Chapitre 1 127
Nuages orageux
À l’extérieur du Fort divin, Richard, qui n’avait pas dormi de la nuit, contemplait la carte devant lui. La ville lui semblait mal située. La région restait proche des terres désolées du Nord, avec des hivers glacials et des étés pluvieux, rien de très agréable. Elle était en outre entourée de centaines de kilomètres de terres arides, et il fallait faire venir la nourriture de plus de deux cents kilomètres. Pour une ville comptant des centaines de milliers de bouches à nourrir, c’était une pression énorme.
Richard y réfléchit longuement, mais, faute de trouver une explication satisfaisante, il finit par sourire, comprenant qu’il s’était encore compliqué la tâche. Il était déjà aux portes de la ville ; il pourrait toujours tirer les choses au clair après la bataille. Quand les premiers rayons du soleil matinal illuminèrent le ciel, il conduisit ses troupes vers le Fort divin. À la vue de son armée, le visage du pape s’assombrit ; ses cardinaux affichèrent la même expression, et l’un d’eux fulmina : « Ils veulent vraiment nous envahir avec un groupe aussi réduit ?! »
« C’est une occasion à saisir, résonna la voix grave du pape. Attaquez-les de toutes vos forces ! Brûlez ces hérétiques avec le pilier du Jugement ! »
Au geste de son sceptre sacré, de longs appels de trompette retentirent dans le ciel. La moitié des cardinaux ôtèrent leurs robes, révélant les armures qu’ils portaient dessous : ils étaient à l’origine des prêtres combattants.
La fumée et la poussière envahirent la ville tandis que l’armée se mobilisait. Peu après, les portes s’ouvrirent et les paladins aux armures étincelantes se ruèrent au-dehors, suivis des prêtres combattants, des prêtres ordinaires et même de nombreux cardinaux. Des dizaines de milliers de soldats déferlèrent sans relâche hors de la ville et prirent position devant elle.
Gangdor se frotta la tête, incrédule. « Ils veulent se battre à l’extérieur ? La cervelle de cette étincelle divine est intacte ? »
« Regarde leurs défenses, répondit Richard. Ça ne change rien. Notre armée franchira leurs murailles sans peine, et notre infériorité numérique nous avantagera même. Ici, ils peuvent au moins mobiliser toutes leurs forces. Ils nous prennent pour l’avant-garde et cherchent à nous anéantir rapidement. »
Gangdor hocha la tête, comprenant. À l’exception des mille chevaliers humains d’élite du duché, tous les drones de la mère-pondeuse pouvaient escalader sans difficulté les remparts de dix mètres. Les chrysalides astrales et volantes leur permettraient également de lancer une attaque sur n’importe quel secteur de la ville, prenant ainsi l’armée adverse de vitesse. Ce ne serait qu’une répétition du Trône gelé.
Pourtant, une lueur de colère traversa le visage du colosse. « Ils croient pouvoir nous écraser de front ? Laisse-moi sortir me défouler ! »
Richard se contenta de le fixer. « Mets ton casque. »
Gangdor sourit aussitôt. « Ce truc est trop lourd, et il me bouche la vue. Il ne ferait que me gêner ! »
« Ça ne sert à rien que je te fournisse une armure complète si tu ne la portes pas entièrement. »
« Comme ça, je suis déjà une tortue, tu vois… »
« Mets. Le. Casque. »
Gangdor ne put que grommeler et récupérer le casque sur sa monture avant de le mettre à contrecœur. Dès qu’il fut en place, toute l’armure lourde se mit à luire.
Richard fit alors quelques gestes vers le ciel, projetant des orbes d’énergie grise qui se transformèrent en nuages orageux flottant au-dessus des portes de la ville. Un orage à cet endroit couperait toute retraite.
À la formation du premier nuage, un cardinal juché sur les remparts ricana : « Qu’est-ce que c’est ? Un orage ? Ils célèbrent notre retour triomphal ? »
Mais les visages de tous ceux qui se trouvaient dans la tour de la porte s’assombrirent aussitôt. Le nuage s’étendit rapidement sur une vaste zone devant les portes, et des éclairs commencèrent à en tomber, lentement. Ils étaient espacés de plus de dix secondes, ce qui ne permettait pas au nuage de couper la retraite d’une armée aussi nombreuse. Mais la tour de la porte se trouvait à sa portée ! D’autres nuages se formaient au-dessus des tours voisines : le pape et les cardinaux pouvaient donc être attaqués à tout moment !
Les portes de la ville se trouvaient à plus d’un kilomètre de Richard. S’il pouvait y placer des nuages orageux avec une telle précision, c’était que l’endroit se trouvait parfaitement dans son rayon d’action. Même les mages légendaires n’avaient pas tous une telle maîtrise !
Un cardinal leva discrètement son propre sceptre et lança un rayon de lumière blanche vers le nuage qui les surplombait. L’attaque ne fit que le faire gronder et gonfler violemment un instant, avant qu’il ne reprenne son aspect normal et continue de s’étendre à vue d’œil. L’homme brandit son sceptre et lança plusieurs autres attaques à la suite. Il parvint à creuser quelques cratères dans le nuage, mais dès que ses forces furent épuisées, les trous commencèrent à se refermer.
« Quelle est cette puissance ? » souffla-t-il, stupéfait. Il fallut deux autres cardinaux pour détruire enfin le nuage, mais les autres, déployés par Richard, accéléraient désormais le rythme de leurs éclairs. Leur croissance incessante plongeait les gens dans un désarroi indescriptible. Ces nuages étaient plus difficiles à dissiper que toutes les magies de rang 9 qu’ils avaient vues de leur vie.
Runai exagérait largement son domaine divin en se proclamant Déesse du Temps, mais elle pouvait tout de même influer dans une certaine mesure sur l’écoulement du temps. Or, Richard avait fait d’innombrables offrandes au Dragon Éternel au cours de sa vie, et chacune d’elles lui avait donné l’occasion d’entrer en contact avec les lois du temps. Il ne savait pas encore les analyser, mais sa compréhension personnelle dépassait de loin celle du pape ; quelques ajustements suffirent à rendre ses nuages très résistants au pouvoir divin de Runai.
Il ne s’inquiétait certainement pas de voir l’un de ses nuages enfin dissipé. D’un geste de la main, il en envoya sept autres à la suite.
Les cardinaux pâlirent aussitôt ; aucun ne voulait dépenser ses réserves limitées pour éliminer les nuages. Le pape, qui n’avait cessé de regarder le ciel, fronça les sourcils et murmura : « Ces nuages renferment le pouvoir des lois ! »
Le pouvoir des lois ! Quelques cardinaux furent terrifiés, mais la plupart se contentèrent de regarder sans comprendre. Ils n’étaient pas assez puissants pour saisir véritablement ce qu’était le pouvoir des lois.
Heureusement, Richard allait le leur montrer. Un éclair s’abattit dans un claquement sec, tua un chevalier lourdement armé et déclencha une explosion de flammes qui renversa tous ceux qui se trouvaient à proximité. Cela ne représentait même pas une égratignure dans les rangs de l’immense armée, mais les soldats se retournèrent et remarquèrent ce qui se passait derrière eux. La peur se peignit aussitôt sur bien des visages.
Dans le ciel, les nuages orageux finirent par se rejoindre, s’étendant sur des centaines de mètres et continuant de gagner du terrain, jusqu’à couvrir bientôt un rayon d’un kilomètre. Ce sort dépassait l’entendement de la plupart des soldats ; même soutenus par un dieu, les guerriers ordinaires en avaient le cœur ébranlé.
Contemplant les nuages qui s’étendaient, un cardinal murmura… « Où est la Déesse… »
Il s’interrompit soudain sous le regard sévère du pape. Mais, avant qu’il ait pu s’expliquer, la voix grave retentit : « Vous êtes tout indiqué pour les premières lignes. Allez ! »
Quelques paladins particuliers, vêtus d’armures noires, se rassemblèrent autour du cardinal et l’entraînèrent loin de la tour. L’homme ne put que pousser un cri de surprise avant de s’emporter : « Combien de temps crois-tu encore rester pape ?! Même à présent, la Dame est introuvable. Quand apparaîtra-t-elle ? Ces nuages orageux résistent à son pouvoir. Tu vas simplement regarder l’armée se faire foudroyer ?! »
Son cri, plaintif et sonore, porta au loin. L’armée devant la ville fut profondément troublée ; toujours plus de soldats levèrent la tête vers le ciel, le visage marqué par la peur, tandis qu’une immense ombre masquait le chemin du retour aux portes. Toute la troupe se mit brusquement à avancer. Aucun chevalier ni général ne l’avait ordonné : c’était la réaction instinctive des soldats à l’arrière, qui voulaient échapper à la portée des nuages.
Jusque-là, un seul éclair avait frappé l’armée, et sa puissance n’avait rien d’exceptionnel. À part leur expansion, rien ne témoignait d’une activité particulière dans ces nuages, mais leur seule taille suffisait désormais à écraser les esprits. Richard se contenta de ricaner en voyant la confusion gagner les rangs ennemis, tandis que ses propres mages et prêtres commençaient, sur son ordre, à renforcer les soldats par leurs sorts. Pendant l’opération, chacun resta à sa place, sans remuer un seul muscle.
Richard avait préparé les choses avec méthode. Il avait moins de 3 000 hommes face à plus de 50 000, mais ses soldats étaient plus rapides et bien plus puissants. La couverture de nuages orageux maintiendrait l’ennemi dans le désordre, permettant à ses troupes de se frayer aisément un chemin à travers ses formations.
Renforcer les nuages contre la divinité de Runai n’était pas sa seule initiative. Grâce à son vrai nom elfique et, plus particulièrement, au pouvoir de Ruven, il leur avait insufflé l’énergie de la nature, accélérant considérablement leur croissance. Chaque éclair y avait perdu un peu de son efficacité, mais cela importait bien moins.
S’élevant lentement dans le ciel, il observa attentivement l’armée qu’il allait bientôt écraser.