Chapitre 10
Examen
La tour centrale de Deepblue était une véritable œuvre d’art, construite d’une manière tout à fait inhabituelle. Elle dépassait de plus du triple la hauteur d’une tour magique ordinaire et en faisait deux fois la largeur, soit une superficie douze fois supérieure. Et cela sans compter ses vastes bâtiments annexes ! Les ressources nécessaires à sa construction étaient inimaginables, et elle pouvait accueillir plus de dix mille personnes dans son enceinte. Avec sa population considérable, Deepblue était à elle seule comparable à une petite ville — mais, pour être plus précis, c’était un véritable monstre. Chaque jour, les ressources qui y entraient et en sortaient valaient dix fois sa taille.
Perchée sur une colline proche de la mer, Deepblue possédait son propre port pour acheminer les provisions, avec des quais que la magie avait fait surgir du socle rocheux des fonds marins. Au moins trois grandes routes reliaient ce port aux différentes entrées de Deepblue, et le commerce qu’elles avaient développé faisait prospérer cinquante ou soixante petites villes.
Deepblue se dressait à la pointe de la baie de Floe, dans le nord-ouest du continent, à l’embouchure de deux grands fleuves. La baie elle-même était aussi vaste qu’un océan : elle s’étendait sur plus de mille cinq cents kilomètres, de la péninsule de Starlight aux Monts d’Everwinter, au nord. En hiver, elle gelait, et seules les portions les plus méridionales du littoral restaient ouvertes au commerce. Le port de Deepblue, toutefois, se trouvait près de courants chauds et échappait donc aux glaces.
Deepblue occupait une position stratégique. Les transports y étaient aisés, et la tour contrôlait l’une des trois grandes routes du sud de ce continent glacé. Pour attaquer, les nains gris et les bêtes mystiques n’avaient pas d’autre choix que de passer par le canyon du Couchant : un détour de mille kilomètres qui les obligeait à traverser le bastion du Seigneur du Tonnerre, dans l’Alliance Sacrée.
Pourtant, ils préféraient encore cette option à une nouvelle tentative de forcer le passage contre Sharon. Les guerres qui les avaient opposés à Deepblue les avaient remis à leur place, et la femme était déjà à la hauteur des démons les plus terrifiants de leurs légendes. Lorsqu’elle atteignit officiellement le niveau vingt et devint une mage légendaire, Deepblue retrouva une paix absolue. Même les féroces, brutaux et valeureux nains gris des profondeurs n’osaient troubler sa quiétude, laissant les terres alentour prospérer.
C’est ainsi qu’un vieux mage, qui avait largement dépassé les quatre-vingt-dix ans, raconta l’histoire à Richard. Ses aptitudes n’avaient rien d’exceptionnel pour un mage de niveau huit, et il comptait même parmi les plus faibles que Richard eût jamais vus à Deepblue. Mais il était extrêmement séduisant, avait une voix envoûtante et connaissait cette région mieux que quiconque, à l’exception de Sharon elle-même. Sa tâche était simple : expliquer l’histoire de Deepblue aux visiteurs et aux nouveaux acolytes comme Richard, une mission jugée plus importante que les examens de mana et de talent.
Le talent magique déterminait jusqu’où un mage pouvait s’engager dans les différentes voies de la magie, dans ce monde complexe ; le mana, lui, déterminait s’il pouvait seulement espérer devenir mage. Élève choisi par Sharon elle-même, Richard était différent des autres. Ce qui ne prenait normalement qu’une journée s’étala sur trois, un défi non seulement pour lui, mais aussi pour le vieux mage, qui dut répartir l’histoire de la tour sur toute cette durée.
Le récit du vieil homme omettait bien des détails, et certains passages avaient été volontairement passés sous silence. Mais on ne pouvait que choisir d’accueillir et d’étudier ces riches archives historiques, ou de les oublier entièrement. Tout cela n’avait qu’un but : transmettre le savoir. Grâce à ces enseignements, Richard parvint à se faire une idée assez complète de l’histoire.
Ces trois jours de lavage de cerveau semblèrent néanmoins porter leurs fruits : Richard ne voyait plus Sharon comme une jeune fille innocente et délicate. Son désir pour elle s’était estompé, remplacé par une incapacité à trouver les mots pour décrire cette femme que les nains gris eux-mêmes redoutaient.
Bien sûr, ce n’était pas là l’intention première du mage, mais celui-ci ne pouvait pas davantage savoir quel effet ses leçons auraient sur son élève. Tout le monde savait que Richard était un enfant taciturne, qui exprimait à peine ses sentiments et ne riait ni ne pleurait jamais, même lorsqu’on le réprimandait ou le harcelait. Il faisait de son mieux pour obéir, et il n’y avait presque rien à reprocher à ce garçon de dix ans qui ne se comportait pas comme les enfants de son âge.
Richard n’avait pas vu le soleil depuis trois jours, tandis que ses leçons d’histoire défilaient à toute vitesse. Soudain, il se retrouva conduit dans une salle spéciale, bondée d’instruments et d’équipements d’alchimie. Au moins vingt mages s’y trouvaient, sous la direction d’un chef qui surpassait tous les autres. Lorsque Richard tenta de le percer à jour grâce à Vérité, il ne vit qu’une énorme boule de magie enflammée, d’une intensité effroyable, à la place du mage. Celui-ci était au moins de niveau dix-sept : un grand mage, assez puissant pour être nommé mage impérial dans n’importe quel royaume. Et pourtant, il dirigeait ici un examen.
Richard se dévêtit, puis on l’attacha à une chaise métallique glaciale à l’aide de toutes sortes de cordes et de bandages. Le chef lui enfonça des aiguilles de cristal dans le corps ; le garçon supporta en silence cette épreuve atrocement douloureuse. Rien qu’à son ampleur, Richard comprit que cet examen n’aurait rien d’anodin, mais il ignorait encore ce qui l’attendait. Pour un acolyte ordinaire, l’examen se limitait à lancer un sort de grade zéro sur une boule de cristal. Ces mages, eux, le traitaient comme une expérience capitale, avec un sérieux méticuleux et l’agilité propre aux puissants mages.
Richard ignorait que Sharon, installée sur un canapé derrière une paroi enchantée sans tain, supervisait toute l’opération. D’une main, elle tenait les notes d’un mage légendaire ; de l’autre, elle portait de temps à autre des fruits à sa bouche. Pourtant, nul ne pouvait prévoir les actes d’une personne aussi puissante : elle pouvait toujours contrôler toute la situation sans avoir besoin ni de voir ni d’entendre. Il était donc naturel que les mages du salon mettent tout leur zèle à examiner Richard. Deepblue n’avait qu’une seule maîtresse, et tous les autres, à ses yeux, n’étaient que des serviteurs ou des esclaves. La plupart des mages s’efforçaient de lui plaire afin d’être mieux traités.
L’un des mages s’approcha de Richard, plaça un bécher sous son nez et lui ordonna d’inhaler toute la brume qu’il contenait. Richard obéit et, quelques instants plus tard, sentit sa conscience lui échapper. Une partie de lui demeurait toutefois éveillée et consciente de ce qui se passait.
D’étranges sensations se mirent à parcourir son corps, puis une voix déclara : « Affinité élémentaire élevée. Fort avec le feu, les ombres et la divinité. Éléments innés… aucun. »
Presque aussitôt, une douleur atroce traversa le corps de Richard. On cherchait à éprouver sa résistance à la destruction élémentaire afin de mesurer sa résistance à la magie. Quelques instants plus tard, la même voix annonça des résultats favorables.
Richard eut alors l’impression qu’une aiguille transperçait sa conscience, lui infligeant une douleur qui lui lacérait l’âme. Même inconscient, il ne pouvait s’empêcher de se tordre ; mais, solidement ligoté, il n’avait aucun moyen d’échapper à la souffrance.
« Excellente force spirituelle, presque digne d’un génie. » En entendant ces mots, Richard se détendit : il comprit qu’on l’examinait toujours. Jusqu’ici, ses résultats semblaient bons.
Les tests suivants portèrent sur les différentes fonctions de son corps, y compris ses organes génitaux, dont on estima qu’ils recelaient un potentiel exceptionnel, qui pourrait bientôt être exploité. Dans l’ensemble, ses résultats furent meilleurs dans ce domaine qu’en magie.
L’examen dura environ trois heures et donna lieu à un rapport de vingt pages. Sharon acheva deux carnets de notes au cours de cette épreuve épuisante, tout en expérimentant un nouveau concept magique, en engloutissant cinq kilogrammes de fruits et en surveillant constamment l’avancée des tests.
Lorsque Richard se réveilla, on lui annonça que ses résultats généraux étaient excellents et qu’il ne présentait aucune tendance particulière. Il possédait aussi de bonnes dispositions pour le combat et pourrait atteindre le niveau onze ou douze dans cette profession au cours de sa vie. Agréablement surpris par ses résultats, il fut conduit au repos après ce long supplice qui l’avait accablé. Il avait perdu toute son énergie et toute sa force.
Il n’y a qu’un seul rang au-dessus d’excellent, non ? déduisit-il, pensant que ce rang supérieur ne serait accordé que dans de rares circonstances. Il était loin de se douter que, lors de cet examen, cinq rangs surpassaient excellent : génie, exceptionnel, légendaire, unique et Sharon.