Chapitre 1 131
La Cité de la mort
Sachant que cette étrange énergie était la malédiction d’un sacrifice de sang, Richard trouva plusieurs moyens de s’en protéger. Six barrières se dressèrent juste avant que le deuxième rayon ne le frappe, mais l’attaque, d’une densité inattendue, balaya toutes ses défenses avant de pénétrer de nouveau dans son corps. Son visage vira au rouge vif et il cracha du sang.
Plusieurs de ses chevaliers se précipitèrent aussitôt à son secours, mais la masse de sang fila droit vers eux. Les lances de l’ombre perdirent pied un instant, puis poursuivirent leur course, tandis que les humains furent paralysés sur-le-champ et s’effondrèrent au sol. Tous les fluides de leur corps s’écoulèrent, et ils se desséchèrent à vue d’œil.
Richard grimaça. « C’est un sacrifice de plus de mille personnes ! »
Où la ville aurait-elle pu trouver autant de victimes ? La réponse était évidente.
Lorsqu’un autre pilier de lumière jaillit du Fort divin, Richard blêmit et se rua vers Gangdor pour le jeter au loin. Privée de cible un instant, la masse de sang dévia de sa trajectoire et s’abattit sur lui. Rassemblant toute l’énergie qui lui restait, il s’éleva lentement dans les airs et tenta de lui faire face.
« BOSS ! » hurla Gangdor, horrifié, tandis que les barrières de Richard cédaient de nouveau.
Cette malédiction de sang était redoutable contre les êtres vivants, et les deux premières frappes avaient déjà blessé Richard. L’énergie sanguine qui circulait dans son corps s’attaquait à ses organes, et la troisième malédiction décupla sa puissance. Richard fut forcé de retomber au sol et s’agenouilla, haletant, le sang lui dégoulinant de la bouche.
Richard lui-même ignorait s’il pourrait résister à la puissance de ces malédictions, mais il était certain que Gangdor et le reste de ses chevaliers n’y pourraient rien. Il cracha le sang qui lui obstruait la gorge, mais le rouge qui brouillait sa vue ne s’estompa pas. S’il disposait d’assez de temps, il pourrait épuiser la malédiction et recouvrer toutes ses forces ; cependant, les dizaines de milliers d’habitants de la ville pouvaient alimenter encore bien d’autres malédictions.
« Debout, reprends-toi… » murmura-t-il pour lui-même en s’appuyant sur le Jumeau du Destin pour se relever. Tout son corps lui semblait fait de gelée ; ses membres mettaient une éternité à obéir aux ordres de son esprit. Au milieu du chaos, il se rendit compte qu’il n’avait pas encore utilisé le pouvoir de Dismazon. Mais ce serait stupide ! hurlait sa raison. Le pouvoir de destruction devait servir contre les ennemis, pas contre soi-même.
Quand un autre pilier rouge sang s’éleva du Fort divin, Richard mobilisa les derniers vestiges de sa conscience. Une parcelle de son second esprit interrompit enfin son analyse interminable des arts martiaux et fit aussitôt apparaître un chaman de jade devant lui. La malédiction de sang transforma l’invocation en brume rouge, mais l’attaque fut enfin neutralisée.
Gangdor courut un instant vers Richard, puis s’arrêta, voyant l’inquisiteur du sang et le chaman restant s’approcher. Il retira son casque, gronda de rage et retourna au combat, sa hache à la main. La brute fut aussitôt engloutie par la marée ennemie.
…
Son esprit lui échappant à chaque instant, Richard se retrouva plongé dans un monde étrange, dépourvu de lumière et de matière. Il regarda autour de lui : rien que des ténèbres, toujours plus profondes, où il avait l’impression que quelque chose se cachait.
« Ce n’est pas normal… » marmonna-t-il, s’efforçant de reprendre un tant soit peu ses esprits. « Je devrais… être sur le champ de bataille. »
Ces mots semblèrent percer le silence du monde obscur et un rayon de lumière l’enveloppa. Sa lueur était faible, mais elle fendit les ténèbres et lui montra le chemin de la sortie. Comprenant soudain qu’il s’agissait du pouvoir de la Vérité, il se força à remonter et à s’échapper aussi vite que possible.
Au cœur des ténèbres insondables, une paire d’yeux sans iris s’ouvrit brusquement, juste après le départ de Richard. Chacun semblait assez vaste pour contenir un monde entier, et pourtant, leur lueur rouge translucide avait une grâce inexplicable.
Les yeux suivirent le départ de Richard. Une voix grave résonna dans les ténèbres : « Je devrais effectivement être sur le champ de bataille. »
…
Lorsqu’il reprit enfin ses esprits, Richard était agenouillé au milieu du champ de bataille. L’inquisiteur du sang et le chaman de jade restant avaient disparu ; les cadavres de quelques lances de l’ombre gisaient non loin. La malédiction de sang continuait de déchirer son corps, et la bataille faisait toujours rage.
Les troupes de Runai avaient d’abord été au bord de l’effondrement, mais le spectacle de Richard subissant attaque sur attaque les avait manifestement ragaillardies. Son second esprit avait également extrait des lances de l’ombre du champ de bataille, ce qui leur avait permis de tenir bon.
Gangdor et les soldats de l’hiver taillaient en pièces la foule ennemie, semant la mort sur leur passage. Les soldats de Runai, eux, semblaient prêts à sacrifier leur vie dans le seul but de les épuiser, gagnant du temps et espérant un miracle.
…
Les cris puissants des prêtres de Runai résonnaient dans tout le Fort divin : « Plus vite ! Si vous traînez, vos familles seront toutes brûlées vives ! »
Environ huit cents personnes s’étaient rassemblées dans l’arène, et d’autres étaient arrachées à leurs foyers pour les rejoindre. Une centaine de paladins tuaient tous ceux qui tentaient de fuir ; après que quelques dizaines eurent été changés en ruisseaux de sang, les autres se montrèrent plus dociles.
« À genoux ! Priez, tous autant que vous êtes ! » tonna un vieux prêtre en robe rouge. La plupart des habitants obéirent, mais les quelques récalcitrants furent tués par les guerriers tout proches. Le prêtre désigna une femme d’âge mûr au visage sévère, qui s’était avancée sur l’estrade improvisée à côté d’eux. « Voici un avatar de la Dame ! Aujourd’hui, nous allons assister à un miracle ! »
Voyant le prêtre s’accroupir comme s’il allait fondre en larmes, la plupart des habitants de la ville se turent. Leurs prières devinrent plus distinctes et plus ordonnées.
Runai balaya la foule du regard, puis désigna les prêtres et les guerriers qui l’entouraient. « Vous tous, rejoignez-les ! »
Les membres du clergé ne comprenaient pas, mais ils n’allaient pas désobéir à un ordre divin.
« Toi aussi ! » lança-t-elle en désignant le vieux prêtre.
Le prêtre tituba jusqu’au milieu de la foule, puis se retourna pour regarder l’avatar de sa déesse. Une lumière rouge illumina sa silhouette, avant qu’une douleur atroce ne le submerge. Des vrilles de sang jaillirent du sol et le transpercèrent. La peur l’envahit, sa vue s’obscurcit et il perdit connaissance.
Tous ceux qui se trouvaient dans l’arène s’effondrèrent, sans crier ni se débattre. On aurait dit qu’ils s’étaient évanouis et endormis, mais un océan de sang les submergea et s’éleva dans les airs sur l’ordre de l’avatar.
À la vue des cadavres desséchés, elle sourit. « Si tu veux cette ville, tu auras une cité de la mort ! »
…
En voyant un nouveau pilier de sang jaillir de la ville, Richard blêmit. D’après ses estimations, il ne devait pas rester beaucoup d’habitants ; vu la puissance des malédictions de sang, près de dix mille personnes avaient déjà servi de sacrifice.
Pourtant, cette fois, la malédiction de sang en elle-même ne lui inspira pas vraiment de crainte. Outré dans sa dignité, il leva les yeux vers le ciel et poussa un grondement féroce. Un fantôme apparut soudain derrière lui : un visage démoniaque, empreint de la grâce et de la fierté d’un diable. Il lui ressemblait beaucoup, mais les longues cornes torsadées qui poussaient sur sa tête révélaient une ascendance étrangère.
Le fantôme s’élança vers le pilier de sang, et leur collision fit trembler la terre. Au milieu du chaos, Richard engagea le combat contre les consciences de Runai qui le contrôlaient.
Le fantôme revint rapidement auprès de Richard, qui s’effondra au sol. Au Fort divin, les consciences qui contrôlaient les avatars de Runai furent repoussées jusqu’à son royaume divin. Privés de la force qui les animait, les deux avatars de Runai s’écroulèrent et furent bientôt réduits en cendres.
Étendu sur le dos, Richard esquissa un sourire malgré son regard hébété. Un instant plus tard, il éclata même de rire. C’était sans conteste le moment le plus exaltant de la bataille jusqu’alors : il avait affronté l’esprit d’une déesse et l’avait repoussé jusqu’à son royaume divin. Même s’il avait été blessé dans l’échange, il avait remporté une victoire éclatante dans un affrontement direct entre âmes et lois !
Les lances de l’ombre survivantes retournèrent rapidement au combat, et Gangdor redoubla de violence. Il avait désormais retiré la majeure partie de son armure légendaire ; son torse était couvert de blessures et il était maculé de sang, celui de ses ennemis comme le sien.
Toujours étendu au sol, Richard parvint à relier son esprit aux drones de la mère de la couvée et à la brute. « Gangdor, reviens. »
Il dut répéter son ordre plusieurs fois, mais Gangdor finit par revenir auprès de Richard, à contrecœur. Les chevaliers survivants se replièrent aussitôt en formation défensive, prenant leurs distances avec l’armée de l’Église.
Une fraction de seconde plus tard, le monde entier fut noyé sous les éclairs et le tonnerre. Les nuages d’orage explosèrent en tempêtes électriques qui transformèrent la terre en enfer ; les soldats de Richard ne furent protégés que par les barrières de terre dressées par les mages survivants. La tempête ne dura pas longtemps — il n’avait plus beaucoup d’énergie pour l’alimenter —, mais l’odeur des cadavres brûlés envahit rapidement le champ de bataille.