Chapitre 1 097
Mauvaise fin
Richard traversa la Vallée des Dragons à toute allure jusqu’au portail, puis sauta sur le dos d’un clone de Maranos qui se dirigeait vers l’autre côté. Quelques-uns de ses fidèles, qui bavardaient nonchalamment dans les environs, l’aperçurent et échangèrent des regards.
« Le maître est de très bonne humeur aujourd’hui, commenta Zangru.
— Il a l’air tout excité, acquiesça Phaser. Il vient de coucher avec une prêtresse des déesses ?
— Qui sait ? Même si c’est le cas, ce n’est pas vraiment extraordinaire. Elles sont si nombreuses à attendre depuis des années ; si elles ne réussissent pas bientôt, les déesses pourraient bien les punir.
— Pourquoi ne couches-tu pas avec elles ? Comme ça, elles ne viendront pas séduire le maître.
— Ça ne m’intéresse pas. N’oublie pas que je suis comme toi.
— Nous n’avons rien à voir l’un avec l’autre !
— Peut-être…
— Les gars… intervint soudain Tiramisu. Pourquoi ai-je l’impression que le maître vient de se faire rosser ?
Zangru se figea. « Rosser ? Qui ici serait capable de faire ça ? Ne plaisante pas !
L’ogre hocha la tête, d’accord avec lui, mais il semblait toujours perplexe. Les paroles de Zangru étaient irréfutables, pourtant son instinct lui soufflait le contraire.
« Je crois que le patron s’est fait rosser aussi ! » renchérit soudain Moyenne Saignante. Moins prudent que son frère, il parla assez fort pour que Richard, qui venait de repasser par le portail, l’entende. Il frissonna sous le regard noir de son maître et leva une main pour se couvrir la bouche.
Richard grogna, secoua la tête, les ignora et se hâta de regagner sa chambre. Peu après, il leur annonça qu’il partirait quelque temps pour Norland. Quelques minutes plus tard, un cerveau cloné s’éleva dans le ciel au-dessus de la Vallée des Dragons et fila vers Bluewater.
Les fidèles présents le regardèrent disparaître, l’atmosphère devenue étouffante. Leurs yeux échangèrent un milliard de questions, mais personne ne comprenait vraiment.
Finalement, Zangru prit la parole : « Le maître s’est vraiment… fait rosser ?
— Mais par qui ? » répliqua Phaser, plongeant de nouveau tout le monde dans le silence.
……
À plus de sept mille kilomètres de là, Bluewater représentait un long voyage, même pour un cerveau cloné. La mère de la couvée avait déjà organisé un trajet sans le moindre temps mort, mais il faudrait tout de même presque deux jours pour arriver à destination.
Quatre convois logistiques distincts traversaient alors l’Empire du Triangle de fer, sept si l’on comptait les chrysalides volantes. Un réseau immense et complexe ravitaillait l’Armée cramoisie, pourtant si loin de sa base, et Raymond en était le cerveau.
Il s’était installé dans une petite ville de l’Empire, au cœur du réseau, ce qui lui permettait d’en surveiller la majeure partie en temps réel. Chaque jour, il donnait des dizaines d’ordres et faisait mieux que le Penseur lui-même. Celui-ci excellait dans les tâches routinières, mais Raymond savait dans une certaine mesure prévoir les manœuvres de Richard et s’y préparer.
Comme chaque matin, il arriva tôt à son bureau et se connecta à tous les cerveaux clonés des environs. Il en vit soudain un grand nombre se déplacer d’une manière étrange, traçant un itinéraire qui ne figurait pas dans ses plans. Il jeta un œil à la carte et comprit vite qu’ils suivaient une ligne droite entre la Vallée des Dragons et Bluewater, avec un léger détour qui les ferait passer par sa petite ville.
Légèrement surpris, il esquissa un sourire narquois, s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit. Au loin, un minuscule point noir fonça vers lui avant de passer au-dessus du bâtiment ; une silhouette familière en bondit et descendit vers le sol.
« Ça fait longtemps, Richard. Entre », dit Raymond avec un sourire forcé en s’écartant de la fenêtre. Richard hocha la tête, entra en volant et fit un tour de la pièce avant de prendre place.
Après avoir parcouru la pièce du regard, Richard reporta son attention sur son ancien rival, devenu l’un des rouages de ses projets. Le temps avait passé vite à Faelor, et Raymond approchait déjà de la quarantaine. Une petite barbe lui poussait au menton et il avait désormais tout d’un homme mûr. La délicate beauté de sa jeunesse avait cédé la place à une élégance plus virile.
Raymond se caressa la barbe sans mot dire. Richard finit par soupirer. « Tu ne vas rien dire ?
— J’ai tendance à attendre que l’autre parle en premier. Ça évite les erreurs inutiles.
— C’est juste. Mais tu ne vas pas me dire que tu ignorais l’existence du projet de restauration de l’âme ?
— Bien sûr que non. C’est moi qui ai donné accès au projet à la mère de la couvée.
— Tu… Tu as failli me détruire.
— Malheureusement, ça n’a pas marché. Non, je devrais dire que ça n’a pas complètement marché. La mère de la couvée est toujours parfaitement libre et, même si vous travaillez ensemble, tu ne peux pas compter sur elle autant qu’avant. Tu as été considérablement affaibli. Comme je te l’ai dit à maintes reprises : ne juge jamais un érudit à sa mana.
Richard se calma réellement et le dévisagea avec attention. « Tu as préparé ma mort dès que j’ai posé le pied à Faust. Tu as piégé mon père et personnellement mené une armée à Faelor pour me tuer, comme si tu ne pouvais trouver la paix tant que je ne serais pas mort. Est-ce que je représentais une menace si importante ? Lisez ce roman sur novelping . com pour profiter de la meilleure expérience.
— Ce n’est que la rivalité de générations passées. Tu étais le plus remarquable des jeunes Archeron ; il n’y avait rien d’anormal à te considérer comme un ennemi. Je crois que les événements ont prouvé que même mes estimations les plus prudentes étaient insuffisantes.
— Mais ce n’était pas la seule raison, n’est-ce pas ? Peu importe, tout ça appartient au passé. Maintenant, je dois décider quoi faire de toi. Est-ce que je devrais te tuer ? Ça t’est égal, de toute façon. La torture est une possibilité, mais je crois que tu as mille façons de la supporter. Je ne peux même pas m’en prendre à tes proches : tu es une machine sans émotions, qui n’en a rien à faire. Même les Joseph ne comptent pas vraiment pour toi, pas vrai ?
Raymond garda le silence un moment, puis acquiesça. « Tu as raison.
— Ce que je ne comprends pas, c’est le but des érudits comme vous. À quoi bon exister ?
— Notre objectif a toujours été clair. Nous devons percer les mystères du monde et faire gravir à Norland les échelons de l’évolution.
— Une bande de machines dépourvues du moindre sens des responsabilités comme vous ? Quelle plaisanterie !
— Bien des races sombrent dans la folie sous le poids des obligations et des émotions. Nous nous libérons simplement de ces entraves.
— Tu veux dire que vous êtes une bande de cinglés, dit Richard en secouant la tête.
— Nous sommes une bande de sages lucides, rectifia Raymond avec un sourire. Alors, que comptes-tu faire ? Me tuer ? Ce n’est manifestement pas le meilleur choix : les avantages que tu tires de ma présence dépassent encore le tort que je t’ai causé. Le projet de restauration de l’âme a déjà été lancé, et la mère de la couvée a conclu un accord avec moi pour que ta machine de guerre continue de tourner sans accroc. En fait, tu pourrais simplement me céder Faelor : deux années norlandiennes, et le plan sera à toi. Tu régneras sur ses moindres recoins, des quatre points cardinaux jusqu’aux royaumes divins dans le ciel.
Il marqua une pause et afficha un sourire obséquieux. « Richard, je sais que ta plus grande faiblesse est le manque de dirigeants. Salwyn et moi sommes les seuls à avoir l’étoffe de véritables chefs, mais lui est un natif et, désormais, un empereur. Quoi que tu lui offres, te servira-t-il vraiment ? Même si…
— Ah ! » Un petit cri interrompit Raymond. Reyna venait d’entrer avec le plateau du petit déjeuner et le laissa tomber dès qu’elle aperçut Richard. Celui-ci ne lui accorda même pas un regard ; d’une simple pensée, il arrêta le plateau et le fit flotter jusqu’à sa main.
« R-Richard… Mon seigneur… Que faites-vous ici ? Je veux dire… C’est si soudain… » Richard lui fit signe de se taire ; elle ne put que le supplier du regard.
Raymond reprit : « Tu vois donc quel est le meilleur choix, n’est-ce pas ? Tu es destiné à accomplir de grandes choses, et tant de gens comptent sur toi pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Les émotions n’ont pas leur place dans ce genre de décisions. Ce ne serait pas merveilleux de laisser les choses en l’état ? Laisse-moi m’occuper des détails insignifiants, et concentre-toi sur les grandes lignes. Nous sommes faits pour travailler ensemble ! Tu devrais reprendre ta route et me laisser préparer le petit déjeuner.
— Ha ! » Richard eut soudain un petit rire. « Tu as raison. Ce qui est arrivé est arrivé ; je devrais réfléchir à la manière d’en tirer le meilleur parti.
— Exact… » Le sourire de Raymond se figea soudain, sa main suspendue en plein mouvement alors qu’il se caressait la barbe. Il baissa lentement les yeux vers la dague qui venait de lui transpercer le cœur, puis remonta le long du bras de Richard jusqu’à son visage.
— Tu… vraiment… » Sous le choc, il n’arrivait même plus à former une phrase cohérente.