Chapitre 1 140
Leçon
Toute la Vallée des Dragons fut alertée par le vacarme. Nombreux furent ceux qui sortirent de chez eux pour observer Richard et Saunder, qui se faisaient face dans le ciel. D’un côté se tenait un mage légendaire célèbre depuis longtemps ; de l’autre, un maître des runes devenu saint tout récemment. Personne ne voulait intervenir sans savoir ce qui se passait, et personne n’en avait d’ailleurs les moyens.
Il parle de mes couilles ? Richard jeta un nouveau regard au jeune homme tapageur, puis secoua la tête. Même Saunder ne lui parlerait pas avec une telle insolence. Il contacta plutôt Nasia par télépathie. « Qu’est-ce qui se passe, ici ? »
Elle mit un instant à répondre, d’un ton indolent : « Est-ce que ça a de l’importance ? Si tu ne veux pas t’en charger toi-même, je m’en occuperai. Ce vieil homme n’a probablement pas eu l’impression d’être un saint depuis des siècles. Laisse-moi lui rappeler sa jeunesse. »
« Tss. Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Richard de nouveau.
Cette fois, Nasia soupira. « Bon, bon. Ce gamin a entendu parler de la beauté de Rosie et a voulu la voir. Tu sais comment elle passe ses journées ; il a essayé de forcer l’entrée de l’atelier, mais j’étais dans les parages et je l’en ai empêché. Ensuite, il a voulu m’ôter mon masque pour voir à quoi je ressemblais. Il voulait même que je le rejoigne, en me promettant toutes sortes de choses. Je me souviens qu’il parlait de faire de moi une légende et de m’offrir quelques offrandes de premier ordre, et tout ça. Tss tss, regarde comme il est sincère, comparé à quelqu’un en particulier ! »
Quelques offrandes de premier ordre ? Richard ne put s’empêcher de rire. Même Saunder n’en avait sans doute que quelques-unes en tout. « Alors, il t’a bien traitée, et tu as réagi en le rouant de coups ? »
« Le rouer de coups ? Ha ! Il serait mort en une seconde. Il a voulu m’ôter mon masque, alors je l’ai giflé. C’est tout. »
Tiens ? Richard fut un peu surpris. Nasia ne lui avait même pas dévoilé son visage ; si le gamin s’en était tiré avec une simple gifle au lieu d’être à moitié battu à mort, c’était qu’elle avait tout de même pris en compte les conséquences. Il sourit soudain. « Tout de même, qui aurait cru qu’une vieille mégère comme toi l’intéresserait ? »
Nasia garda le silence un instant, puis répliqua avec férocité : « Tu as oublié ce qu’il en était au niveau treize ? »
Avec sagesse, il évita le sujet et mit fin à leur communication. Tout était resté calme, mais Saunder perdait patience. « Remettez-moi cette chevalière sur-le-champ, et nous considérerons l’affaire réglée. »
Richard ricana. « Et c’est ma meilleure option ? »
« J’ai tort ? » demanda froidement Saunder. Suivez les derniers chapitres sur novelping.com.
« Nasia n’a rien fait de mal. Votre fils s’est introduit dans mon atelier de runes. Ce n’est pas un lieu public. »
« Ce n’est qu’une servante ! Je ne le répéterai qu’une fois. Livrez-la-moi, ou gare à vous ! »
Le sourire de Richard s’effaça. Il claqua : « Regardez bien autour de vous, Saunder. C’est mon plan, mes terres. Ici, ma volonté fait loi. Si je déclare un endroit interdit, il l’est. Vous devriez vous estimer heureux que votre fils soit encore en vie. »
À cet instant, le portail vacilla soudain et une autre légende en sortit. Après avoir jeté un coup d’œil à l’altercation dans le ciel, il demanda aussitôt : « Saunder ! Comment vont les affaires… Attendez, que se passe-t-il ici ? »
Saunder balaya la question d’un geste. « J’ai un différend avec monsieur Richard, Duane. Contentez-vous de regarder. Hé hé, être un maître des runes saint, ça doit vraiment donner des ailes, hein ? On ne fait même plus attention aux légendes. Pourquoi me semble-t-il que les Archeron ne comptent pas une seule légende ? »
« Aucune légende n’a encore réussi à nous intimider », rétorqua Richard.
« Alors, je vais vous donner une leçon à la place de Sharon. Vous devriez savoir respecter un mage légendaire. »
« Inutile de mêler mon maître à tout cela. Vous n’êtes pas digne de prononcer son nom », répondit Richard calmement.
Saunder rougit de colère. Ses robes ondulèrent malgré l’absence de vent, tandis qu’il déclarait froidement : « Vous ne me laissez pas le choix. »
À ces mots, Duane s’éleva dans les airs et adressa un sourire à Richard. « Votre Grâce, si ce n’est pas une affaire d’importance capitale, faites un compromis pour me faire plaisir. Saunder n’a pas bon caractère ; il va prendre cela très au sérieux. »
Richard répondit d’un ton glacial : « Rosie est une grande maîtresse des runes, et Nasia est ma plus puissante subordonnée. Si ce n’est pas une affaire d’importance capitale, qu’est-ce que c’est ? Le fils de Saunder les voulait toutes les deux ? Sous prétexte qu’il est le fils d’un mage de niveau vingt-deux ? »
Duane eut même un mouvement de recul en entendant cela, mais il poursuivit : « Malgré tout, elles restent vos subordonnées. Ce n’est pas si grave, n’est-ce pas ? À mon avis, mieux vaut laisser tomber : livrez-les à Saunder et demandez-lui une compensation. Cela ne suffirait-il pas ? »
Comprenant la menace dans ses paroles, Richard regarda Duane droit dans les yeux pour la première fois et eut un petit rire. « Vous voulez prendre part au combat ? »
Le guerrier légendaire ne s’attendait manifestement pas à une contre-menace aussi directe. Son expression s’assombrit. « Vous ne devriez pas présenter les choses ainsi, Richard. Vous ne me forcez pas la main, par hasard ? »
Richard cessa de lui prêter attention. Ses épées bondirent dans ses mains et se mirent à vibrer. « Si vous ne voulez pas vous en mêler, alors fichez le camp. Dans une minute, vous serez considéré comme un ennemi. Un mage aussi pitoyable que celui-ci n’a pas qualité pour m’arracher Rosie et Nasia. »
En entendant cela, Saunder ne parvint même plus à rester en colère et éclata d’un rire tonitruant. « Très bien ! Je vais voir comment un mage de niveau vingt-deux n’a pas le droit de prendre deux femmes à Votre Grâce et au maître des runes saint Richard. Ne vous en mêlez pas, Duane. Si je ne peux même pas m’occuper d’un gamin qui ne connaît pas sa place, je n’aurai plus qu’à ne jamais remettre les pieds à Norland. »
Duane secoua la tête, mais s’éloigna en volant jusqu’à un point d’où il pourrait intervenir à sa guise. Richard le remarqua et ricana, puis donna l’ordre à ses chevaliers runiques de se rassembler. Une formation dense fut prête en une seule minute, tandis que la soif de sang s’élevait de toutes parts. Duane écarquilla les yeux en découvrant, en contrebas, cent soixante chevaliers runiques qui préparaient tous leurs javelots pour une attaque à distance.
Comment tant de chevaliers runiques pouvaient-ils se trouver ici ? Duane venait pour la première fois dans la Vallée des Dragons ; il avait emprunté les portails aléatoires pour revenir du Château de la Rose Noire. Sachant que les Archeron possédaient une demi-douzaine de plans, il ne pouvait s’empêcher de s’interroger. Leurs autres plans n’avaient-ils pas besoin de chevaliers runiques ? Leurs terres de Norland n’en avaient-elles pas besoin ? Et leur île flottante, n’avait-elle pas besoin de chevaliers runiques pour monter la garde ?
Il ne pourrait même pas résister aux attaques de quatre-vingts chevaliers runiques, et encore moins à celles du double. Tant que Richard resterait à leur portée, il n’aurait aucun moyen d’intervenir.
Saunder avait lui aussi le visage défait. « Vous croyez vraiment pouvoir me battre avec des chevaliers runiques, Richard ? »
« Pas du tout ! » Richard secoua la tête. « Ces types sont là pour s’occuper des idiots qui voudraient intervenir. »
Ces paroles étaient extrêmement humiliantes, mais elles permirent à Duane, qui venait de devenir une légende, de comprendre enfin la puissance des Archeron. Aussi furieux fût-il, il ne pouvait que s’éloigner davantage. Il n’avait pas le choix : il devait céder.
À ce moment-là, tous les subordonnés de Richard se montrèrent à leur tour. Presque chacun d’eux était puissant ou mystérieux, ce qui assombrit encore l’expression de Duane. Même sans tenir compte des autres, Tiramisu et Waterflower suffisaient à le forcer à battre en retraite. À cela s’ajoutaient Phaser, Zangru et Zendrall, tandis que Nasia était la seule qu’il parvenait à cerner parfaitement. Mais sa puissance sautait bien trop aux yeux ; elle lui semblait même la plus redoutable de tous. Il n’avait jamais vu de saint doté d’un ensemble complet d’équipement légendaire. De telles personnes avaient probablement derrière elles des familles puissantes, ou une force de combat prodigieuse, impossible à mesurer par leur niveau. Il ne voulait provoquer aucun de ces deux types d’adversaires.
Même s’il pouvait encore s’enfuir, Duane ne représentait manifestement pas une menace pour les Archeron. Saunder avait l’air tout aussi horrifié, prenant la mesure de tout ce qu’il avait sous-estimé chez Richard. Il était plus puissant que son ami, mais ne pouvait rivaliser avec les forces de Richard. Duane ne pouvait pas affronter quatre-vingts chevaliers runiques, mais il ne pouvait pas davantage en affronter quatre-vingt-dix.
Nasia jeta un coup d’œil à Duane. Un sourire apparut sur son masque métallique. « Celui-là a l’air de vouloir se mêler de ce qui ne le regarde pas. Tu veux me le laisser ? Ça fait un moment que je n’ai pas livré un bon combat. »
Richard secoua la tête. « Ne fais rien d’imprudent. Il peut faire ce qu’il veut, tant qu’il ne s’en mêle pas. »
« Alors, je peux m’occuper de ce mage ? » demanda-t-elle avec empressement.
« Il est à moi ! » rugit presque Richard, tandis que son aura commençait à s’embraser.