Chapitre 1 085
Trancher le fil du destin
Avant de s’aventurer à découvert, le jeune apprenti mage se renforça à l’aide de plus d’une demi-douzaine de sorts défensifs. Un ancien réseau magique protégeait l’intérieur du château, mais la terrasse n’en bénéficiait pas. Bien que la barrière qui entourait le demi-plan le protégeât tout entier, une partie de l’énergie des tempêtes extérieures parvenait malgré tout à s’infiltrer. Même en faible quantité, elle était fatale à quiconque n’était pas grand mage ; les gens ordinaires mouraient en quelques minutes, l’âme elle-même anéantie. Bien sûr, même les grands mages n’y étaient pas tout à fait insensibles : ils ne pouvaient tenir qu’une heure.
Les Érudits de Soremburg disposaient de plusieurs techniques spéciales pour atténuer les dégâts, mais passer plus de cinq minutes dehors nuisait tout de même au corps comme à l’âme. Chaque fois qu’il sortait, le jeune homme ne pouvait s’empêcher d’éprouver du respect pour le vieux mage installé sur la terrasse. Celui-ci y étudiait souvent ses grimoires, parfois plusieurs jours d’affilée.
L’apprenti se hâta jusqu’au vieux mage et posa le papier magique devant lui, sur la table. « Monseigneur, le miroir a envoyé un message.
— Un message ? » Le vieux mage, stupéfait, s’empara aussitôt du papier. Il le parcourut des yeux, fronça les sourcils, puis se tourna vers le jeune homme. « Tu as bien agi. Recevoir cette nouvelle, c’est une forme de destin. Voici ce que je te propose : va trouver le Grand érudit Rhodey. Si tu réussis son épreuve, il te prendra sous son aile.
— Merci, monseigneur ! » s’exclama le jeune homme avec enthousiasme, avant de se précipiter dans le château. Pendant ce temps, le vieux mage se ressaisit et relut plusieurs fois le papier magique, jusqu’à ce que le rayonnement le jaunisse et le réduise en cendres. Le front plissé, il soupira et se leva lentement.
…
L’apprenti frappa alors à la porte de l’une des tours du château, où Rhodey avait ses appartements et sa bibliothèque. Le Grand érudit était un homme d’âge mûr réputé pour sa sévérité, qui inspirait la crainte à tous ses subordonnés. Pourtant, Rhodey se contenta de hocher la tête lorsque le jeune homme lui expliqua la raison de sa venue. Il l’emmena plusieurs étages plus haut, puis activa un réseau de portails.
« Entre. Ce sera ton épreuve. Si tu en ressors, tu deviendras mon apprenti personnel », dit l’érudit sans la moindre expression.
Le jeune homme hocha vigoureusement la tête. Il ne demanda pas davantage d’explications, serra son bâton et entra avec hésitation. Même une épreuve de ce genre était presque impossible à obtenir au château, et il voulait profiter de l’occasion pour faire ses preuves. La vieille pierre noire du château s’effaça peu à peu ; le monde se déforma, puis il se retrouva de l’autre côté.
À la vue de l’épreuve qui l’attendait, le jeune homme poussa aussitôt un cri strident. Le ciel était rouge sombre ; d’épais flots de lave parcouraient la terre et une âcre odeur de soufre lui brûlait les narines. Des ombres noires bondissaient dans les flammes et en ressortaient, attirées par des serviteurs qui rampaient sur le sol. Le jeune homme n’était jamais venu en ces lieux, mais on les lui avait décrits si souvent que leur paysage lui était familier.
C’était l’abîme !
Le jeune homme peinait à croire ses propres yeux. Il n’était qu’un mage de niveau 12 : comment pourrait-il survivre dans l’abîme ? Cela devait être une épreuve ! Nul besoin d’affronter les démons : l’environnement de l’abîme suffisait à le tuer ! Les nouveaux chapitres paraissent d’abord sur novelрing.com.
Pour ne rien arranger, le jeune homme était toujours suspendu haut dans le ciel. La magie du portail ne s’était pas encore dissipée et le maintenait en place, mais sa puissance diminuait rapidement, le laissant sombrer vers le sol. Il hurla de désespoir tandis que son mana refusait de circuler et que la peur paralysait ses membres. Il se trouvait à des centaines de mètres de hauteur, mais même si la chute ne le tuait pas, la lave et les démons s’en chargeraient.
Bien qu’impatient, le jeune homme était un génie dans le monde extérieur. Il comprit immédiatement que tout cela était arrivé à cause du message dans le miroir. Il ignorait ce que disait le message, mais il en avait mémorisé tous les symboles. Le vieux mage l’avait envoyé chez Rhodey non pas pour le mettre à l’épreuve, mais pour le tuer et trancher ainsi le fil du destin qui reliait le message aux Érudits.
« ESPÈCES DE SALAUDS ! » hurla-t-il, fou de haine, tandis qu’il tombait vers une mort certaine.
Pourtant, son corps s’immobilisa soudain. Une main gigantesque l’attrapa par la nuque et, bien qu’il ne vît rien, une voix tonitruante retentit derrière lui : « Celui-ci a l’air intéressant. Il est lié à tant de destins ! »
……
Dans le château, au cœur de la tempête d’énergie, le vieux mage pénétra dans une salle secrète. La pièce était circulaire et comptait treize sièges disposés en cercle, un nombre que leur fondateur disait particulier. Selon l’interprétation actuelle, le monde était régi par des lois, mais ces lois n’étaient qu’une illusion. L’organisation avait toutefois connu bien d’autres interprétations au cours de son histoire.
Chaque siège était un fauteuil à haut dossier, dont la base était entièrement pleine tandis que le dossier était richement orné. Ce style était celui des papes des Églises : la base représentait les fondations de la foi, et les ornements du dossier célébraient la divinité. Cependant, ces dossiers ne ressemblaient pas aux modèles arqués soutenus par des montants ; ils étaient sculptés de créatures de toutes sortes, des démons aux célestes gracieux.
Le vieux mage activa un réseau magique dans la salle et prit place. Peu à peu, la pièce se remplit de mana, jusqu’à ce que les gemmes rhomboïdales incrustées dans les autres fauteuils se mettent à briller. En quelques minutes, des hologrammes de toutes formes et de toutes tailles occupèrent presque tous les sièges restants ; certains n’avaient rien d’humain, ni même d’approchant. La porte s’ouvrit bientôt et Rhodey entra pour s’asseoir à son tour.
Ils échangèrent un regard, puis le léger hochement de tête de Rhodey rasséréna le vieux mage. Enfin, les silhouettes restantes gagnèrent en netteté et se stabilisèrent. Un seul siège demeura vide ; tous les autres étaient occupés.
Tous tournèrent les yeux vers l’inscription représentant un livre et une plume, au centre de la salle, tandis qu’une silhouette ronde comme une boule prenait la parole : « Seigneur par intérim, Grand érudit, cela fait des années qu’une réunion d’urgence complète n’a pas été convoquée.
— Nous avons reçu un message : une nouvelle graine de guerre et de destruction a été découverte sur Faelor, un plan subordonné à Norland. Elle vient d’atteindre le niveau 10 et a éveillé son vrai nom », répondit le vieux mage, seigneur par intérim du château.
Presque toutes les silhouettes de la salle frémirent de surprise.
« Une nouvelle mère de couvée ? Après tous ces siècles !
— Et elle a éveillé son vrai nom dès le niveau 10. Elle a bien plus de valeur que la moyenne.
— Elle fera considérablement avancer nos recherches sur les Ténèbres. Nous pourrions même gagner toute une ère de connaissances !
Tandis que tous se mettaient à parler en même temps, une silhouette qui ressemblait à une bête gigantesque prit la parole : « Notre développement stagne depuis plusieurs siècles, et nombre de nos ressources sont devenues instables. Je ne peux pas mobiliser davantage de personnel pour protéger ces matériaux ; la mère de couvée résoudrait tous ces problèmes.
— Cette graine a une grande valeur pour nos recherches ! » s’exclama un humain. « Comment pouvons-nous la réduire à une simple source de soldats ? Cela ralentirait nos recherches.
— La perte de nos ressources ralentira aussi tes recherches ! » gronda la bête. « Nous avons actuellement 62 nœuds instables ; ton approvisionnement en cristaux de soufre vert chutera de 71 % au cours des trois prochaines décennies !
— Ça…
« Hum ! » Une silhouette rabougrie l’interrompit soudain de quelques toussotements. Le silence se fit aussitôt, puis une voix rauque retentit : « L’Histoire nous a maintes fois avertis que chaque mère de couvée était soutenue par une organisation puissante. D’innombrables fils du destin lui sont liés, et le fait que celle-ci ait éveillé son vrai nom au niveau 10 devrait nous rendre d’autant plus prudents. La prudence ne nous fera aucun mal. Le fil du destin a-t-il été tranché ?
— L’apprenti a déjà été jeté dans l’abîme, répondit Rhodey. Nous ne l’avons pas tué de nos propres mains et nous n’avons pas recueilli l’information nous-mêmes. Aucun prophète ne pourra nous découvrir.
— Bien… C’est seulement dommage pour l’apprenti… » La silhouette maigre hocha la tête, satisfaite.
« Tel était son destin », trancha le seigneur par intérim du château pour clore le sujet. Tous les autres acquiescèrent.