âme et ne ferai plus qu’un avec toi. Tu seras certainement capable de les vaincre.
— Mais ne renoncerais-tu pas ainsi à ton indépendance, une fois encore ?
— Mieux vaut te servir que d’être contrôlée par ces vers. À leurs yeux, je ne suis qu’un outil. Quand m’as-tu appelée « il », pour la dernière fois ?
Alors que la conscience de la mère-pondeuse s’estompait, Richard soupira. Elle était véritablement une arme de guerre au potentiel illimité, mais cela avait fait d’elle la cible des intrigants comme des aventuriers.