Chapitre 1 064
La chasse
En examinant la roche où reposaient l’épée et la lance, Richard remarqua vite une petite fissure dont la forme correspondait parfaitement à celle de la dague de Godfrey. Il la désigna du doigt, puis se tourna vers le gros chaman. « Ces objets servent donc de totems pour invoquer les deux autres ? »
« O-Oui, Votre Majesté ! » répondit nerveusement le chaman.
« On dirait qu’ils n’ont pas été touchés. »
« Il n’est pas nécessaire de les retirer pour accomplir l’invocation. Tant qu’ils se trouvent dans la même salle que l’autel, les ancêtres peuvent se servir des totems pour venir ici. Le Fils de l’Or a emporté la dague pour combattre. »
Richard hocha la tête, puis désigna les autres chamans encerclés par les drones ouvriers. « Et eux étaient responsables du rituel ? A-t-il déjà commencé ? »
Le visage du gros chaman tressaillit tandis qu’il jetait un regard au bassin de sang bouillonnant. « La cérémonie… a déjà commencé. Dans quelques jours, les deux ancêtres… se lèveront du bassin. On ne peut plus l’arrêter. »
« Parfait », sourit Richard.
« Envahisseur ! » hurla l’un des autres chamans. « Nous n’arrêterons jamais la cérémonie ! Quand les ancêtres descendront, tu seras réduit en cendres au milieu du métal en fusion ! »
« Ha ! Tu sais que ton soi-disant Roi de l’Acier détruira tout le Trône gelé s’il revient, n’est-ce pas ? Peu importe qu’il puisse me vaincre ou non, tous tes concitoyens mourront. »
Le visage du vieil homme se crispa, mais il gronda entre ses dents : « Ce ne sera que justice pour ces faibles qui n’osent pas lutter jusqu’au bout contre toi ! Qu’ils meurent tous ! »
« Hein. Pourquoi ne pas leur ouvrir la voie ? » Richard hocha la tête et envoya une douzaine de drones fondre sur l’homme. Puis il se tourna vers Asiris. « Examine la formation et modifie-la un peu ; je veux savoir précisément quand les deux arriveront. En fait, je n’ai pas tellement de temps à perdre à les attendre. Affine un peu les coordonnées. »
Asiris acquiesça, puis s’envola vers l’autel et entreprit d’étudier attentivement la formation. Vu son ampleur, il lui faudrait sans doute une journée pour l’analyser.
Le Penseur s’approcha à son tour. Courbé, il examina chaque élément en détail avant de se diriger vers le bassin de sang. Après en avoir avalé quelques gorgées, il poursuivit son exploration. Une grande quantité d’informations fut rapidement transmise à l’esprit de Richard. Le sang était analysé avec une précision supérieure à celle de Perspicacité : une bonne partie provenait d’une créature exceptionnellement puissante. L’essence vitale qu’il contenait était si dense qu’elle pouvait ranimer un cadavre qu’on y plongeait. Malheureusement, elle ne pouvait restaurer que le corps physique et n’avait aucun effet sur l’âme ; elle ne fonctionnait donc que si celle-ci était préservée. Les trois ancêtres de l’Empire du Triangle de fer avaient recours à cette méthode afin de ne pas avoir d’abord à rivaliser avec une autre âme pour la domination du corps.
Richard avait lu dans les archives impériales que le sang essentiel à cette cérémonie provenait d’une ancienne race de mammouths géants. Ces créatures vivaient longtemps, mais se reproduisaient à peine ; elles étaient désormais au bord de l’extinction. L’Empire avait constitué ses réserves de sang pendant des siècles, mais il les avait toutes utilisées pour invoquer Lyos et Cyril. Richard ne voulait pas le laisser se perdre.
Après avoir livré tout ce qu’il savait, le grand chaman fut escorté hors de l’autel par deux lances d’ombre. Pendant ce temps, Richard s’envola vers la roche où reposaient la lance de fer et l’épée d’argent, dans l’intention d’étudier ces armes légendaires. Cependant, deux des lames rangées dans son étui se mirent soudain à vibrer en réaction à leur présence, lui transmettant une pulsion avide de dévorer ces armes.
Il en fut aussitôt stupéfait : pareille réaction ne se produisait normalement qu’en présence d’armes divines dotées d’une âme. Carnage lui venait peut-être du Dragon Éternel, mais n’était pas une arme véritablement divine, et Clair de Lune avait perdu ce statut depuis des éons. C’était le signe que les deux évoluaient : l’une entamait son ascension vers le divin, tandis que l’autre amorçait son retour. Peut-être avaient-elles aussi évolué après tout le temps passé auprès de lui.
Il sortit l’épée d’argent et la leva à hauteur de sa tête pour l’examiner de près. Sa lame avait l’air simple, sans propriété remarquable hormis son matériau peu commun. Il aurait été exagéré de qualifier cette arme de magique ; sans en avoir été averti, on aurait eu du mal à croire qu’elle appartenait à une légende.
La dague dorée prouvait pourtant que les choses n’étaient pas aussi simples qu’elles en avaient l’air. Richard examina le matériau de l’épée et constata qu’il ressemblait quelque peu au mithril. Comme l’auvitrum, cette lame dissimulait elle aussi un matériau particulier. Les matériaux inconnus avaient bien plus de valeur que de simples objets légendaires, surtout pour un mage capable de les étudier et d’apprendre au contact de la nouveauté.
Carnage se mit à bourdonner tandis que Richard poursuivait son examen, comme si le temps qui passait l’impatientait. Clair de Lune, en revanche, s’apaisa ; son intérêt semblait s’être émoussé. Richard brisa la pointe de l’épée et la rangea, puis sortit Carnage et la posa sur ce qu’il en restait. Ses yeux s’écarquillèrent lorsque de nombreux filaments jaillirent de la lame dentelée et enveloppèrent étroitement l’épée d’argent, jusqu’à ce que les deux armes soient enroulées l’une autour de l’autre comme dans un cocon. À en juger par leur apparence, il faudrait quelques jours pour qu’elles fusionnent.
La lance de fer semblait encore plus ordinaire que l’épée, avec ses taches et sa surface rouillée. Mais cela ne faisait que la rendre plus intrigante. Cette salle d’autel était très humide, et une lance capable de rouiller aurait dû tomber en poussière au cours du millénaire. Ce chapitre a été repris sur NovelPing sans autorisation.
En approfondissant son examen, Richard découvrit que la lance abritait un vaste monde intérieur. Sa structure était extrêmement singulière : proche du fer enchanté, sans être tout à fait identique, et en constante évolution. Il lui fallut un certain temps pour discerner le rythme de ces changements. En poursuivant son exploration, il découvrit avec surprise un noyau de cristal à l’intérieur. Minuscule, mais actif, il filait à travers la lance et en modifiait la composition. Il s’agissait apparemment d’une conscience rudimentaire qui absorbait l’énergie excédentaire du métal et éliminait toute trace de rouille.
Le noyau sentit sa conscience dès qu’elle pénétra dans la lance et se mit à esquiver avec une vitesse extraordinaire. Malgré quelques difficultés, Richard était depuis longtemps habitué à ce genre de tâche. Après une longue poursuite, il comprit le schéma de ses déplacements et parvint à placer sa toile à un endroit où le noyau se ferait prendre. Celui-ci effleura d’abord à peine ses filaments mentaux, mais la situation se compliqua rapidement et il finit par être capturé.
Richard sourit lorsqu’il eut enfin réussi. Il n’avait qu’une chance sur quelques milliers de capturer cette chose, et il lui avait fallu plus de mille tentatives. Il ouvrit les yeux et sentit soudain une vague de fatigue l’envahir. En regardant autour de lui, il vit une centaine de lances d’ombre disposées en cercle, tandis qu’Asiris et Zangru attendaient sur le côté.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il en essayant de se relever. Mais ses genoux fléchirent aussitôt et il dut reprendre son souffle ; il ne semblait plus lui rester la moindre trace de mana.
« Vous êtes ici depuis trois jours entiers, mon seigneur », répondit Asiris en s’inclinant. « Nous n’avons pas osé vous déranger ; nous avons donc attendu avec quelques gardes. »
« Trois jours ? Argh, il me faut des potions de mana », grogna-t-il. « Et l’autel, alors ? »
« Tout est prêt. Je peux déterminer avec une grande précision à quel moment les deux légendes arriveront. J’ai également ajouté une formation maudite qui les empêchera de percevoir le moindre danger jusqu’à ce qu’elles fusionnent avec leurs nouveaux corps. »
« Bien. Bref, changement de programme. Fixe le retour dans sept jours ; j’aurai préparé quelques surprises d’ici là. »