Chapitre 1 133
Histoire enfouie (2)
La Dame de la Nuit était l’une des trois divinités qui avaient succombé à l’invasion des bêtes astrales, et aussi la plus puissante d’entre elles. Runai, qui était alors la Déesse du Jour, avait fini par s’emparer de son domaine divin. C’était ainsi qu’elle était devenue la prétendue déesse du temps, mais Richard s’était toujours interrogé sur un point : comment Runai avait-elle pu ne jamais devenir une véritable divinité intermédiaire, alors qu’elle possédait deux domaines divins ?
Même si se proclamer Déesse du Temps relevait de l’exagération, Runai aurait dû être assez puissante, après cette fusion, pour accéder directement au rang de divinité supérieure. Il était impossible à Faelor d’obtenir une véritable divinité du temps — et même à Norland, à vrai dire —, mais cela n’aurait pas dû avoir d’importance. Ce sanctuaire semblait receler les secrets de cette faiblesse.
C’était sans doute pour ce sanctuaire que Runai avait bâti sa cité au milieu de nulle part. Les étoiles formaient un système de défense qui, de toute évidence, n’avait pas encore été percé. Et, à en juger par ce qu’il voyait, toute force vitale absorbée était réinjectée dans le système et convertie d’une manière ou d’une autre en force divine. Il fallait franchir l’ensemble des défenses pour passer, mais nul ne savait quand les réserves de divinité seraient épuisées.
En rôdant aux abords du sanctuaire, Richard comprit qu’il s’agissait probablement de son plus grand gain dans cette guerre. Après y avoir réfléchi quelque temps, il finit par trouver deux moyens d’y pénétrer.
Le premier consistait à analyser la divinité de la Dame de la Nuit. Il n’aurait pas été nécessaire d’en percer tous les secrets, seulement de la comprendre assez pour en neutraliser les effets ; mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Au vu de la nature du pouvoir divin contenu dans la lumière des étoiles, il estima qu’il lui faudrait mille jours pour y parvenir.
La seconde méthode était simple, et stupide elle aussi : il lui suffisait d’user les défenses du sanctuaire en y déversant une quantité colossale de force vitale. Même si la force vitale absorbée était réinjectée dans le système, le cycle ne pouvait être parfait et sans la moindre fuite. Si elle en avait été capable, la Dame de la Nuit n’aurait jamais perdu contre Runai, aussi faible fût-elle. À terme, il pourrait épuiser complètement les défenses. Mais toute la question était là : de quelle quantité de force vitale aurait-il besoin ?
Soudain, pourtant, une idée lui vint. Si chaque particule ne pouvait transporter qu’une quantité limitée de pouvoir divin et ne s’accrocher qu’à une seule cible à la fois, il pourrait vider rapidement le sanctuaire de ses réserves en y envoyant un grand nombre d’êtres vivants de bas niveau ! Vous lisez sur novelрing.com, la source officielle.
Il essaya d’y introduire quelques rats, mais ceux-ci déclenchèrent simplement un autre type de système défensif, d’une faiblesse incroyable, même face à des humains ordinaires. De toute évidence, cette faille avait été anticipée. Cependant, comme il était le seul de ce plan à avoir une mère de couvée pour alliée, ce problème ne représentait rien pour lui. Il prit contact avec la mère de couvée et lui demanda de créer un drone de niveau trois à cinq. Elle-même n’aurait pas eu à se donner cette peine : sa forêt larvaire pouvait s’en charger sur un simple ordre.
Une fois ses exigences connues, elle choisit rapidement un ver d’un mètre de long, doté d’une espérance de vie de vingt jours et d’aucune capacité particulière. Un seul des nids de vers désormais enfouis pouvait en produire dix mille par jour. La production commença aussitôt, et la chrysalide astrale ainsi que quelques guêpes furent renvoyées vers la Terre du Tumulte pour les transporter.
Son plan arrêté, Richard quitta le sanctuaire souterrain et regagna la cité. Dès qu’un prêtre l’aperçut, il se précipita vers lui. « Votre Grâce, la plupart des livres et des archives du sanctuaire ont été réduits en cendres. Nous avons toutefois trouvé quelques notes dissimulées dans les appartements du pape. Veuillez les consulter. Voici la liste des objets et matériaux divins importants que nous avons découverts. »
Richard acquiesça et prit la liste. Il la parcourut tout en pénétrant de nouveau dans la cathédrale. Runai avait régné sur cette cité pendant des siècles, mais elle ne renfermait manifestement aucun objet exceptionnel. Le meilleur butin consistait en assez d’équipement pour armer cinquante mille hommes, mais rien n’était à la hauteur des exigences de Richard : tout juste de quoi équiper la milice du Duché cramoisi. Il n’y avait qu’une année de vivres en réserve, et les trésors ne valaient guère plus d’un million de pièces d’or.
Les œuvres d’art étaient peut-être ce qu’il y avait de plus précieux. Elles représentaient toutes les hauts faits de Runai et étaient d’une grande beauté ; nombre d’entre elles dataient de plusieurs siècles, et certaines de plus d’un demi-millénaire. Elles pouvaient valoir quelques millions de pièces d’or, mais il ne serait pas facile de les vendre. Faelor traversait une période de troubles, et rares étaient ceux qui voulaient dépenser leur or dans l’art plutôt que dans des armées. Il faudrait attendre.
Le butin était décevant, mais restait dans la limite de ses attentes. Pour bâtir une cité dans une région aussi désolée, il avait fallu acheminer la plupart des biens de première nécessité sur des centaines de kilomètres afin de subvenir aux besoins des habitants. Runai avait certainement dépensé là l’essentiel de son argent.
Le sort des habitants préoccupait bien davantage Richard que le butin ou la cité elle-même. Quiconque avait choisi de vivre dans cette ville isolée devait être profondément croyant ; pourtant, Runai les avait tous sacrifiés comme des pions dans sa tentative de le tuer. Même ceux qui reconnaissaient leur propre vilenie auraient hésité avant d’en arriver là.
Il finit par trouver les appartements de la bibliothèque, qui ne comprenaient qu’une chambre, un salon et une bibliothèque privée. Cette dernière avait belle allure, mais les deux autres pièces étaient aménagées avec sobriété. Les notes dissimulées avaient été trouvées derrière une brique plus sombre, dans le mur de la chambre. Aucun piège n’avait été installé pour empêcher un intrus de s’en emparer.
Richard en parcourut rapidement une. Il comprit que ces notes provenaient de tous les anciens papes de l’Église du Temps et remontaient à l’époque où Runai était devenue une divinité. Il y avait six livres en tout, où trente-sept chefs de l’Église avaient consigné leur expérience afin de la transmettre à leur successeur sur leur lit de mort.
Assis à la table de la bibliothèque, Richard ouvrit un carnet et se mit à lire. Il relatait l’invasion des trois bêtes astrales et l’immense prix payé par les divinités pour les tuer. Deux divinités avaient péri, tandis que de nombreux dieux supérieurs avaient été grièvement blessés. Le panthéon était en ruines. Recevez plus vite les mises à jour sur novelping . com.
C’est alors qu’une guerre divine avait éclaté entre la Dame de la Nuit et Runai. Runai avait probablement lancé l’attaque surprise : la Dame de la Nuit était toujours nettement plus puissante, mais elle avait été gravement blessée pendant la guerre et n’était donc pas en état de combattre. Malgré cela, elle avait presque réussi à renverser la situation et s’était même enfuie avec son âme intacte.
Son domaine lui ayant été arraché et son royaume détruit, la Dame de la Nuit n’avait presque aucune chance de revenir. Pourtant, la divinité obéissait à d’étranges lois : tant que sa défaite n’était pas totale, elle finirait par revenir un jour. Runai avait cherché pendant des dizaines d’années avant de trouver enfin le sanctuaire souterrain. Elle croyait qu’un corps de rechange y était caché. Si la Dame de la Nuit parvenait à l’investir, elle pourrait rallumer son feu divin et recouvrer sa divinité.
Runai avait aussitôt tenté de percer les défenses pour récupérer le corps, mais le sanctuaire l’en avait empêchée. Après avoir perdu deux avatars, quatre demi-dieux et des milliers de paladins, elle avait fini par renoncer et condamner toutes les entrées. Elle avait transféré sa propre cathédrale à cet endroit et bâti le Fort divin pour se prémunir contre une telle éventualité. Même si la Dame de la Nuit se réveillait, son âme serait interceptée avant de pouvoir rejoindre le corps de rechange.
Les notes relataient aussi une partie de l’histoire du Sanctuaire du Couchant. L’un des papes avait déduit que son apparition était liée à la Dame de la Nuit, dont l’âme détenait toujours le pouvoir des lois. Des gens s’étaient mis à se convertir sans raison apparente, les compétences et les préceptes de l’Église de la Nuit s’enracinant jusque dans leur âme.
Au fond, les dieux étaient des incarnations de la foi, liées aux lois de l’existence. Tant que les lois fondamentales subsistaient, une divinité déchue finissait par être remplacée. En tentant de s’emparer des lois de la nuit pour créer celles du temps, Runai cherchait à couper court à toute possibilité de retour pour la Dame de la Nuit.
La question fut soulevée de nouveau trois papes plus tard. Celui qui occupait alors la charge reçut un oracle lui ordonnant d’enquêter sur l’origine du Sanctuaire du Couchant. À cette époque, Runai croyait que la Dame de la Nuit ne pourrait plus tenir bien longtemps et commençait à se dissiper. Si son sanctuaire était gardé quelques siècles de plus, elle n’aurait aucune chance de revenir.
Le plus grand danger était alors que le Sanctuaire du Couchant tente de dérober le corps ou d’autres objets divins en secret. Après avoir tout essayé, Runai finit par autoriser le pape à condamner les derniers passages et à ensevelir le sanctuaire sous terre.