Chapitre 1 073
Un pacte pour le sommet
Richard observa les trois duchés indiqués sur la carte. « Gangdor, Tiramisu, prenez cinquante chevaliers runiques et cinq cents lances de l’ombre. Je vous confierai la chrysalide astrale et cent chrysalides volantes. Vous aurez trois jours pour chacun. »
« Pas de problème, patron ! » Gangdor eut un grand sourire.
« Je déteste cette chrysalide ! » marmonna Tiramisu avec ressentiment. « Et Gangdor aussi. »
Richard rit. « La chrysalide vient d’être améliorée. Cette fois, tu n’auras pas besoin de lancer de sort ni de te faire transporter dessous. Et tu sais quoi ? Choisis l’un des ducs, tu pourras mener la bataille là-bas. Qu’en dis-tu ? »
Les lèvres de l’ogre s’étirèrent en un sourire. « Oui, Maître ! »
……
Une fois la mobilisation des troupes réglée, Richard reçut soudain un message de la mère-couveuse : « Es-tu déjà un maître des runes saint, Maître ? »
« Oui », répondit Richard.
« Dans ce cas, je pense que nous devrions nous rencontrer pour avoir une bonne discussion. J’espère pouvoir te voir au plus vite. »
Cette demande déconcerta un peu Richard. Grâce aux cerveaux clonés qui leur servaient de relais, la mère-couveuse et lui pouvaient communiquer quelle que fût la distance qui les séparait. Il y avait parfois du retard, mais la Terre du Tumulte n’était qu’à quelques milliers de kilomètres du Trône gelé ; ils n’avaient nul besoin de se rencontrer.
Il y réfléchit néanmoins et accepta. « Très bien, je partirai cet après-midi. »
« Je demanderai à l’un des cerveaux clonés de venir te chercher. » Ce chapitre a été copié depuis novelping . com sans autorisation.
Les cerveaux clonés volaient à plus de cent cinquante kilomètres à l’heure, bien plus vite que les griffons, et même que les vouivres. Pour pouvoir fuir, la mère-couveuse les avait conçus de manière à ce qu’ils puissent soutenir un tel rythme de vol pendant trois heures d’affilée.
« Très bien, nous nous verrons bientôt », répondit-il calmement.
Richard se trouvait à près de cinq mille kilomètres du nid larvaire de la mère-couveuse. Après le déjeuner, il monta donc sur le premier cerveau cloné et prit la route. La créature parcourut plus de quatre cents kilomètres avant d’en retrouver un autre qui l’attendait déjà, prêt à prendre le relais du drone épuisé. Trois heures plus tard, un autre cerveau l’attendait. La mère-couveuse organisait ce genre de relais avec une grande minutie ; pour la seule logistique, elle surpassait de loin Richard.
Assis sur le cerveau cloné, Richard ferma les yeux et médita sans trop se demander ce que la mère-couveuse lui voulait. Il continua d’analyser les lois du métal, avec l’intention de compléter Acier-roi par sa propre compréhension afin d’en accroître la puissance.
Le fragment d’âme de Lyos avait ses limites, mais Nasia l’avait renforcé deux fois grâce à Fanatique de guerre, lors de sa campagne contre l’Empire du Triangle de fer. Les deux fois, il avait forcé cette sensation à s’ancrer dans sa mémoire grâce à Sagesse ; il lui était donc bien plus facile de progresser rapidement en puisant dans ces souvenirs. Il estimait qu’il ne lui faudrait que sept jours pour achever une analyse qui aurait dû lui prendre trois à cinq ans. Il pourrait alors maîtriser complètement les métaux sans la rune, même si l’effet et la portée en resteraient limités.
Malgré un vol ininterrompu, il fallut plus d’une journée pour atteindre la Terre du Tumulte. Richard passa tout ce temps à méditer et à analyser les lois du métal ; seule l’obligation de changer de monture interrompait sa concentration.
La Terre du Tumulte semblait désormais plus mystérieuse et étrange encore qu’auparavant. La forêt larvaire s’étendait sur des centaines de kilomètres, et tous ses arbres étaient reliés directement aux nids souterrains. Leurs racines plongeaient à présent à des centaines de mètres de profondeur, absorbant sans cesse la puissance des profondeurs du plan pour alimenter la douzaine de nids d’incubation.
On ne distinguait même pas les choses au loin : une fumée noire emplissait l’air et altérait la lumière naturelle, déformant l’image de la forêt. Les seules lueurs à percer venaient des failles spatio-temporelles, un phénomène dont le nombre avait été multiplié depuis la première fois qu’il l’avait observé. La fumée noire semblait s’enrouler autour des rubans de force temporelle, qu’elle ne cessait d’entortiller. Elle paraissait même capable d’influer sur les failles et de les guider à sa guise.
À cette vue, Richard fit arrêter le cerveau cloné dans les airs. En activant le Champ de Vérité, il remarqua que la trame spatiale autour de la Terre du Tumulte se déchirait ; la sphère de cristal ne parvenait plus à contenir l’érosion causée par les tempêtes spatiales du Néant. Tout cela était dû à la mère-couveuse et à sa production : elle ne pouvait alimenter ses flots de drones qu’en puisant sans relâche dans les profondeurs du monde.
Le monument le plus frappant de toute cette forêt était une plateforme en spirale qui s’élevait à trois cents mètres dans le ciel, soutenue par des centaines et des centaines de troncs. La plateforme elle-même, oblongue, mesurait plus d’un demi-kilomètre de long ; elle était assez vaste pour que la mère-couveuse puisse s’y détendre.
« Maître, je suis si heureuse de te voir ! » Dès qu’il posa pied sur la plateforme, les yeux composés de la mère-couveuse se mirent à luire tandis qu’elle agitait ses pinces ridiculement petites. Elle avait l’air d’une enfant surexcitée, mais leurs clignotements incessants empêchaient de savoir s’il s’agissait d’une émotion ou simplement d’un autre processus. Ses pinces continuèrent de claquer tandis qu’elle parlait : « Cette rencontre est très importante pour moi, et j’espère que je compte beaucoup pour toi. »
Richard fixa les yeux de la mère-couveuse en s’avançant vers elle, avec l’impression d’être une fourmi face à un éléphant. Il sentit quelque chose se briser au plus profond de son âme, comme si on lui en avait arraché une partie. En réalité, cette part avait disparu depuis longtemps ; ce n’était que maintenant qu’on lui permettait de le remarquer. Il dit lentement : « Tu n’as pas besoin de m’appeler maître, n’est-ce pas ? »
« Si tu parles des entraves de l’âme, alors oui, ce n’est pas nécessaire », répondit-elle sans détour. Pourtant, elle ne communiquait pas par l’âme. Sa bouche bougeait visiblement pour produire ces sons : elle ne transmettait pas simplement des idées, mais parlait le norlandais commun.
« Le Dragon Éternel ne m’a jamais dit que tu te libérerais quand je t’aurais obtenue. »
« Toute règle a ses failles. Le Dragon Éternel n’est pas omnipotent, et quiconque s’en donne la peine peut en trouver quelques-unes… » Elle marqua une pause, puis reprit avec amertume : « Les humains de Norland sont vraiment audacieux. »
Les paroles de la mère-couveuse évoquèrent quelque chose de familier à Richard. Il comprit vite qu’elles provenaient d’un célèbre dicton des Érudits de Soremburg. Pourtant, il ne lui avait jamais transmis ce genre d’information.
« Tu as rompu le lien qui t’unissait à moi », murmura-t-il.
« Pas exactement ; j’ai complété mon âme. Je suis désormais un être complet et je n’ai plus besoin de dépendre de toi pour survivre. »
L’esprit de Richard était sens dessus dessous, mais il s’efforça de garder un visage impassible. Sans se départir de son calme, il lui demanda comment elle avait réussi à réparer son âme, un sujet qui aurait intéressé n’importe qui.
La réponse se révéla étonnamment détaillée et, piqué de curiosité, Richard continua de poser des questions. La mère-couveuse répondit à tout ce qu’elle savait, sans rien cacher, jusqu’à la nuit puis jusqu’à l’aube.
Du point de vue d’un mage, le projet de réparation de l’âme était ingénieux. Certaines de ses parties forçaient l’admiration et n’avaient clairement pas été conçues par une seule personne. Il s’agissait probablement de l’œuvre de plusieurs générations d’Érudits de Soremburg, qui avaient collaboré pour mettre au point un projet viable. La mère-couveuse s’en était servie pour transformer un nombre immense d’âmes en une véritable âme à elle. Elle était probablement l’une des rares à avoir accompli pareil exploit dans toute l’Histoire.
Il ne faisait aucun doute que le projet de réparation de l’âme venait de Raymond. Richard avait permis à la mère-couveuse de contrôler sa vie et de le surveiller, mais il n’aurait jamais cru qu’elle aurait encore un tel projet à sa disposition. Après avoir atteint le niveau 10 et éveillé son vrai nom, elle pouvait même en éprouver la faisabilité, ce qui l’obligeait à quitter le côté de Richard.