Chapitre 1 126
Soldats aux portes
Lorsque les royaumes divins des trois déesses se mirent en mouvement, Richard et Gangdor avaient déjà parcouru plusieurs dizaines de kilomètres. Il leur fallut tout un après-midi et la moitié de la nuit, au grand galop, pour avancer de deux cents kilomètres. Ils approchèrent de la cathédrale avant d’établir leur campement. Voilà pourquoi Richard n’avait choisi que l’élite de l’armée : il voulait s’assurer qu’elle puisse avancer aussi vite que possible.
En réalité, la cavalerie aurait pu tenir jusqu’aux portes de la paroisse en poursuivant sa charge. Malheureusement, les mages et les prêtres de l’armée n’avaient pas la même endurance. Ils devaient se reposer et méditer afin de récupérer leur mana et leur force divine en prévision de la bataille.
Tard dans la nuit, Richard et Gangdor patrouillèrent dans le camp pour s’assurer que tout allait bien. C’était une habitude qu’il avait prise à l’époque où il ne commandait que quelques centaines d’hommes, mais il aimait toujours faire sa ronde avant de mener lui-même une bataille.
« C’était tellement plus simple, à l’époque, chef ! lança le colosse tandis qu’ils marchaient entre les tentes. On n’avait à se soucier de rien, il suffisait de tailler en pièces tous ceux qui se dressaient devant nous. Regarde, je n’ai pas beaucoup grandi ces dernières années, maintenant je ne fais même plus le poids face à Waterflower. Quand on était au camp de la mort, j’ai réussi à la tirer d’affaire plusieurs fois. »
Richard soupira. « C’est vrai, commander des troupes demande trop d’efforts. Mais à qui d’autre pourrais-je faire confiance ? »
« Olar n’est pas si mauvais. Ce n’est pas le meilleur des généraux, mais il a assez de ressources pour tenir la situation. »
« Il n’est pas encore un saint, et il n’a pas l’air de devoir le devenir bientôt. Si je le laisse aux commandes de Faelor, crois-tu qu’il saura maîtriser tes généraux ? »
« Je casserai la figure à quiconque osera lui désobéir ! »
« Hé hé, tu vois ? Tu confirmes ce que je dis. Tu ne te sers pas de tes poings pour réduire les opposants au silence ? »
« Ce n’est pas vrai ! » répondit Gangdor à la hâte. « J’ai gagné leur respect par mes victoires ! »
Richard ne pouvait même plus lui arriver aux épaules sans se mettre sur la pointe des pieds. Il lui tapota la poitrine. « Encore un peu de patience. Dès que j’aurai trouvé un bon remplaçant, je t’enverrai quelques années dans la Terre du Crépuscule. »
« Marché conclu ! » Les yeux du colosse s’illuminèrent.
« Pff… » Richard secoua la tête. « Tout le monde a peur de cet endroit, mais toi, tu as hâte d’y aller. »
Gangdor s’essuya le front. « Chef, nous avons survécu au camp de la mort. Pourquoi aurions-nous peur de mourir sur un champ de bataille ? Tu ne le sais peut-être pas, mais Waterflower se plaint sans arrêt : elle veut retourner au Champ du Désespoir. Elle s’ennuie tellement à te suivre partout. On ne se bat même pas longtemps !
— Au fait, comment allons-nous attaquer une église avec si peu d’hommes ? J’ai entendu dire qu’il y avait des dizaines de milliers de personnes là-bas, et ils auront sûrement quelques avatars. »
« Nous avons des renforts », dit Richard avec un sourire en désignant le ciel. Gangdor leva les yeux et vit une immense ombre recouvrir la lune, plus grande et plus rapide encore que les guêpes. La chrysalide astrale s’arrêta à quelques kilomètres du camp et se mit à cracher plusieurs caisses de ravitaillement. Dix grandes silhouettes sautèrent en même temps de son dos, puis s’avancèrent vers eux d’un pas assuré.
Des corps de trois mètres de haut, couverts d’une armure robuste et équipés de toutes sortes d’armes lourdes, apparurent. Leurs puissantes auras surprirent même Gangdor. Le colosse les désigna d’un air perplexe. « Qu’est-ce que… »
« Des soldats d’hiver, un nouveau type de drones. »
« Comme les lances de l’ombre ? » Gangdor inspira profondément. « Mais ils sont beaucoup trop puissants, non ? »
Les lances de l’ombre étaient toutes de niveau 12, tandis que cette unité de soldats d’hiver était de niveau 16 ! Les troupes de la Mère des couvées étaient également plus puissantes que leur niveau ne le laissait croire, ce qui les rendait presque équivalentes à des chevaliers runiques ordinaires. Or, les chevaliers runiques exigeaient un investissement considérable, tandis que les soldats de la Mère des couvées pouvaient être produits en masse.
Richard sourit. « Ils ne sont pas aussi redoutables que tu le crois. Ceux-là sont l’élite ; les soldats ordinaires ne sont encore que de niveau 13. »
Gangdor se détendit un instant, mais comprit vite que quelque chose clochait. « Attends… quand même ! Chef, si la Mère des couvées gagne… deux niveaux… elle pourra créer des chevaliers runiques, non ? »
« Peut-être. Peut-être qu’un jour, nous verrons aussi un dragon qu’elle aura créé sillonner les cieux », ricana Richard.
« Chef ! Ce n’est pas drôle du tout ! »
Richard s’interrompit un instant. À la réflexion, son propre sourire s’effaça.
Après les soldats d’hiver, des dizaines de bêtes-flèches sautèrent de la chrysalide astrale, suivies de centaines de lances de l’ombre. Une fois son chargement déposé, elle s’éleva lentement dans le ciel et s’éloigna. Avec ce renfort considérable, Gangdor se sentit bien plus confiant à l’approche de la bataille.
C’était là l’une des différences entre Richard et Raymond. Raymond privilégiait la quantité et cherchait toujours à obtenir un avantage général afin de l’emporter par le nombre. Richard, lui, préférait former un groupe plus réduit de soldats puissants, capables de déchirer les rangs ennemis puis de battre rapidement en retraite, en tirant parti de leur mobilité pour épuiser leurs adversaires. Grâce à sa gestion minutieuse, il pouvait tirer bien davantage de petites unités.
……
Le lendemain, Richard mena ses soldats deux cents kilomètres plus loin, puis établit son camp à moins de trente kilomètres de la Grande Cathédrale du Temps. Il ne chercha nullement à dissimuler ses traces. Peu après le montage des tentes, la paroisse fut donc en pleine effervescence. La ville était éclairée par les nombreuses torches qui brûlaient sur les remparts, et un faisceau lumineux balaya les environs pour prévenir toute embuscade.
Cette nuit-là, les défenses autour de la cathédrale furent considérablement renforcées, mais les troupes de Richard dormirent comme des souches. La ville envoya quelques espions et éclaireurs, mais aucun ne revint faire son rapport. On dépêcha finalement quelques paladins, ainsi que plusieurs escouades plus importantes ; une fois tous capturés, l’Église renonça à ses tentatives et se concentra sur le renforcement de ses défenses.
Richard était assis seul dans sa tente, examinant un rapport qu’on venait de lui remettre. Les paladins envoyés par la ville avaient tout révélé après quelques minutes de torture, lui fournissant des renseignements détaillés sur la cité.
Le Fort divin portait bien son nom : c’était une ville entièrement vouée à la protection de l’Église de Runai. La plupart de ses centaines de milliers d’habitants servaient la Déesse du Temps, et un grand nombre d’entre eux faisaient même officiellement partie du clergé. La cathédrale comptait plus de deux mille membres, sans compter ses trois mille paladins. Environ trois cents ecclésiastiques maîtrisaient la magie divine à un niveau utile ; ce nombre avait doublé depuis que Runai avait transféré sans cesse des prêtres venus d’autres églises au cours des derniers mois.
Le Fort divin était actuellement protégé par cinquante mille soldats entraînés et dix mille mercenaires. Les paladins capturés avaient révélé qu’au moins deux avatars et plusieurs demi-dieux participaient à sa défense. Runai comptait manifestement en faire son dernier bastion dans le monde mortel. L’église centrale constituait le principal lien entre une divinité et ses fidèles, et sa chute réduirait considérablement la capacité de Runai à régénérer sa force divine.
En matière de puissance dans le monde mortel, Runai ne pouvait rivaliser avec l’armée de Richard. Elle avait d’abord formé une alliance avec de nombreux autres dieux afin d’équilibrer les forces, mais l’apparition de Sharon et du Sage céleste les avait fait changer de camp au dernier moment. Certains avaient même feint d’être sourds et muets, comme s’ils étaient plongés dans un profond sommeil.
« Cette fois, c’est moi, mais votre tour viendra ! » Même à présent, la déesse appelait à l’aide dans les cieux. Pourtant, personne ne répondait. Contrairement aux divinités, les légendes pouvaient agir à leur guise dans le monde mortel, car leur pouvoir leur appartenait en propre. Si Sharon décidait de détruire toutes les églises de Faelor, personne ne pourrait l’en empêcher. Des dieux comme eux ne subsistaient que parce que les êtres de cette trempe se souciaient rarement d’un pouvoir aussi changeant que la divinité.
Tant que le plan continuerait d’exister, les divinités seraient éternelles. Les individus occupant un domaine donné pouvaient changer, mais ce domaine, lui, demeurerait. Pour l’heure, les dieux de Faelor espéraient simplement que Richard finirait par ne plus s’intéresser à eux.
…
À l’aube, le pape de Runai avait déjà annoncé à sa déesse que Richard était arrivé avec ses troupes. La cathédrale était alors brillamment éclairée. Tous les cardinaux, agenouillés à terre, priaient à voix basse pour qu’un miracle anéantisse leurs ennemis.
Sur l’autel ne se dressait aucune statue ; seul un immense sablier représentant le temps s’y trouvait. Sous l’effet de la puissance divine, il se retournait lentement. Chaque rotation complète marquait l’écoulement d’un jour. Le sablier était noir à une extrémité et blanc à l’autre, symbole du cycle du jour et de la nuit. Ce symbole fournissait à Richard le prétexte pour déclencher cette guerre.
Alors que la prière touchait à sa fin, le sablier dégagea soudain une aura majestueuse et un rayon de lumière descendit du ciel. Le pape dressa l’oreille et s’aplatit presque au sol, écoutant les paroles de Runai. Puis il se releva lentement et brandit le sceptre qu’il tenait à la main. « Notre Dame nous a donné un ordre : elle enverra un troisième avatar pour repousser les hérétiques. Nous devons les exterminer ! »
Ils avaient trois avatars ! Les cardinaux se mirent aussitôt à acclamer la nouvelle.