Chapitre 1 049
Monde des millions
En contemplant la capitale impériale, dont le ciel semblait avoir été ravagé par une catastrophe, Richard marmonna : « Je trouve toujours que cette histoire de sacrifices de sang et d’âmes coûte bien trop cher. Et ça n’a même pas l’air très stable. »
« Au moins, ça peut réussir, répliqua Nasia avec sarcasme. La personne téléportée peut se charger de compenser l’instabilité. Qui voudrait explorer le Néant sans être au moins une légende ? Faelor a beau être un plan primitif, sa force lui appartient au moins. Et toi ? Tu peux téléporter des légions d’un plan à l’autre pour un coût dérisoire, mais que se passera-t-il si le Dragon Éternel cesse de veiller sur toi ? Oublie le reste : serais-tu seulement capable de regagner Norland par tes propres moyens ? »
« J’ai les coor…données », commença Richard, avant de s’interrompre. Il pouvait désormais être considéré comme un maître en géométrie planaire, mais même lui peinait à effectuer ces calculs. Toutes les coordonnées dont il se souvenait provenaient du système de l’Église : formulées dans un langage divin simplifié, elles ne représentaient que les véritables coordonnées.
C’était tout l’intérêt d’enregistrer les plans auprès de l’Église. On obtenait ainsi des coordonnées simplifiées, utilisables pour construire des Phares du Temps et prier le Dragon Éternel de maintenir le canal ancré. La force temporelle renforçait ensuite la stabilité du passage, réduisant considérablement les dangers de la téléportation et épargnant à l’utilisateur la plupart des calculs complexes, dont le dragon se chargeait.
Un rapide calcul lui révéla qu’il n’effectuait lui-même qu’un dixième du travail total, ce qui réduisait les risques dans des proportions similaires. La magie spatiale avait rapidement progressé au cours du dernier millénaire, mais toutes les coordonnées avaient été remaniées selon le système simplifié de l’Église du Dragon Éternel. De nombreux grands mages pouvaient voyager seuls entre les myriades de plans, mais ils comptaient sur l’aide du dragon.
Peut-être que moins de la moitié des légendes de Norland étaient réellement capables d’explorer les myriades de plans.
Richard se retourna vers la paladine qui se tenait derrière lui. « Tu m’entraînes sur une pente dangereuse… »
Nasia haussa les épaules. « Je ne t’entraîne nulle part, je te signale simplement une éventualité. Les chances que cela arrive ne me regardent pas ; sans notre coopération, je ne m’en soucierais même pas. Au fait, tes bestioles sont plutôt mignonnes, même si leur carapace est trop molle. Tu m’en donnerais quelques centaines ? »
Ce n’est qu’alors que Richard sortit de sa torpeur et remarqua les faibles cris du cerveau cloné sous lui. Nasia s’ennuyait et enfonçait sa lame dans sa carapace, criblant de profonds trous sa surface noire et métallique. Richard sentit aussitôt son visage tressaillir : ses deux épées étaient des objets légendaires ! Même la mère de la couvée n’aurait pas pu résister à une telle attaque, alors le cerveau cloné, n’en parlons pas.
Il ignora complètement cette demande intéressée. Après plusieurs améliorations, la valeur du cerveau cloné n’était plus dépassée que par celle d’unités spéciales comme Phaser, la licorne et le Penseur. Chacun exigeait une certaine quantité de divinité et deux jours de production, ce qui représentait une ponction colossale sur ses ressources. Il n’en avait fabriqué qu’une centaine environ au cours de la dernière décennie ; il était hors de question de sacrifier des années du temps de la mère de la couvée pour en offrir des centaines à Nasia.
Cependant, l’idée que ces créatures étaient mignonnes méritait réflexion. C’était peut-être une plaisanterie, mais cela pouvait aussi révéler les goûts de Nasia. Écartant toute hypothèse sur d’éventuelles histoires intéressantes, il observa la capitale noyée dans le brouillard. « On dirait qu’un petit profit supplémentaire nous tombe tout cuit dans le bec. »
« L’exploration d’un plan réserve toujours des récoltes inattendues. Même un plan limité au niveau 10 recèle forcément quelque chose d’intéressant ou d’utile », affirma Nasia.
Richard acquiesça et renvoya le cerveau cloné à la base.
……
Quelques jours plus tard, l’armée du Duché cramoisi atteignit la capitale impériale et établit un immense camp à plusieurs kilomètres de la ville. Plus de 300 000 soldats étaient répartis sur une si vaste étendue qu’on n’en voyait pas le bout, mais peu d’entre eux prendraient réellement part aux combats. Nombre d’entre eux étaient affectés à la logistique ; ils savaient se battre, mais Richard n’avait aucune intention de les envoyer sur le champ de bataille.
Bâtie sur une montagne enneigée, la capitale de l’Empire s’appelait le Trône gelé. La ville s’étendait le long de la pente, et ses murailles, au lieu d’avoir été abattues lors des agrandissements successifs, avaient été maintenues en parfait état. La cité s’était ainsi développée par paliers, ceinte de plusieurs rangées de remparts, ce qui la rendait facile à défendre. Aucun ennemi n’avait jamais atteint son cœur.
La plupart des villes de montagne étaient vulnérables aux sièges prolongés. Pourtant, malgré son million d’habitants, le Trône gelé était traversé par trois rivières qui lui assuraient un approvisionnement constant en eau. Quant à la nourriture, Faelor n’en avait jamais manqué ; étant l’un des plans les plus fertiles, même son nord glacial, qui ne connaissait qu’une seule récolte par an, ne manquait pas de provisions.
L’Armée cramoisie ne se pressait pas d’attaquer la ville. Richard envoya des milliers de rangers patrouiller dans les environs et couper les lignes de ravitaillement, mais cela n’eut guère d’effet. Les réserves de vivres pouvaient tenir une année entière, et le matériel s’entassait déjà à l’intérieur comme des montagnes.
Dans la tente de commandement, Richard semblait perdu dans ses pensées, les yeux rivés sur l’immense carte devant lui. Il étudiait une maquette miniature du Trône gelé, dont les détails étaient constamment enrichis. Des centaines d’oiseaux menaient des reconnaissances dans le ciel, tandis que des papillons de nuit et des rats s’infiltraient par les rivières et les égouts pour inspecter les lieux. La ville était si vaste qu’il leur faudrait encore une semaine pour tout couvrir, mais le Penseur pouvait heureusement se charger de mettre la carte à jour. Malgré ses faibles capacités au combat, cette unité spéciale comptait parmi ses subordonnés les plus utiles.
Une fois le dernier détail ajouté à la carte, l’avantage du terrain dont disposaient les soldats impériaux serait réduit à néant. À l’exception de quelques zones bouclées, Richard connaîtrait la capitale mieux que les gardes impériaux eux-mêmes ; et grâce à sa capacité à coordonner de grandes troupes, les combats dans les ruelles tourneraient à son avantage. Malgré tout, une armée de 200 000 soldats sans possibilité de fuite n’était pas à sous-estimer, et une légende aidait également les défenseurs. Richard prendrait son temps et grignoterait peu à peu leurs avantages.
« Mon évolution est terminée », annonça soudain la mère de la couvée, le tirant de ses pensées. Il resta un instant déconcerté : elle était restée silencieuse pendant des mois. Mais sa surprise céda vite la place à la joie. Son évolution avait été retardée d’un mois entier, ce qui était inquiétant, d’autant qu’il s’agissait de la plus importante depuis qu’elle avait quitté sa coquille. Cette évolution se faisait attendre depuis longtemps : un an à Norland et dix à Faelor.
Un déluge d’informations lui fut aussitôt transmis, submergeant instantanément son esprit. Heureusement, la mère de la couvée avait pris soin de classer les données par niveaux, chacun restant dans les limites de ce qu’il pouvait assimiler. Malgré cela, elles accaparèrent toute son attention en un instant, au point qu’il ne remarqua même pas qu’elle ne l’avait pas appelé Maître pour la première fois.
Conformément à sa décision, la mère de la couvée avait choisi de maximiser ses chances de survie grâce à cette évolution. Parmi ses innombrables options, elle avait sélectionné une capacité fondamentale appelée Monde des millions. Celle-ci lui permettait de faire grandir dans son corps de nombreuses petites mères de la couvée, chacune de la taille d’un simple poing. En produire dix exigeait une unité de divinité et une quantité appropriée d’énergie originelle du monde ; une fois créées, elles entraient en hibernation, marquées de l’empreinte de son âme. Au besoin, l’une d’elles pouvait évoluer pour devenir son véritable corps.
En cas de danger, la mère de la couvée n’aurait qu’à projeter ses innombrables répliques dans le monde extérieur, les dispersant aux quatre coins du plan. Même si son corps principal était détruit, elles pourraient continuer à grandir. Une seule d’entre elles deviendrait un jour une nouvelle mère de la couvée ; les autres resteraient plongées dans un sommeil éternel. Elles étaient toutefois extrêmement résistantes et ne seraient détruites que si on les jetait dans de la lave abyssale ou dans quelque autre substance d’une puissance comparable. Chacune disposait de réserves d’énergie suffisantes pour tenir des siècles avant de devenir inutilisable. Grâce au Monde des millions, la mère de la couvée était pratiquement indestructible sur ce plan.