Chapitre 1 048
Histoire secrète
Dix-huit personnes tiraient sur des chaînes au sol, faisant trembler l’un des autels de la salle tandis que son centre s’enfonçait dans une fosse de dix mètres carrés. Les parois de cette nouvelle cavité se mirent à craquer, puis du sang jaillit par des ouvertures et la remplit peu à peu, jusqu’à former un petit bassin. Son odeur, d’une âcreté extrême, laissait pourtant percevoir une pointe de douceur. Mélange du sang de géants de glace et de mammouths, il constituerait un élément essentiel pour la suite du rituel.
Quand le sang commença à déborder, deux des participants au sacrifice s’employèrent ensemble à écorcher le jeune homme, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que sa chair à nu. L’un des anciens s’empara d’une dague d’or et s’approcha, mais l’Empereur tendit soudain la main pour l’arrêter. « Laissez-moi faire. »
« Ce n’est pas conforme à la tradition… » dit l’homme d’une voix rauque. Mais, devant le regard perçant du vieil Empereur, semblable à celui d’un faucon, il n’eut d’autre choix que de lui remettre la dague.
Petite, cette lame était pourtant extrêmement lourde. Sa poignée était grossière, jamais polie depuis sa fabrication, des siècles plus tôt. Le regard posé sur cette arme forgée au fil de centaines d’années, mais qui n’avait servi qu’une seule fois, l’Empereur sembla perdu dans ses pensées. Il en caressa le tranchant, puis se tourna vers un autel de pierre voisin, où étaient fichées une épée d’argent et une lance de fer. La dague avait elle aussi été placée là, mais l’heure était venue de la réclamer.
Enfin, il détourna les yeux et s’avança vers le jeune homme, l’air tourmenté. Il se pencha pour lui retirer son bâillon, puis effleura doucement sa chair et ses os. « Tu es mon fils préféré, mais malheureusement, tu es aussi celui dont le sang est le plus pur. Nous avons besoin de ton sang pour invoquer notre ancêtre depuis les profondeurs du Néant ; on se souviendra de toi. »
Le jeune homme recula, davantage écœuré que terrifié par la douleur, et détourna la tête pour échapper à la paume du vieil Empereur. Il se débattit avec une telle force que les deux hommes qui le maintenaient faillirent le lâcher. Les yeux flamboyants, il lança : « C’est toi qui as le sang le plus pur ! Tu pourrais invoquer des ancêtres encore plus puissants, espèce de salaud ! Tu ne m’aimes pas, tu veux juste garder ton trône ! La mort de n’importe qui ne te ferait pas sourciller, espèce de monstre ! Tu aurais dû crever il y a dix ans, Sist—KHHRK ! »
La dague d’or trancha la gorge du prince. Une écume sanglante jaillit de sa trachée, mettant fin à ses paroles haineuses. L’Empereur poussa un profond soupir, feignant le regret, et porta le corps inerte de son fils au bord du bassin. Un faible déploiement d’énergie suffit à faire jaillir le sang en traits semblables à des flèches vers le bassin, tandis que le cadavre se desséchait en un instant. L’Empereur y jeta ensuite le corps, puis se retourna. « Nous pouvons commencer. »
Une douzaine d’assistants gagnèrent les places qui leur avaient été assignées. Le grand chaman, debout sur une estrade, se mit à psalmodier d’une voix rauque : « Grand Ancêtre du Nord, Commandant auburn qui avez conquis les montagnes gelées, Fils de l’Or, Godfrey, votre descendant vous implore. Les pouvoirs des démons menacent de tous nous écraser, et l’Empire bâti sur votre héritage risque l’anéantissement ! Je vous en prie, interrompez un instant votre longue errance et délivrez-nous de cette crise. Revenez, puissant Godfrey ! »
« REVIENS, PUISSANT GODFREY ! » scandèrent tous les autres à l’unisson.
La voix du vieux chaman résonnait sans relâche dans la salle. Le sang du bassin se mit à bouillonner avec violence, sans qu’une seule goutte n’en déborde. Tous les assistants blêmirent. L’un d’eux poussa bientôt un cri strident avant de s’évanouir. Le sang se mit à s’écouler de son corps et fut absorbé par l’autel, ne laissant derrière lui qu’un cadavre desséché. Les autres assistants s’effondrèrent à leur tour, l’un après l’autre, et subirent le même sort.
La panique envahit peu à peu le visage du vieux chaman, mais ses incantations se firent de plus en plus fortes, jusqu’à ce qu’il hurle à pleins poumons. Un éclair doré jaillit soudain de l’autel, tandis qu’une lame déchirait l’espace. Une brume noire s’échappa des profondeurs du Néant sans fin, comme si quelque chose tentait d’en sortir. L’instant d’après, une immense main dorée jaillit de la faille, en saisit le bord et l’ouvrit d’un coup, révélant un géant d’or.
Le géant d’or franchit la brèche et baissa la tête. Sa voix tonna dans la salle : « Qui m’invoque ? Trente années passées à chasser du gibier, pour rien ! Convainquez-moi que mon retour a un but, ou vos âmes me serviront de combustible pour me réchauffer dans le Néant ! »
Le vieux chaman s’empressa de faire au géant un compte rendu succinct de la situation dans l’Empire. Les archives historiques évoquaient la cruauté et le tempérament emporté de Godfrey : il aurait été insensé de mettre sa patience à l’épreuve. Le géant l’écouta en silence, puis baissa la tête et promena son regard sur la salle, jusqu’à repérer l’Empereur. « C’est vous, l’Empereur actuel ? »
Quand le regard du géant se posa sur lui, l’Empereur eut l’impression qu’une montagne lui écrasait les épaules. Accablé par cette pression immense, il s’empressa de décliner son identité. Le Fils de l’Or renifla et marmonna : « Chaque génération est pire que la précédente. »
Le géant bondit alors dans le bassin de sang, rapetissant au passage. Il devint évident que sa forme était davantage éthérée que matérielle. Lorsque sa silhouette tout entière eut disparu sous la surface, le sang s’apaisa brusquement et commença à s’écouler. Une minute plus tard, le jeune homme mort se tenait de nouveau au milieu de la pierre sèche ; la plaie de sa gorge avait disparu. Son regard avait complètement changé, une rage profonde y était désormais scellée.
Après avoir essayé son nouveau corps pendant un moment, Godfrey renifla bruyamment et apparut devant le vieux chaman. « Pourquoi m’avoir donné un réceptacle aussi faible ?! »
La sueur ruisselant de tous ses pores, le chaman se hâta de se justifier : « Pardonnez-nous, Fils de l’Or, nous n’oserions pas vous offenser. Près de mille ans se sont écoulés depuis le traité originel des dieux ; il nous est impossible de renouveler notre ancienne lignée. Voici le réceptacle au sang le plus pur de notre époque ! »
« Le traité des dieux ! » gronda Godfrey avec colère, des éclairs dorés jaillissant de ses yeux. Le vieux chaman trembla de peur et s’écroula au sol. Heureusement, la colère du Fils de l’Or s’apaisa peu à peu et fit place à un rictus. « Ces idiots dans leurs royaumes divins s’imaginent-ils que les prédateurs ne les trouveront pas s’ils se cachent ? Ils paieront bientôt le prix de leur folie. Nous ne pouvons pas rester là à regarder ces idiots précipiter ce plan dans la destruction. Ce traité… il sera bientôt jeté aux orties ! »
Ces paroles terrifièrent le vieux chaman. Il n’avait rien d’un puissant personnage, et les dieux pouvaient sonder jusqu’au fond de l’âme. Le simple fait d’entendre pareille hérésie méritait un châtiment éternel.
Godfrey ne s’emporta pas plus longtemps. Son regard se glaça tandis qu’il changeait de sujet. « Maintenant, apportez-moi mon équipement ! Je veux voir qui ose s’en prendre à mes descendants. »
…… Lisez les derniers chapitres sur novelping point com.
« On dirait que la téléportation est terminée. » Debout sur le cerveau cloné, Richard contemplait au loin la capitale impériale.
« Très primitif », bâilla Nasia, nonchalante.
Richard leva les yeux vers le ciel, qui semblait sur le point de s’effondrer, puis hocha la tête. « Mm. Même lorsque j’ai téléporté toute mon armée, je n’ai pas fait autant de vacarme. Une telle chose ne va-t-elle pas alerter tous les dieux de ce plan ? »
« Bah ! C’est seulement parce que ton portail utilise les lois de ce vieux dragon. À ton avis, que se passerait-il si tu ne t’en servais pas ? Tu crois que tu pourrais seulement téléporter ton armée ? Envoyer trois à cinq personnes sur un autre plan, c’est déjà un exploit ; sans utiliser les lois du plan de destination, un portail de mana ne peut en transporter qu’une seule. Même les maîtres de la magie spatiale peuvent tout au plus atténuer les remous provoqués par leur propre téléportation ; ils ne peuvent pas emmener d’autres personnes avec eux. »
Richard resta un instant interdit. Il s’agissait de principes élémentaires de magie spatiale, mais le recours qu’il faisait aux phares du temps l’avait détourné de cette question.
Nasia poursuivit : « À ton avis, comment les gens conquérraient-ils les plans avant l’Église ? Seuls les véritables colosses pouvaient survivre aux tempêtes spatiales entre les plans et explorer le Néant. Entrer dans un plan étranger était aussi bruyant que ce que tu viens de voir et déclenchait inévitablement une bataille de grande ampleur. Ce n’est qu’après l’apparition du vieux dragon que presque n’importe qui a pu se lancer dans ce genre d’entreprise. »
« Hein… Comment tu sais tout ça ? » Richard était un peu perplexe. Nasia n’était pas originaire de Norland.
« J’ai lu. Tout est dans les archives historiques », répondit-elle, à sa grande surprise.