Chapitre 1 136
Un sacrifice inhabituel (2)
Dans la Vallée des Dragons, tous les compagnons de Richard qui n’avaient rien d’autre à faire s’étaient rassemblés dans la cour de Nasia pour la regarder bâtir l’autel. Le Chevalier sans visage s’était fait un nom en l’absence de Richard : elle était presque à elle seule responsable de la paix qui régnait dans la vallée, malgré l’arrivée de près d’une centaine de compagnons légendaires venus explorer le Plan draconique.
Le portail n’était pas encore achevé, mais Richard avait fait transporter directement dans la vallée les compagnons légendaires à dos de griffon et de wyverne. La moitié d’entre eux étaient des saints et de grands mages, dont deux saints célestes. Bien qu’ils fussent des serviteurs et parfois des auxiliaires, beaucoup se montraient arrogants et méprisaient les Archeron. Aucun n’était assez stupide pour dédaigner Richard lui-même, mais ils n’avaient aucun respect pour ses compagnons.
Plusieurs conflits avaient éclaté après leur arrivée dans la Vallée des Dragons. Richard avait veillé à ce que ses compagnons s’imposent fermement, quitte à tuer les fauteurs de troubles si nécessaire, mais Nasia avait réglé toutes les affaires avant que les autres aient eu à intervenir. En une après-midi, sept combats avaient laissé sept adversaires avec des os brisés ; l’un d’eux était même un saint céleste. Elle avait ramené tout le monde au niveau 16 avant de les rosser.
Parmi ses adversaires se trouvait même un homme de niveau 14, qu’elle avait en réalité fait passer au niveau 16 grâce à Fanatique de guerre. Le pauvre jeune homme n’avait même pas eu le temps de s’habituer à sa nouvelle puissance qu’il était déjà couvert de bleus.
Le Chevalier sans visage avait une manière bien à elle de discipliner les indisciplinés. Elle se battait toujours au corps à corps, frappant son adversaire au visage jusqu’à lui briser le nez. Ce ne fut qu’une fois le saint céleste réduit à l’état de masse tuméfiée que les nouvelles recrues turbulentes comprirent quelle était leur place. Certaines préféraient encore être grièvement blessées plutôt que de devoir garder un œil au beurre noir pendant plusieurs jours.
La plupart des compagnons de Richard étaient armés d’objets obtenus auprès du Dragon Éternel. En apprenant que Nasia bâtissait un autel pour les sacrifices, beaucoup s’y intéressèrent. Si Faelor possédait un véritable autel, la valeur de tout le plan en serait considérablement accrue. Pourtant, lorsqu’elle trouva un coin de terrain dans sa cour et se mit à construire, ses choix les laissèrent tous stupéfaits.
Les matériaux dont elle se servit étaient du simple mortier et des pierres laissés par la construction des manoirs. Il n’y avait pas la moindre ressource magique ; en fait, même une famille de paysans aurait pu faire mieux. Elle passa deux heures à bâtir une plateforme sans prétention, puis annonça qu’elle avait terminé et se mit à paresser dans les environs.
C’était censé être un autel ? Personne n’y comprenait rien. Même un gobelin aurait su décorer l’ouvrage de quelques branches. Ils voulaient en rire et partir, mais Richard avait fait savoir qu’il arriverait dans l’heure ; ils se contentèrent donc de bavarder en l’attendant. Comme Richard, ils avaient appris à ne pas la sous-estimer.
Peu après, le cerveau cloné descendit dans la cour. Il déposa une plateforme de cristal qui irradiait une lueur mystérieuse, arrachant même à Nasia une rare expression de sérieux derrière son masque. Elle fit plusieurs fois le tour de la plateforme tandis que Richard descendait, inspectant chaque recoin avant d’en découper un petit morceau et de le mettre dans sa bouche. Après l’avoir mâché un instant, elle déclara : « Pas mal. »
Richard, qui commençait à se demander de quoi son estomac était capable, sentit son œil tressaillir. La chevalière avala et hocha la tête. « Hum, ça vaut deux offrandes de premier ordre. »
« Deux ? » Richard fut un peu surpris. Après l’avoir examinée, il avait estimé qu’elle ne valait qu’un peu plus d’une offrande.
« Ne compare pas tes méthodes grossières aux miennes. Va poser ça sur l’autel, on peut commencer. »
Ce ne fut qu’alors que Richard comprit que la plateforme de pierre grossière était censée servir d’autel. Son agacement n’en fut que plus vif : un véritable autel du Dragon Éternel avait l’air délabré à cause des éons d’érosion provoqués par le courant du temps. Ces objets étaient empreints d’une désolation antique ; cette plateforme, elle, n’était que grossière. Toutefois, il savait qu’il ne valait mieux pas discuter avec elle et obéit.
Richard regarda Nasia s’approcher de l’autel et poser la main sur la plateforme. Ses yeux s’écarquillèrent lorsque des particules d’énergie dorée pâle s’envolèrent et voltigèrent dans le ciel. C’était le sable du temps ! Pour avoir assisté d’innombrables fois à la cérémonie, il reconnut aussitôt l’étape qui précédait l’absorption de l’offrande par la force temporelle et sa transformation en force divine. Mais tout cela s’était passé dans l’Église du Dragon éternel ; Nasia n’était même pas prêtresse !
C’était bien la preuve que l’autel fonctionnait réellement. Pourtant, lorsqu’il l’examina avec le Champ de Vérité, il ne parvint pas à la distinguer d’une pierre ordinaire. Il ne comprenait pas comment la force temporelle cristallisée avait pu apparaître, mais il s’était rendu compte qu’il retenait son souffle. C’était pareil pour ses compagnons ; même le seigneur ogre se sentait insignifiant en présence du sable du temps.
La cérémonie se déroula en silence, et la plateforme entière se désagrégea. Richard sentit une légère secousse dans Faelor, comme si les lois avaient changé, mais la sensation disparut en un instant.
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Une immense guerre faisait rage dans le ciel au-dessus de Faelor. Plusieurs champs de bataille parsemaient une zone située juste à l’extérieur des parois de cristal du plan, avec un portail à chaque extrémité. Des guerriers divins baignés de lumière dorée en jaillissaient sans discontinuer pour rejoindre les champs de bataille ensanglantés.
Ici, il n’y avait ni ordres ni formations, seulement une mêlée chaotique à mort. Une centaine de lames s’abattaient sur tout guerrier qui perdait ne serait-ce qu’un instant l’équilibre, le déchiquetaient, puis passaient à la cible suivante. Le corps mutilé se désintégrait alors en force divine et disparaissait dans les airs. D’autres guerriers prenaient rapidement sa place, poursuivant ce cycle apparemment sans fin.
C’était le champ de bataille divin opposant les trois déesses à Runai. Chaque guerrier tombé était transformé en force divine pure, puis réabsorbé, avec son âme, dans le royaume divin de sa divinité respective. Il servait ensuite à façonner un nouveau guerrier divin. Le processus n’était pas parfait : une partie de la force divine d’origine se perdait à chaque fois. Mais l’usure des âmes impliquées était bien plus dangereuse. Même un elfe finissait par être anéanti pour de bon après une centaine de cycles.
Les défenses d’un royaume divin ne commençaient à faiblir que lorsqu’il manquait de divinité et d’âmes de guerriers. Alors seulement une invasion devenait envisageable. Le processus prenait généralement au moins quelques années, tandis que certaines guerres interminables pouvaient durer des siècles. Les guerres divines étaient indéniablement primitives, cruelles et ennuyeuses.
Pour accélérer le cours de la guerre, les trois déesses avaient ouvert simultanément six champs de bataille, qui formaient dans le ciel un anneau de six perles. Au beau milieu de celles-ci se trouvaient les royaumes divins des quatre divinités engagées dans le conflit. Tous étaient très différents les uns des autres, mais leurs surfaces étaient couvertes de lueurs brumeuses, chacune d’une couleur différente, qui représentaient les lois maîtrisées par leur propriétaire. En y regardant de près, on aurait remarqué que ces lueurs provenaient de fines barrières de cristal disjointes, semblables à la sphère qui protégeait le plan tout entier.
Dans leurs royaumes divins, les trois déesses étaient assises sur leurs trônes respectifs et observaient la situation sur les différents champs de bataille. Même si elles l’emportaient désormais en matière de foi, des siècles d’accumulation donnaient toujours à Runai accès à une réserve de divinité plus vaste et à davantage d’âmes. Dix années de croissance rapide ne pouvaient compenser un écart aussi considérable, et toute précipitation ne ferait que causer leur perte.
À présent encore, le champ de bataille était presque dans l’impasse, et elles étaient sur la défensive. Runai avait tout simplement trop de soldats pour qu’elles puissent lutter à armes égales, mais elles continuaient à avancer et maintenaient un équilibre précaire. Elles ne pouvaient pas espérer remporter la victoire tout de suite, mais la puissance de la foi renouvelait sans cesse leurs réserves de force divine. Depuis la destruction du Fort divin, Runai était déjà bien trop affaiblie pour suivre le rythme ; elle finirait par s’épuiser.