Chapitre 1 091
Vide obscur
« Ces œufs ont un goût affreux, chef ! » Moyenne Saignante se réveilla brusquement en se frottant l’œil. « Ils ont beau contenir beaucoup d’énergie, il n’y a presque pas de lézard dedans. C’est pratiquement humain, et c’est vraiment mauvais ! »
Les ogres étaient capables d’analyser dans une certaine mesure la composition de ce qu’ils mangeaient, et cette faculté se développait avec leur niveau et leur intelligence. Richard sourit doucement : si celui-ci détestait les humains, c’était uniquement parce qu’il avait été élevé par l’un d’eux. La plupart des ogres ordinaires mangeaient de tout, des dragons aux insectes, et ne dédaignaient parfois même pas les plantes. À leurs yeux, les humains n’avaient rien de particulier au goût ; c’était pourquoi le mot norlandais ancien désignant les ogres se traduisait à peu près par « diable mangeur d’hommes ».
« Bref, dit Richard en secouant la tête, je suis d’accord. Ces œufs ne sont pas naturels : ce doivent être des nourrissons humains auxquels on a injecté du sang de dragon, avec un catalyseur de croissance.
— Mais à quoi bon ? » L’ogre se gratta la tête. « Ces gens ne peuvent pas se reproduire, alors ils ne serviront qu’une fois. » C’était une règle générale. La plupart des formes de vie créées artificiellement — et même une bonne partie des organismes naturels modifiés — finissaient par perdre une grande partie de leurs capacités reproductives. Même la famille Schumpeter, qui étudiait depuis des années les croisements sélectifs, n’était pas parvenue à résoudre ce problème.
« Ça leur permet quand même d’envoyer rapidement un grand nombre de soldats sur un autre plan. Chacun de ces trucs peut atteindre le niveau dix, et le sang recueilli en une quinzaine de jours suffit à en produire des centaines. Même pour tout ce qu’il y a dans cette salle, deux dragons auraient suffi.
— Mais il faut tellement de bébés. Les chances de fusion ne doivent pas être élevées, non ?
— Est-ce que tu te soucierais des poules si tu pouvais en utiliser quelques-unes pour peut-être te cloner ?
— Euh… Je comprends », acquiesça vivement l’ogre, qui comprit pourquoi Richard semblait si mal à l’aise.
Richard soupira et se dirigea vers l’écloserie, où des centaines de drones ouvriers s’occupaient des œufs. Ils avaient parfaitement repris le travail des draconiens et, dans certains cas, s’en acquittaient même mieux que leurs prédécesseurs. Le Penseur, qui les supervisait tous, était présent en personne et dirigeait l’écloserie.
En observant cette unité spéciale, Richard songea soudain à quel point elle était devenue utile ces dernières années. Hormis lors des petites batailles, le Penseur se révélait désormais plus utile que Phaser et Zangru dans presque toutes les situations, et la chrysalide astrale jouissait d’un statut comparable. Qu’il s’agisse des chrysalides volantes ordinaires ou des guêpes, aucune ne pouvait rivaliser avec la chrysalide astrale en matière de logistique et de transport ; elle suffisait à elle seule à soutenir une petite guerre.
Chassant ces pensées, il fit signe au Penseur et demanda : « Comment ça se passe ?
— Les échantillons ont été envoyés à la Créatrice, mais il lui faudra un mois pour les analyser complètement. En attendant, nous avons ralenti le développement des œufs. Elle pense pouvoir transformer toutes ces créatures en serviteurs obéissants, comme nous. »
Il hocha la tête et quitta la salle. L’écloserie n’était qu’une tentative rudimentaire de création de drones, comme la plupart des installations draconiennes, tandis que la mère de la couvée représentait l’aboutissement de cette voie. Tant qu’elle était là, il n’avait pas besoin de telles techniques ; mais maintenant qu’elle était complètement indépendante, il devait aussi développer ses propres sources.
Une fois dehors, il s’éleva à un kilomètre dans les airs afin d’embrasser du regard toute la vallée. Après avoir balayé les environs des yeux, il s’envola pour vérifier la situation sur le champ de bataille du Collier de perles.
Gangdor menait alors une armée de trente mille hommes contre les forces restantes de Zabal, mais il ne disposait cette fois que de deux mille chevaliers humanoïdes ; les autres étaient des guerriers vivants. On lui avait même ordonné d’éviter autant que possible d’utiliser les drones : Richard voulait s’assurer que ses généraux sauraient se montrer efficaces sans dépendre des drones de la mère de la couvée ni de son système de communication.
Il fallait reconnaître que le colosse avait remporté toutes les batailles, malgré une infériorité numérique de six contre un. En quelques jours à peine, il avait anéanti les deux principales légions ennemies et marchait maintenant sur la capitale. Son talent à la tête d’une armée dépassait de loin ses aptitudes personnelles au combat.
En réalité, toute cette guerre n’était qu’une mise en scène destinée à servir d’entraînement. S’il l’avait voulu, Richard aurait pu prendre lui-même la tête de l’armée et détruire le Collier de perles en une journée. Cependant, les guerres planaires visaient à s’emparer de ressources, non à conquérir des territoires ; faute d’usage précis pour ces terres, il n’avait pas besoin de s’en occuper lui-même.
Après s’être assuré que tout se déroulait aussi bien de ce côté-là, Richard sortit l’Empreinte de la Fin des temps et l’activa. De nombreux mécanismes s’agitèrent rapidement tandis qu’il concentrait son esprit sur l’objet, se déformant pour prendre toutes sortes de formes miniatures représentant des engins d’une grande puissance. Ces armes étaient d’une complexité extraordinaire, au point qu’il comprenait à peine les principes de leur fonctionnement. Pourtant, il savait que même les navires de guerre volants et les balistes des gnomes au sang de dragon ne leur arrivaient pas à la cheville.
Chaque fois qu’il étudiait ces machines, Richard éprouvait un étrange malaise. Les puissants de Norland considéraient les machines de guerre comme de gros jouets — après tout, une légende pouvait en détruire la plupart d’une seule attaque bien placée, tandis qu’un être du niveau de Sharon pouvait anéantir toute une flotte de dirigeables gnomes avec un minimum d’effort —, mais il ne se sentait pas aussi sûr de lui face à celles-ci. Sa propre Explosion du Cœur en fusion pouvait réduire un navire amiral en cendres, mais son instinct lui disait que les vaisseaux qu’il voyait dans l’Empreinte étaient bien plus résistants. Pour une raison ou une autre, ils lui rappelaient la scène terrifiante qui s’était déroulée à la fin du Nid divin, dans le Plan de l’Orchidée au repos. Le champ de bataille jonché de morts témoignait de la lutte désespérée qui s’y était déroulée des âges plus tôt.
En soupirant, il leva l’Empreinte plus haut et poursuivit l’étude de ses transformations. Ces derniers mois, c’était devenu un passe-temps, un exercice qui renforçait sa bénédiction de sagesse et lui permettait de progresser rapidement.
Pourtant, moins d’une heure après avoir commencé, il perdit soudain toute vision. Son corps chuta un instant dans le vide avant que ses sens ne lui reviennent et qu’il ne se rattrape. La tête lui tournant, il secoua la tête, rangea l’objet et retourna dans la vallée. Puis il gagna sa chambre pour méditer et récupérer.
L’esprit et l’âme étaient à la source de la compréhension des lois ; si l’esprit était épuisé, il devenait impossible de maîtriser correctement celles-ci. Comme une grande partie de sa puissance reposait sur les lois, du Juge du Destin à l’Acier-roi, il ne pouvait prendre le risque de se vider complètement en utilisant l’Empreinte. Il ne s’y aventurait que lorsqu’il savait qu’il était en sécurité, mais il lui arrivait parfois de se laisser absorber par l’exercice au point de ne plus pouvoir en sortir.
Après avoir posté une escouade de lances d’ombre devant sa chambre, Richard entra en méditation et comprit rapidement que quelque chose clochait. Peu après, son esprit fut arraché au vaste monde du Rêve de Deepblue et plongé dans ce qui ressemblait à un vide clos. Il envoya des filaments de perception dans toutes les directions, sans rien recevoir en retour, mais il avait la nette impression que l’obscurité devant lui dissimulait plusieurs mondes différents.
Il eut beau essayer, il ne parvint pas à percer le voile de ténèbres qui l’enveloppait. Pendant un moment, il sembla même prisonnier de cet étrange monde, incapable de retrouver la réalité. Les secondes s’égrenaient et, tandis que le temps s’étirait, il sentit ses pensées commencer à ralentir.
Étrangement, rien de tout cela n’affectait son humeur. Il n’éprouvait ni peur, ni inquiétude, ni frustration. Sans cesser de sonder les alentours malgré ses échecs, il finit par découvrir une résonance fondamentale dans le monde, qui l’ancrait dans le temps. Grâce à la Vérité, il comprit rapidement que cette torpeur n’était qu’une illusion, provoquée par un processus qui étirait le temps dont il disposait. Dans ce vide obscur, chaque seconde semblait pouvoir s’étendre sur des millénaires.
Personne ne pouvait tenir longtemps dans un tel environnement. Richard sentit une vague de peur le submerger en comprenant qu’il aurait pu se perdre dans ces ténèbres, mais, grâce à cet ancrage, le monde vide sembla changer. Un immense navire de guerre jaillit de l’obscurité, passa devant lui en trombe, puis dériva au loin.
À cet instant, tous les esprits de Richard se figèrent. Le navire de guerre avait une apparence étrange et complexe ; il était manifestement composé de millions de pièces métalliques, assemblées selon un agencement d’une incroyable intricité qu’il ne parvenait pas à comprendre. Il accapara tous ses sens, jusqu’à son esprit, mais ne lui révéla aucun chiffre. La Vérité semblait avoir perdu tout effet ; sa propre capacité à juger les choses s’évanouissait. Il ne pouvait même pas savoir avec certitude si le vaisseau était immense ou minuscule, mais son instinct lui soufflait qu’il n’avait assurément pas une taille ordinaire.