Chapitre 1 058
Boule de feu ? Boule de feu !
Ayant enfin repris son souffle, Gangdor repoussa les soldats qui le soutenaient et s’appuya sur sa hache. Il se fit craquer le cou avec force, puis lança : « Laissez-les, chef ! La barrière est puissante, mais elle doit consommer énormément d’énergie. Je ne pense pas qu’ils puissent rester enfermés là-dedans très longtemps. Si on encercle les lieux, elle finira par disparaître. »
Le colosse avait raison : même à Norland, un domaine d’une telle puissance était rare. Mais il couvrait une zone bien trop vaste ; compte tenu du niveau magique de Faelor, le maintenir quelques jours aurait déjà relevé de l’exploit et nécessité toutes les ressources de l’Empire.
À présent, les autres compagnons de Richard s’étaient rassemblés. Tous les lanceurs de sorts se mirent à examiner la barrière, et même Asiris et Tiramisu, épuisés, s’y essayèrent. De son côté, Moyenne Saignante se tourna vers Richard. « Je tente ma chance, chef ?
Le seigneur ogre avait encore la tête qui tournait un peu, et la pointe de sa corne étincelait d’une lueur dorée anormale. Le choc frontal contre Godfrey l’avait blessé, et même les papes des trois déesses ne pouvaient pas guérir instantanément les dégâts causés par un légendaire. L’ogre avait même insisté pour retourner prématurément sur le champ de bataille, aggravant encore ses blessures. Une fois ses maigres réserves de mana épuisées, il s’était reposé sur sa peau épaisse et sa régénération pour écraser ses adversaires au corps à corps.
Nasia s’avança à son tour. « Je peux m’occuper de cette chose fragile, mais il faudra en payer le prix. Une offrande intermédiaire, qu’en dites-vous ?
Richard fit signe à l’ogre de reculer et ignora également les exigences exorbitantes de Nasia. Puis il s’avança. « Vous oubliez que je suis un mage.
Cette déclaration suscita des réactions diverses parmi ses compagnons. Ceux qui ne l’avaient pas connu à ses débuts n’en tinrent pas compte : ils avaient davantage l’habitude de le voir découper ses ennemis à l’épée. Même ceux qui le connaissaient le mieux restaient sceptiques. Pour venir à bout de cette chose, deux grandes options s’offraient à eux : comprendre son fonctionnement ou lancer une attaque assez puissante pour dépasser les limites de la barrière. La première était envisageable, mais, à en juger par ses gestes, il semblait plutôt miser sur la seconde.
Et, de fait, il commença à réciter l’incantation d’un sort. Tous brûlaient de curiosité : quand Richard lançait un sort, sa puissance offensive était décuplée et il le terminait en une fraction du temps habituel. Ils l’avaient déjà vu lancer des sorts de septième niveau sans la moindre incantation, mais, cette fois, sa voix résonna longuement.
Les mages présents reconnurent rapidement, dans les premiers mots de l’incantation, ceux d’une boule de feu. Nombre d’entre eux pouvaient lancer ce sort sans prononcer une seule syllabe. Une simple magie de troisième niveau exigeait-elle donc une incantation aussi longue, même améliorée ?
Une boule de feu apparut entre les mains de Richard. Elle ressemblait à n’importe quelle autre, mais il était clair qu’il n’en avait pas fini : il poursuivit son incantation, et seuls quelques-uns parvinrent à distinguer vaguement les mots runiques qu’il commençait à employer. Les prêtres, eux, comprirent peu à peu davantage que les mages : il était passé progressivement à la langue divine.
Les langues divines étaient étranges. En théorie, chaque plan et chaque panthéon possédait la sienne, mais en connaître une permettait généralement de comprendre assez bien les autres. Peut-être parce qu’elles étaient influencées par les lois fondamentales, même les prêtres ordinaires pouvaient sentir le monde réagir aux paroles et deviner ce qui se disait. Même ceux qui se trouvaient du côté de l’Empire en comprenaient soixante-dix à quatre-vingts pour cent des syllabes, mais ils n’avaient aucune idée de la manière dont leur combinaison produisait un effet d’ensemble.
…
Deux sous-légendes apparurent sur les remparts du château, bavardant gaiement, sans se soucier de leur mort imminente. Leurs voix pleines d’entrain portaient jusqu’aux oreilles de Richard, pourtant distant d’un kilomètre. À l’évidence, elles parlaient exprès assez fort.
« Ce type, c’est le Duc cramoisi, pas vrai ?
— J’ai entendu dire que c’était un grand mage.
— Ouais, un grand mage incapable de lancer une boule de feu instantanément ! Ha ha ha !
— Il compte vraiment briser notre barrière divine avec des boules de feu ? Combien va-t-il en essayer ? Dix ? Vingt ?
Un mage plus âgé s’avança parmi eux. Il regarda au-dehors et répondit calmement : « Il compte peut-être lancer une boule de feu d’un genre très particulier. Mais peu importe : la barrière résistera à tout. Il ne nous atteindra pas, à moins d’être prêt à remplir toute la place des corps de ses soldats.
…
Le vieil empereur se tenait sur le balcon du donjon, les yeux tournés vers la place au loin. À cette distance, il distinguait à peine quoi que ce soit.
Un mage royal se tenait près de lui, au garde-à-vous, et le rassura : « Vous n’avez pas à vous inquiéter, Votre Majesté. Tant que l’énergie fondamentale des montagnes ne sera pas entièrement épuisée, ce bouclier ne pourra pas être brisé ; en tout cas, aucune quantité de boules de feu n’y suffira… Hum… Si le duc perd patience, nous pourrions même récupérer une partie de nos pertes.
L’empereur connaissait mal la magie, mais il était intelligent. Il secoua la tête, méfiant. « Une incantation de boule de feu peut-elle vraiment durer aussi longtemps ?
— Bien sûr que non. Même les sorts de neuvième niveau ne demandent pas autant de temps… Attendez ! » Le mage paniqua soudain, se rappelant enfin que le Duc cramoisi était le disciple d’un mage légendaire. Un sort qui exigeait une préparation aussi longue serait forcément d’une puissance inimaginable, peut-être même du légendaire dont parlaient les récits ! Il lança aussitôt un sort de clairvoyance et fit apparaître un écran d’eau qui agrandissait la scène sur la place.
…
La boule de feu entre les mains de Richard ne faisait même pas un mètre de large, mais il était loin d’avoir terminé. Très peu de personnes parvenaient encore à comprendre ses paroles ; l’incantation était désormais presque entièrement prononcée en langue divine. Il fallut plusieurs minutes pour que la boule de feu commence enfin à grossir, jusqu’à dépasser les deux mètres de diamètre.
L’incantation prit peu à peu un ton plus lugubre, plus archaïque et plus grandiose. Une aura étrange imprégna la ville, comme si une puissance abyssale avait posé les yeux sur Faelor. Tous ceux qui se trouvaient à proximité en furent affectés et se firent graves et solennels ; même Mountainsea se réveilla sur le dos de Tiramisu.
La lumière des étoiles se mit à ruisseler dans les flammes déchaînées, puisant sa puissance directement dans le puits des étoiles. La boule de feu se mit à ressembler aux nuages d’orage : elle absorbait toute l’énergie latente alentour, mais, au lieu de grossir, se densifiait de plus en plus. Lorsque l’énergie de la lune bleue s’y mêla enfin, son cœur s’illumina d’éclairs azur tandis que les flammes liquides s’étendaient à l’intérieur.
Le mage royal qui se tenait près de l’empereur se mit à trembler de peur, tandis que le vieil homme, devant l’écran d’eau, était accablé par le désespoir. Sur les remparts, les sous-légendes blêmirent, incapables de prononcer un mot, tandis que le grand mage levait les yeux vers le ciel et commençait à murmurer une incantation.
À l’approche de la fin, Richard passa à une langue divine totalement étrangère que personne ne comprenait. Pourtant, chaque mot qui résonnait semait la confusion et un désespoir glacial dans le cœur de ceux qui l’entendaient. Nasia fixait à présent Richard sans même cligner des yeux, la bouche légèrement entrouverte.
Dans une pièce quelconque du palais impérial, un vieil homme décharné ouvrit soudain de grands yeux. « La langue du chaos primordial ! C’est celle que mon Seigneur a révélée à son serviteur le plus fidèle ! Qui a le pouvoir de la manier ? Ce n’est pas… Ah !
Alors que l’homme se mettait à hurler, l’étrange boule de feu quitta les mains de Richard et s’envola silencieusement vers le palais. Elle n’était pas particulièrement rapide, mais ne tarda pas à pénétrer dans le domaine de la barrière. La lumière ondula tout autour d’elle, mais la boule poursuivit sa route sans ralentir et frappa les portes du château.
Le monde fut soudain englouti par le bleu et le blanc ; seuls les saints purent distinguer le moindre détail au milieu de cette lumière éblouissante. La boule de feu passa rapidement du bleu au rouge et forma un pilier de flammes large de cent mètres. La barrière trembla violemment avant d’éclater en un million de fragments, mais les flammes continuèrent d’engloutir tout ce qui se trouvait à portée.
Qu’ils fussent le vieil empereur sur son balcon ou les propres compagnons de Richard, tous restèrent figés de stupeur en voyant le majestueux château du Trône gelé disparaître sur un tiers de sa hauteur en quelques instants. Les portes s’évanouirent complètement, et les cinq sous-légendes postées sur les remparts furent désintégrées. Le monde entier s’immobilisa.