Chapitre 1 086
La bataille dans la vallée
Comme tous s’accordaient sur la mort de l’apprenti, le seigneur par intérim du château poursuivit : « Le message réservait d’autres surprises, plus agréables. La mère couveuse découverte a déjà utilisé le plan de réparation de l’âme et l’a mené à bien — avec la toute dernière version, qui plus est. Cependant, nous n’avons reçu que la moitié des informations, et impossible de savoir ce qui manque. »
Tous s’animèrent. Chacun connaissait la porte dérobée du projet de réparation de l’âme, ce qui signifiait qu’ils auraient un accès direct à l’âme de cette mère couveuse. Ils avaient de bonnes chances de la contrôler eux-mêmes, ce qui valait bien mieux que de devoir trouver un moyen d’y parvenir à partir de rien.
Ils n’avaient pas encore décidé comment utiliser la mère couveuse, mais tous convenaient qu’il leur fallait en prendre le contrôle au plus vite. Quant à l’auteur du message, personne ne chercha même à deviner de qui il s’agissait. C’était voulu : une autre manière de rompre les fils du destin.
Une fois la décision prise, il était temps d’entrer dans les détails. Quelqu’un s’enquit de la situation actuelle sur Faelor, et le seigneur par intérim du château jeta un regard au Grand érudit Rhodey, qui sortit une pile de documents. « Celui qui contrôle actuellement Faelor est un duc de l’Alliance Sacrée… Enfin, seulement un futur duc, à vrai dire. Il n’a pas encore obtenu le titre. Il s’appelle Richard Archeron. »
« Archeron ? » l’interrompit une ombre vacillante. « Ça sonne démoniaque. Wren, tu as passé quelques siècles dans l’abîme ; tu connais ce nom ? »
« Une famille à peine puissante. Elle a peut-être donné naissance à quelques seigneurs par le passé, mais ils se comptent sur les doigts d’une main au fil de dizaines de millénaires. »
L’ombre hocha la tête. « Alors, nous n’avons pas à nous inquiéter de leur destinée. Nous pouvons la contrebalancer. »
« Il faudra peut-être tenir compte de l’Alliance elle-même, intervint quelqu’un. Apeiron est une femme difficile ; il faudra la dédommager pour qu’elle retire son soutien. »
« Apeiron est aussi très avide. Il suffira de la satisfaire. Quoi qu’elle exige, la mère couveuse vaut cet investissement. »
« Hum. Nous pourrons peut-être en récupérer une partie auprès de Richard, voire la totalité. »
« Avons-nous des renseignements détaillés sur lui ? »
« On dit qu’il deviendra bientôt un maître des runes saint. Nous devrions envisager une approche plus douce. » La source de ce chapitre est nоvelping.com.
« Beaucoup sont sur le point de devenir maîtres des runes saints, mais très peu y parviennent. Tant qu’il n’aura pas réussi, cela ne sert à rien. »
« Hmm… » Rhodey sortit une autre pile de documents. « Nous avons aussi quelques renseignements sur Faelor. C’est son plan personnel, et peu d’informations en filtrent. Mais il y a quelques années, il a recruté des mages à grande échelle, et nous avons réussi à placer quelques informateurs parmi eux. Il ne dirige le plan que depuis une dizaine d’années, mais il a eu de la chance et s’est montré capable. Il règne actuellement sur le Duché cramoisi, qui est sur le point de devenir un pays indépendant, et il bénéficie aussi du soutien de religions. Quant aux bénéfices…
« La plupart proviennent des mines et des ressources rares, mais il vend aussi des montures à l’Alliance… Ses revenus sont estimés à plus de dix millions de pièces d’or par an ! Et ses autres plans réunis lui rapportent un montant similaire, mais deux d’entre eux se développent rapidement. Ils atteindront bientôt le niveau de Faelor.
« Ces revenus sont… » La bête géante ne termina pas sa phrase, mais tous devinèrent ce qu’elle voulait dire. Les revenus de Richard représentaient déjà le quart des ressources de leur organisation et, dans quelques années, ils en constitueraient la moitié. Les Érudits de Soremburg mettaient leurs ressources en commun et les géraient depuis près d’un millénaire !
« Nos ressources s’épuisent depuis un siècle, et nos nouveaux plans ne se développent pas assez vite. Le manque de matériaux commence à nuire à nos recherches ; c’est peut-être une occasion à saisir. »
« J’ai une proposition, prit la parole le vieux mage. Nous devrions rallier Richard à notre cause ; il a encore du potentiel. Beaucoup de choses se dérouleraient sans heurts ainsi, et lui fournir des matériaux pour notre développement serait tout naturel. »
« Ces ressources seraient gaspillées à satisfaire ses ambitions. Nos recherches font progresser tout Norland. Dans l’intérêt général, il nous faudra gérer ces ressources en son nom. »
« Avec de meilleures offrandes, nos études sur le Dragon Éternel progresseront elles aussi ! »
…
Bientôt, tous eurent exprimé leur accord et la résolution fut adoptée. Rhodey prit toutefois la parole pour leur rappeler : « Richard est un élève de Sharon, une femme difficile. Et, si l’on en juge par son passé, il est lui-même d’un caractère inflexible. Notre… persuasion risque de se heurter à un mur. »
Quelqu’un qui était resté silencieux jusque-là prit la parole : « J’ai mes propres suppositions quant à la race de Sharon. Si j’ai raison, je peux divulguer des informations qui lui causeront bien des ennuis. »
« Sharon est l’une des plus grandes puissances de Norland ! » s’emporta aussitôt quelqu’un. « Tu envisages d’affaiblir tout le plan ! »
La silhouette qui avait parlé auparavant secoua la tête. « Ses problèmes personnels ne nous concernent pas. Qu’est-ce qui compte le plus : elle, ou la mère couveuse et les ressources ? »
Le contestataire renifla, mais ne répondit pas.
« Quant à Richard, nous avons bien des moyens de le faire plier. Il se peut même que nous n’ayons pas à faire la guerre, même si ce serait le dernier recours. Hasting pourrait peut-être nous être utile. »
La réunion prit fin ; seuls le vieux mage et Rhodey restèrent dans la salle. Le mage contempla l’emblème d’un livre et d’une plume, au centre de la pièce, puis, après quelques minutes, déclara : « Je te le confie. »
« Bien sûr », répondit Rhodey en hochant la tête, avant de quitter la salle. Même après son départ, le seigneur par intérim du château continua longtemps à fixer le symbole des Érudits.
……
De retour sur Faelor, Richard attendait depuis déjà trois jours devant la vallée. Il ignorait tout des décisions prises dans un demi-plan lointain, tout comme de la toile invisible qui se refermait peu à peu autour de lui. En attendant que son armée se rassemble pour la prochaine bataille, il s’employait à analyser les lois de Shattler.
C’était peut-être grâce à son sang elfique ou à son analyse préalable des lois de la vie, mais sa progression était bien plus fluide qu’avec les lois du métal. Les lois de l’illusion de Shattler étaient assez superficielles : redoutables au combat, mais qu’un grand illusionniste pouvait imiter. Richard estimait qu’une semaine lui suffirait pour en comprendre les mécanismes dans leurs grandes lignes, ce qui améliorerait considérablement sa capacité à se dissimuler aux yeux d’adversaires, même puissants. À ce stade, même les saints auraient du mal à percevoir ses mouvements.
Étrangement, la vallée elle-même était bien calme. Les draconiens poursuivaient leurs activités comme si rien ne s’était passé, et leurs effectifs n’avaient pas particulièrement augmenté. Cinq jours de plus passèrent en un clin d’œil. Cent chevaliers runiques et mille cinq cents lances de l’ombre étaient désormais prêts à donner l’assaut.
Dans une plaine, à peu de distance de la vallée, Richard confia à ses compagnons leurs missions respectives, puis sourit. « Enfin, la chance nous sourit. Les dieux ont dû remarquer la téléportation et la retarder ou quelque chose comme ça : le messager n’est toujours pas apparu. Je pensais que nous devrions passer à l’offensive, mais une embuscade fera parfaitement l’affaire. Détruisons-les ! »
À son signal, quelques chrysalides volantes escortèrent chacune de ses compagnons dans les airs, tandis que les autres conduisaient ses soldats jusqu’à l’entrée de la vallée. L’armée profiterait de la distance pour charger à pleine vitesse, et ses compagnons élimineraient les saints dans les rangs ennemis.
Les draconiens sonnèrent aussitôt l’alarme lorsqu’ils aperçurent les chrysalides volantes. Ils saisirent leurs armes et se précipitèrent dehors. Plusieurs saints s’élevèrent dans les airs pour affronter la menace de front, leurs auras flamboyant avec force.
Quelques-uns des compagnons de Richard sourirent : l’adversaire était si complaisant qu’il se dévoilait sans qu’ils aient eu le moindre effort à fournir. Faelor avait été un adversaire bien trop facile et ils avaient baissé leur garde. Le ciel s’embrasa de lueurs multicolores tandis que les deux camps s’affrontaient ; les draconiens tombaient les uns après les autres. Les trois assassines — Phaser, Zangru et Waterflower — semblaient apparaître et disparaître, foudroyant leurs cibles en quelques secondes.