Chapitre 1 120
Régler les choses
À la lueur vacillante, Nyris déplia lentement la lettre que Richard lui avait envoyée. Elle ne lui était pas destinée : c’était plutôt une proclamation qu’il pouvait montrer à qui il voulait.
« Son Altesse Nyris, Quatrième Prince du défunt empereur Philippe le Sanguinaire, restera à jamais un allié des Archeron. Toute décision impériale, familiale ou personnelle touchant à ses intérêts devra recevoir l’approbation de notre famille ; dans le cas contraire, celle-ci deviendra son ennemie à vie.
« Duc Richard Archeron. »
Cette simple déclaration de protection, sans date d’expiration, officialisait la promesse faite autrefois. Avec le statut actuel de Richard au sein de l’Alliance sacrée et dans tout Norland, elle avait plus d’importance que jamais.
Nyris la contempla, hébété. Une larme étincelante et glacée tomba soudain sur le papier. Il resta assis dans son cabinet, du coucher au lever du soleil, toute trace de vie s’effaçant peu à peu tandis qu’il fixait en silence le message de son ami. Ce ne fut que lorsque l’éblouissante lumière dorée du matin inonda sa chambre qu’il soupira, reprit la proclamation et la déchira avec application.
……
Ce même jour, un portail impérial de Faust s’illumina et dix jeunes nobles en sortirent. Certains semblaient abattus, d’autres exultaient, mais tous avaient en commun d’avoir été blessés, plus ou moins gravement. Ces jeunes gens étaient ceux qui revenaient de la chasse. La dernière épreuve, où ils avaient dû faire leurs preuves, venait de s’achever et chacun d’eux allait recevoir une aide financière de la famille impériale. Pour nombre de jeunes nobles de petite extraction, c’était le coup de pouce dont ils avaient besoin pour se retrouver au moins sur la même ligne de départ que les grandes familles de Faust.
Bien sûr, même avec ce soutien, les vainqueurs ne seraient pas près d’égaler les quatorze familles de Faust. Certaines grandes familles avaient cependant manifesté de l’intérêt pour ces jeunes gens, leur offrant la possibilité d’obtenir encore davantage de ressources à l’avenir. Quoi qu’il advienne, ils feraient tous leur chemin, pourvu qu’ils ne se montrent pas trop ambitieux.
Lucian avait l’air de faire partie de ces jeunes gens promis à un brillant avenir, tandis que Wennington, couvert de blessures, ne se distinguait guère. Pourtant, tous les autres jeunes nobles avaient les yeux rivés sur lui, la jalousie, voire la haine, dans le regard.
De nombreuses personnes attendaient déjà dans la salle de téléportation. La plupart étaient des anciens des familles des jeunes gens, venus dans l’espoir de voir leur lignée retrouver sa grandeur.
Venica se jeta dans les bras de Lucian et le serra fort contre elle. « Alors, comment ça s’est passé ? Tu as gagné ?
Un voile de tristesse passa sur le visage de Lucian, mais il sourit ensuite, comme si tout allait bien. « Presque. Vous autres, les Archeron, vous êtes vraiment dingues.
Venica se figea. « Tu as perdu ?! Comment as-tu pu perdre ?!
« Mon frère ne sera pas content s’il te voit dans cet état », lança une voix grave sur le côté, la faisant sursauter et reculer d’un pas. Ce chapitre a été repris sur novelping . com sans autorisation.
Venica se retourna et vit Wennington passer près d’elle. Elle tressaillit légèrement, puis se précipita sur lui et lui demanda d’une voix forte : « Tu as battu Lucian ?
Il hocha la tête. « Oui.
Elle lui agrippa le col. « Toi… Comment as-tu pu gagner ? Mon frère t’a aidé, pas vrai ?
Les yeux de Wennington tressaillirent de colère et il lui écarta la main d’une gifle. « N’oublie pas qui tu es, Venica !
« Et alors ? Il n’aurait pas dû t’aider en secret ! Sinon, comment aurais-tu pu gagner ?!
La dispute attira aussitôt l’attention. Les nobles alentour commencèrent à chuchoter entre eux et à ricaner devant le spectacle. Certains évoquèrent la possibilité d’une tricherie. Vu le statut actuel de Richard, ce n’était pas impossible, mais cela n’aurait eu aucun intérêt. Quiconque avait un peu de jugeote savait que placer des incapables sur le champ de bataille ne ferait qu’augmenter le nombre de morts.
Lucian tira Venica en arrière. « Ça suffit, ne fais pas d’histoire. Personne n’est responsable, c’est moi qui ai divisé mes troupes sans réfléchir, et c’est pour ça que j’ai perdu. C’est un vrai chevalier, il ne ferait pas une chose pareille. Et puis, finir deuxième, ce n’est pas si mal, non ?
« Mais toi, tu as besoin des récompenses, pas lui ! Richard a déjà une escouade de chevaliers runiques à sa disposition !
Ses paroles provoquèrent aussitôt un remous parmi les spectateurs. Les nobles soupirèrent devant la richesse des Archeron. Qu’un jeune homme obtienne une escouade de chevaliers runiques, c’était quelque chose que même la plupart des vicomtes ne pouvaient espérer à leurs débuts.
Wennington inspira profondément. « Mon frère saura tout, dans les moindres détails. Lucian, je te conseille de rester loin de ma sœur jusqu’à ce qu’elle ait rempli ses obligations envers la famille.
Venica allait protester, mais Lucian l’arrêta d’un geste de la main. Il lui adressa un sourire assuré et charmeur. « J’ai déjà conclu un accord avec Sa Grâce. Tu n’as pas à t’inquiéter de mes relations. À vrai dire, je vais plutôt te donner un conseil : lancer toute ton armée sur un seul point ne peut marcher qu’une fois. Si nous nous retrouvons face à face, tu n’auras aucune chance.
Wennington renifla, mais au lieu de répliquer, il se dirigea vers les portes. C’est alors qu’une troupe de chevaliers runiques en armes entra, l’emblème des Archeron sur leurs armures. Nombreux furent ceux qui reconnurent la femme aux cheveux rouge flamboyant qui marchait en tête : la déesse de la guerre des Archeron.
Alice balaya les jeunes nobles du regard, puis s’arrêta sur Lucian et s’avança calmement vers lui. « Lucian ?
« Oui ? » Lucian pâlit légèrement, comme s’il venait de comprendre quelque chose.
« Viens avec moi. » Elle tendit la main pour l’attraper, mais une main fine l’arrêta à mi-chemin. Elle tenta de forcer le passage, mais cette main possédait manifestement une puissance qui dépassait de loin la sienne.
« Belle comtesse, la famille royale compte prendre ces jeunes gens sous son aile. L’emmener ainsi ne me paraît pas très convenable. Pourriez-vous m’en donner la raison ? Recevez plus vite les mises à jour sur nоvelping.com.
Alice recula pour mettre de la distance entre eux ; ce n’est qu’alors que le sentiment de danger s’atténua. Réprimant un frisson devant la présence de ce serpent venimeux, elle sortit une lettre et la lui tendit. « Lucian a volé l’âme magique de Sa Grâce. Il doit en payer le prix.
« Une âme magique ! » s’exclama quelqu’un dans l’assistance. C’était l’occasion d’obtenir une rune de grade cinq.
Lucian s’écria soudain : « Quelle âme magique ? Je ne l’ai jamais vue ! Où sont les preuves du vol ? Je suis noble, moi aussi. Pour me punir, vous devrez me faire passer en procès !
Il ne semblait pas vouloir s’enfuir, et sa voix ne cessait de monter. « Je viens peut-être d’une petite famille, mais je ne laisserai pas passer ça. Réfléchissez : si j’avais vraiment volé une âme magique, m’aurait-on laissé en vie jusqu’à aujourd’hui ? Des preuves ! Si les Archeron m’emmènent sans preuve, ils peuvent faire la même chose à chacun d’entre vous !
Les traits de nombreux nobles se rembrunirent tandis qu’ils repensaient à la bataille pour la lune bleue. Plusieurs familles de Faust avaient pris des risques pour tenter de s’en emparer, s’attirant ainsi l’hostilité de Richard, un affront qu’on ne pouvait oublier. Les deux camps avaient certes convenu de laisser l’affaire derrière eux, mais nul ne pouvait savoir quand Richard viendrait leur faire payer cet affront.
« Il faut un procès ! » renchérit quelqu’un.
Le visage d’Alice s’assombrit. Elle posa la main sur la garde de sa lame, et les vingt chevaliers runiques derrière elle l’imitèrent. Les voix se turent aussitôt ; personne n’osa plus la défier. Maintenant que Richard était un maître runique saint, leur nombre ne pesait rien. Beaucoup seraient prêts à exterminer une douzaine de familles si cela permettait à un maître runique saint de continuer à produire des runes pour eux.
Julian faisait toujours semblant de lire la lettre, bien qu’il l’eût déjà parcourue une douzaine de fois. Voyant qu’Alice ne démordait pas, il sourit soudain et la rangea. « La parole de Sa Grâce suffit comme preuve. Je vous en prie !
Il s’écarta, et Alice saisit Lucian par la peau du cou avant de le jeter aux chevaliers runiques derrière elle.
Julian s’inclina avec un sourire charmeur. « Je vous prie de transmettre mes salutations à Sa Grâce. Sa Majesté a souvent pensé à lui ces derniers temps.
Alice se figea, incapable de comprendre ce que Julian sous-entendait. Elle ne put que s’incliner à son tour. « Je lui répéterai vos paroles mot pour mot.
Le sourire de Julian s’élargit encore, et il lui indiqua la sortie.
Alors qu’Alice s’apprêtait à partir, Venica se rua soudain vers elle et hurla : « Qu’est-ce que tu lui veux, espèce de salope ? Lâche-le !