Chapitre 1 070
Rune sainte
Mountainsea s’éveilla lentement, les yeux dans le vague, tandis que son nez reniflait les alentours. Elle se mit péniblement debout et se tourna vers le laboratoire de fortune de Richard, mais la somnolence eut vite raison d’elle : elle retomba et se mit à ronfler.
Dans la cour voisine, le seigneur ogre s’était lui aussi redressé. L’œil de Moyenne Saignante brillait d’un éclat vif. « Qu’est-ce que c’est ? Ça sent si bon ! Tu le sens, toi aussi ?! »
Tiramisu se gratta la tête, perplexe. « Bon ? Je ne sens rien, moi. Tu m’empêches de dormir ! »
« Cette chose va nous aider à évoluer ! Si on la mange, on deviendra des seigneurs légendaires ! Je te l’ai déjà dit : arrête d’étudier la magie ou je ne sais quoi. On est déjà assez forts, il suffit de se concentrer là-dessus pour s’améliorer. »
Tiramisu renifla. « Il y a eu tant de seigneurs légendaires par le passé, mais pas un seul mage légendaire. Je veux être le premier ! Mon nom entrera dans l’Histoire ! »
Les deux têtes continuèrent à se chamailler sans relâche, leurs voix montant peu à peu.
Waterflower se redressa soudain dans son lit et balaya les alentours du regard, sur ses gardes, tout en saisissant le Berger du Repos éternel qu’elle avait posé à côté d’elle. Malgré l’obscurité, elle distinguait les lieux sans peine. Perplexe, elle sentit quelque chose l’appeler ; la chose semblait si importante que son instinct lui intimait de se précipiter vers elle. Pourtant, la voix dans son esprit était brouillée et elle ne parvenait pas à en trouver la source. Après être restée un moment assise en silence, elle força son cœur palpitant à ralentir.
Les dieux de Faelor ne furent pas les seuls à percevoir l’apparition de l’âme magique : nombre des guerriers les plus puissants du plan la ressentirent au même instant.
[…]
« Peu importe, c’est fait », lança Richard après quelques instants d’inquiétude. Il était submergé par une joie immense et la main qu’il tendait vers la rune se mit même à trembler légèrement. La lueur se dissipa peu à peu lorsqu’il la prit, mais les pulsations de mana qui l’habitaient restaient évidentes, empreintes d’une spiritualité qui semblait prête à jaillir.
Malgré le phénomène colossal, aussi spectaculaire qu’un orage, il douta pour la première fois de ses propres yeux. Il activa Perspicacité et examina soigneusement la composition de la rune. Après l’avoir inspectée à plusieurs reprises, il dut enfin admettre que la conscience du Roi de l’Acier s’était assimilée aux pouvoirs de la rune, se remodelant entièrement en une âme magique. Cette rune avait une âme !
À Norland, on donnait un autre nom à ce genre de runes : les runes de grade 5, ou runes saintes. Autrement dit, il était désormais un runomancien saint ! Il lui restait encore du chemin à parcourir avant d’égaler un véritable runomancien saint — il n’était pas encore légendaire —, mais cela ne faisait que rendre son exploit plus terrifiant encore. Dans toute l’histoire de Norland, seule une poignée de runomanciens avaient peut-être atteint la sainteté dans l’art des runes avant de devenir des mages légendaires.
Une fois l’existence de l’âme magique confirmée, il devait à présent étudier en détail les capacités spécifiques de la rune. Les runes ordinaires étaient strictement définies par leur conception ; seul le savoir-faire du créateur et celui de l’utilisateur déterminaient l’étendue de leur puissance. Mais il n’en allait pas ainsi des runes saintes. L’âme magique leur conférait des propriétés qu’il était impossible de prévoir avec une certitude absolue, si bien que deux créations d’une même rune sainte avaient tendance à différer. C’était également le cas des sept Anges de l’Empire de l’Arbre Sacré : chaque ensemble d’Armure céleste de Saint Peter était différent.
Pourtant, Richard n’arrivait pas à se concentrer pour analyser la rune. Des souvenirs affluèrent dans son esprit, et l’image d’une certaine mage légendaire aux cheveux d’or s’imposa à lui. Sharon avait profondément marqué sa vie, peut-être plus encore que Gaton et Elena. La nuit du destin avait laissé en lui un souvenir impérissable. Aujourd’hui, après des décennies d’efforts, il pouvait enfin aller la trouver et prétendre être son égal. Ce chapitre a d’abord été publié sur novelрing.com.
Bien sûr, ce n’était peut-être là qu’un vœu pieux. Un runomancien saint valait bien davantage qu’un mage légendaire ordinaire, mais Sharon était différente, unique. À ses côtés, le royaume légendaire semblait n’être qu’une étape franchie sans effort, une simple fondation pour tout ce qui suivait.
Il décida rapidement de se rendre à Deepblue dès que la situation serait réglée à Faelor, afin de lui parler à nouveau. Il lui avait jadis promis d’explorer les profondeurs des myriades de plans pour achever l’Aria de Deepblue de grade 6 ; à présent, il avait enfin les qualifications nécessaires pour tenir cette promesse.
Ce ne fut qu’après avoir raffermi sa résolution que ses émotions s’apaisèrent et qu’il put examiner les capacités de la rune. Il détacha rapidement sa rune de Domaine du Souverain et plaça la nouvelle sur son corps, sans même prêter attention à la douleur que lui causait l’opération. En sentant l’énergie circuler en lui, il comprit vite que l’âme magique avait conservé le pouvoir de Lyos sur les métaux. Celui-ci dépassait de loin les manipulations ordinaires et égalait les lois du Roi de l’Acier. Pour le dire simplement, il avait hérité d’une partie des lois de Lyos. Rien que par ses capacités, cette rune équivalait à une autre compétence légendaire !
À force d’améliorations, la rune du Domaine du Souverain était devenue un élément essentiel de l’ensemble de runes du Désintégrateur, qui lui conférait une mobilité accrue et atténuait les effets de l’environnement. Elle était indispensable sur le Champ du Désespoir. Cependant, perdre cette capacité lui procurait un avantage considérable dans les lieux riches en métaux. Ce n’était pas un problème : la plupart des plans connus regorgeaient de métaux.
En raison de son origine et de ses propriétés, Richard décida de baptiser cette rune Acier-roi. Une faible aura verte se répandit depuis sa main lorsqu’il commença à l’activer, mais il sentit soudain quelque chose et sortit de la pièce.
Quelques instants plus tard, Nasia entra dans la cour. « J’ai senti que tu avais créé quelque chose de remarquable, alors je suis venue voir. »
Richard allait répondre quand la terre trembla, comme si un géant s’avançait à grands pas vers eux. Il crut d’abord qu’il s’agissait de Tiramisu, mais même le seigneur ogre ne faisait pas autant de bruit. Nasia claqua la langue. « Regarde, quelqu’un l’a senti et arrive déjà. À ton avis, qui est-ce ? L’avatar d’un dieu ou un guerrier légendaire ? »
Le sol se mit à trembler encore plus violemment ; on aurait dit qu’un mammouth antique chargeait droit sur eux. Une aura sauvage jaillit au loin, si puissante que les gens ordinaires en auraient perdu le souffle, mais rien ne se dessinait à l’horizon. Richard se calma pourtant aussitôt et se retourna vers Nasia : cette aura lui était familière et, à mesure qu’elle approchait, il ne put que lui adresser un sourire étrange.
La princesse de Klandor avançait les yeux fermés, guidée uniquement par son odorat. La scène lui était familière, mais contrairement à toutes ces années auparavant, Richard était désormais assez fort pour ne pas se faire renverser. Même si Urazadzu était encore là, il n’aurait pas pu maîtriser les mouvements de Richard.
À demi endormie, Mountainsea ne retenait pas la force de ses pas. S’il avait fermé les yeux, Richard aurait facilement pu la prendre pour une bête antique chargeant à travers le plan. Son aura bestiale était si pure que même Nasia ne put s’empêcher de la louer. « Une lignée si puissante ! »
Richard regarda Nasia avec surprise. Cette femme semblait tout savoir et, de sa part, entendre un éloge aussi sincère, sans la moindre pointe de suffisance, lui paraissait presque impossible. Du moins, c’était la première fois qu’il percevait une telle sincérité chez elle.
Mountainsea continua de foncer droit vers Richard, le nez frémissant sans cesse. On aurait dit qu’elle voulait avoir le meilleur des deux mondes : elle dormait, mais son instinct la guidait vers l’âme magique. Elle fonça droit sur lui et le poussa jusqu’au mur de la cour.
Richard ne put s’empêcher de rire, désemparé par son comportement, puis lui donna plusieurs petites tapes sur la tête pour la réveiller.
« Qu’est-ce que tu as fabriqué ? Ça sent bon ! » Elle se blottit contre lui. « Ah… Ça ne sent quand même pas aussi bon que toi. »
Nasia esquissa un sourire. « Ce petit monstre deviendra quelqu’un de formidable. Attention, elle pourrait même te manger en grandissant. Tu ferais mieux de la manger maintenant. »
Richard renifla devant ce mauvais jeu de mots et l’ignora complètement pour se tourner vers un autre tremblement, plus léger, qui secouait la terre.
« Patron, tu as encore fabriqué quelque chose de formidable ? Je peux le manger ? » cria Moyenne Saignante, l’œil brillant de convoitise.
En voyant Waterflower apparaître à son tour non loin de là, Nasia fut un peu décontenancée. Elle marmonna pour elle-même, puis reprit : « Tu es vraiment incroyable. Réussir à réunir autant de personnes aux dons aussi terrifiants… Ce n’est tout de même pas que de la chance, si ? »
« Ça… » Richard balbutia aussitôt, tandis que des souvenirs lui revenaient en tête. Nasia avait raison : quiconque pouvait percevoir la naissance d’une âme magique était un être hors du commun. Son seul talent inné le conduirait aux portes du royaume légendaire, peut-être même au-delà. Rares étaient ceux qui se retrouvaient réellement bloqués à cette frontière, incapables de progresser.
Waterflower aurait peut-être besoin d’un peu de chance, mais elle deviendrait un jour une figure légendaire. Tiramisu était déjà à mi-chemin, tandis que Mountainsea était assurée d’atteindre le royaume des êtres épiques. Comparé à eux, le talent de Richard lui-même était médiocre ; ses progrès ne devaient qu’à son souci méticuleux du détail et à son travail acharné.
La chance ne pouvait expliquer qu’il ait réussi à rassembler un groupe de compagnons aussi puissants. À talent égal, si l’on exceptait le mystérieux Mordred, Richard avait réuni un meilleur groupe que Gaton lui-même. Mais il n’en était pas vraiment l’artisan ; en vérité, il y était à peine pour quelque chose.
Une paire d’yeux dorés pâles s’ouvrit silencieusement dans son esprit, et leur seul souvenir lui serra le cœur. Lorsqu’il avait découvert Waterflower et ses autres compagnons, Flowsand était elle aussi présente. Avec le recul, c’était elle qui l’avait guidé dans ses choix, lui révélant même à quels royaumes ils parviendraient, des années avant qu’ils ne les atteignent. Elle avait aperçu, dans le fleuve du temps, quelque chose qui lui avait permis de discerner leur potentiel.
Pourtant, les lois du temps étaient justes et impitoyables. Si elle avait rassemblé autour de lui un groupe de puissants guerriers, elle-même avait été forcée de s’éloigner. Peut-être en payait-elle le prix depuis tout ce temps ; malgré tout, elle l’avait aidé bien davantage qu’elle n’aurait dû.
À cet instant, le château impérial fut en émoi tandis que le reste de ses compagnons se rassemblait rapidement. Tous brûlaient d’envie de savoir ce que Richard avait créé après s’être enfermé si longtemps.
Il ne répondit cependant pas directement à leurs questions. Il fit plutôt apporter par un chevalier des runes un tas de lames et d’armures ordinaires, dont plusieurs modèles étaient réglementaires pour les gardes impériaux. L’équipement était fait de matériaux convenables, mais n’avait rien d’exceptionnel.
« Je l’appelle Acier-roi », dit-il en prenant une épée au hasard et en la faisant tourner dans sa main. « Regardez bien. »
Il s’avança vers Gangdor et abattit son épée. La brute leva sa hache de guerre pour parer. Dans un crissement assourdissant, l’une des têtes de la hache se brisa net !