Chapitre 1 074
Un pacte pour atteindre le sommet (2)
La sueur commença à perler sous les vêtements de Richard. Il avait envisagé cent choses avant de venir, mais pas celle-là. Les Érudits de Soremburg étaient vraiment bien trop dangereux, qu’ils aient du mana ou non.
Difficile de savoir où en était la situation. Ayant perdu tout contrôle sur elle, Richard ignorait ce que la mère des couvées voulait faire. À ses yeux, n’était-il plus qu’un repas ?
Les yeux brillants, il observa les environs en silence, à la recherche d’une issue. Malheureusement, la mère des couvées contrôlait tout sur des kilomètres à la ronde, et le métal était très rare dans les environs. Les forêts larvaires étaient son territoire, tandis que des déchirures de l’espace-temps, guidées là-haut dans le ciel à des fins défensives, s’ouvraient au-dessus d’elles.
Cependant, en soutenant son regard, empreint de curiosité, Richard ne se sentit pas particulièrement menacé. Malgré son apparence terrifiante, elle était celle qu’il avait élevée depuis sa naissance. La mère des couvées sembla percevoir ses pensées ; son immense corps trembla tandis qu’elle prenait la parole : « Tout être incomplet espère devenir entier, mais une fois cet état atteint, il ne souhaite plus qu’une chose : retrouver les jours où il était incomplet. »
Richard se figea, surpris qu’une parole aussi chargée d’émotion sorte de sa bouche. La mère des couvées qu’il connaissait n’était qu’une machine de guerre, indifférente à tout sauf à la puissance, qui considérait chaque chose sous l’angle des matériaux dont elle était constituée. Son achèvement semblait avoir changé bien des choses.
Elle continua à agiter ses minuscules pinces. « Je n’ai ressenti aucune satisfaction en réparant mon âme, seulement de la confusion. J’ai soudain compris que j’ignorais le sens de ma propre existence, que je ne savais pas ce que je voulais faire ensuite… Vouloir quelque chose pour moi-même, au lieu d’accomplir un dessein, m’est si étrange. Mes instincts me hurlent de dévorer tout ce que je peux pour devenir plus forte, mais je vois bien que cette voie n’a pas de fin. Le plan entier m’appartiendra, puis il sera détruit. Et après, qu’est-ce que je ferai ? J’irai dans un autre plan et recommencerai ?
« J’ai fait mon premier rêve il y a quelques jours. C’était un cauchemar. J’ai vu ce qui, je crois, sera le terme de cette voie : la sphère cristalline qui se brise. Je n’ai ressenti que l’obscurité, la solitude… Ce n’était pas drôle. » Elle s’interrompit brusquement et s’abaissa. « Te souviens-tu de la première fois que tu es venu ici et que tu as bu jusqu’à perdre connaissance ? Depuis, j’ai essayé tant de fois, mais je n’y arrivais pas, pas avant que mon âme soit entière. C’était il y a quelques jours aussi, et la sensation était si étrange. Toutes sortes de pensées bizarres me sont venues de nulle part, mais j’ai pu voir les choses sous un autre angle.
« Ce qui m’amène à la raison de notre rencontre aujourd’hui. J’ai compris qu’un homme ivre ne se méfie pas, surtout quand il l’est à ce point. À ce moment-là, tu avais une confiance absolue en moi. »
Richard sentit soudain l’étrangeté de la situation s’estomper. La mère des couvées évoquait leur ancienne proximité, et ce n’était pas faux. Ils partageaient une âme et dépendaient l’un de l’autre pour survivre à des millions de dangers. Le mot « intimes » ne suffisait pas à décrire leur relation.
Il tenta de porter la main à sa tête, mais son bras ne fit que s’approcher de son immense gueule. Elle s’abaissa davantage et referma ses pinces, lui permettant de la caresser de la paume. Une sensation de réconfort se répandit aussitôt depuis ses doigts, une vague de chaleur familière.
« Ce moyen de communiquer nous convient mieux, maître », dit-elle doucement dans son esprit, tandis que leur lien se rétablissait.
« Tu continues à m’appeler maître ? » se moqua-t-il.
« J’en ai l’habitude, et cela me convient toujours. »
« Hein… Alors, quelle sera notre relation, désormais ? »
« Je… n’arrivais pas à me décider avant ta venue, mais il m’a suffi de te voir pour trouver la réponse. Je veux que les choses restent comme avant : tu peux planifier et guider mon évolution. J’espère seulement que notre relation sera réciproque, cette fois. Pour le dire en termes humains, je veux être ta partenaire. J’espère que tu resteras concentré sur ta voie vers le sommet ; si tu deviens trop lent pour me guider, notre partenariat prendra fin. Tu pourrais même devenir ma proie. »
« Voilà une image peu réjouissante », dit-il en riant.
« Il existe déjà un précédent pour ce genre de relation, et elle se tient juste à tes côtés, non ? »
« Juste à mes côtés ? » s’étonna-t-il.
« Toi et dame Nasia. »
« Nasia ? » Richard fronça les sourcils. « Mais nous ne faisons que travailler ensemble. Ce n’est pas comme si elle allait me détruire. »
« Maître, il y a des choses que tu ne comprends peut-être pas encore. Tu possèdes la capacité de percevoir la vérité du monde, un don inestimable parmi ceux qui détiennent le pouvoir. Même si la probabilité est inférieure à une sur dix mille, dévorer ton âme pourrait transmettre ce don. Avec les capacités de dame Nasia, elle pourrait certainement augmenter encore cette probabilité. »
« Hmm… Comment le sais-tu ? »
« Je le sais, c’est tout. Cela fait partie de ce que j’ai appris en déverrouillant mon vrai nom. »
Richard sourit. « On dirait que je n’ai pas vraiment le choix. »
« C’est le meilleur choix », répondit-elle doucement, tandis que sa voix s’éloignait un peu. « Je crois que nous nous tiendrons au sommet des myriades de plans, toi et moi. »
« Alors, à quoi rimait tout ça ? »
« Parfois, le plus important, c’est de pouvoir choisir. Il s’agissait d’être libre, de décider moi-même de mon destin. »
Il lui tapota doucement la tête. « Très bien, je réussirai. »
« Tu n’as pas intérêt à échouer, sinon je te mangerai. »
« Ha ! Bref, une dernière question. Tu avais dû réparer ton âme au moment où tu as éveillé ton vrai nom ; pourquoi me l’avoir quand même révélé ? Ça semblait authentique. »
« Et ça l’est. Mon vrai nom, Sillo, dans ma langue principale… signifie littéralement “des millions”. Si tu essayais de me contraindre avec mon vrai nom, tu ne toucherais qu’un seul clone ou une seule graine, pas mon corps principal. »
« Ah, je vois. Je suppose que cela faisait aussi partie du plan ? Ils avaient vraiment tout prévu. »
À la surprise de Richard, la mère des couvées secoua la tête. « Leur intention première n’était pas de me libérer. Les Érudits de Soremburg avaient prévu quelques pièges dans leur plan pour pouvoir me contrôler plus tard. Malheureusement pour eux, j’ai su m’en débarrasser comme il fallait. Si l’un d’eux tente de me contrôler, je pourrai asservir son corps et son âme à la place. Il endurera un cauchemar sans fin jusqu’à la fin de ses jours.
« En réalité, le plan consistait à glisser dans mon âme une rune spéciale que seuls les Érudits pouvaient détecter. Ils comprendraient ensuite que j’avais mené le plan à bien, et certains seraient incapables de résister à leur avidité. J’en ai en fait laissé une fausse à l’intérieur, qui inverse le processus. Je pourrai tous les suivre, et il leur sera très difficile de se cacher. Raymond est bien trop arrogant et imbu de lui-même ; il n’a pas le même véritable esprit de recherche que les autres Érudits. À leurs yeux, la famille et les amis ne sont que des entraves. »
Richard ne put retenir un profond soupir, suivi d’un long rire. Depuis qu’elle avait acquis une âme indépendante, la mère des couvées s’était mise à comploter contre autrui sans même y réfléchir. Il secoua la tête. « Puisque tout est réglé, je vais y aller. Je n’ai pas envie de me faire manger, et il me reste encore un long chemin à parcourir jusqu’au sommet. »
« Attends, j’ai des choses à te montrer. » La mère des couvées fit venir sur la plateforme quelques chrysalides volantes, révélant plusieurs types de troupes que Richard n’avait jamais vus. Intrigué par un guerrier en armure noire de trois mètres de haut, il activa Perspicacité et se figea. Le guerrier était de niveau 17 !