Chapitre 1 046
Pour l’Empire
Richard leva la main. Mille lances d’ombre sortirent des rangs et chargèrent les quelques soldats impériaux encore en vie.
« POUR L’EMPIRE ! » cria un vétéran, bientôt repris par ses compagnons. Mais une vague noire déferla sur eux et les engloutit tous. Les vétérans firent preuve d’une ténacité surprenante en tentant de résister, mais, en une minute à peine, plus personne ne tenait debout.
Richard fit faire demi-tour au cerveau cloné et prit la direction du nord-est. Au même moment, le Penseur ordonna à toutes les montures magiques d’activer leurs capacités héréditaires, augmentant considérablement leur vitesse, leur puissance et leur endurance. Cette poussée leur coûterait six mois d’espérance de vie, mais permettait à la cavalerie de maintenir une allure normalement réservée aux charges à pleine vitesse.
[…]
Rislant avait avancé à une allure languissante pendant moins de dix minutes lorsqu’une nouvelle idée lui traversa l’esprit : pourquoi Richard n’avait-il envoyé personne à sa poursuite ? Était-ce vraiment parce qu’il n’avait pas les ressources à y consacrer, ou parce qu’il était certain de pouvoir le rattraper ?
La seconde hypothèse s’imposa rapidement à lui. Il ordonna aussitôt à ses troupes de filer à toute vitesse vers la Forteresse de glace. Un messager fut envoyé au point de rassemblement pour ordonner aux soldats qui s’y trouvaient de se diriger eux aussi vers la forteresse. L’ordre était perfide : le temps que la nouvelle leur parvienne, ils arriveraient juste à temps pour intercepter les poursuivants de Richard. Ils y laisseraient la vie, mais lui pourrait s’en tirer.
Après des heures au galop, la Forteresse de glace apparut enfin à l’horizon. Les généraux impériaux poussèrent un long soupir de soulagement, mais sentirent soudain le sol trembler d’une manière étrange sous leurs pieds. En se retournant, ils aperçurent au loin une ligne noire qui déferlait du sud, telle l’annonce d’une tempête.
« COMMENT PEUVENT-ILS ALLER SI VITE ? » s’écrièrent quelques-uns, stupéfaits. La même question restait en travers de la gorge de Rislant. Un calcul rapide lui apprit que Richard les avait poursuivis à une vitesse supérieure à celle qu’ils pouvaient atteindre en charge.
Voilà ce qui distinguait Norland de Faelor. Même avec la Forteresse de glace juste devant eux, l’armée de Rislant ne pouvait aller plus loin.
La scène ressemblait à une grande bataille entre deux cavaleries : près de cinquante mille soldats de toutes sortes s’affrontaient dans le sang, au cœur du froid septentrion. Mais Richard faisait une fois encore la démonstration de son commandement irréprochable. Ses soldats se déplaçaient avec une fluidité telle que leurs montures ne semblaient même pas les gêner, tandis que les cavaliers impériaux, épuisés, faisaient pâle figure. Chaque chevalier humanoïde pouvait tuer quatre ou cinq adversaires, surtout parmi les troupes mobiles, peu habituées à combattre à cheval.
La victoire n’avait rien de surprenant, pas plus que la fuite de Rislant. Comme prévu, il avait décidé d’abandonner ses derniers soldats et de se replier avec sa garde personnelle. Les généraux comprenaient ce choix : sa vie était peut-être l’une des choses les plus importantes à préserver sur ce champ de bataille. Ainsi, un détachement de mille hommes contourna la Forteresse de glace et se dirigea droit vers la capitale impériale, distante de seulement dix kilomètres. Retrouvez le chapitre original sur NovelPing.
Richard ne se pressa pas. Il resta au combat un quart d’heure de plus, le temps de vaincre la majeure partie de la cavalerie impériale, puis envoya son cerveau cloné voler dans la direction de Rislant. Au même moment, trois cents lances d’ombre et cent chevaliers runiques se détachèrent du gros des troupes et le suivirent de près.
Rislant sentit le vent glacial le mordre bien plus violemment que jamais, comme si des haches lui déchiraient le visage. Perché sur son cheval de guerre à bout de forces, il tenta de se rappeler quand on l’avait pour la dernière fois poursuivi avec une telle humiliation, mais aucun souvenir ne lui revint. Pourtant, il n’éprouvait aucune honte, seulement un désespoir glacial qui menaçait de submerger tous ses sens.
La voix de Salwyn résonna dans ses oreilles, venue d’une décennie plus tôt. Il avait alors préconisé de mobiliser toute la puissance de l’Empire pour anéantir Richard avant qu’il n’unifie les Terres ensanglantées. À cause de leur rivalité, Rislant avait été le plus farouche opposant à cette idée et avait même contribué à chasser le prince de la capitale, pour lui ôter tout espoir de monter sur le trône. À présent, il ne pouvait s’empêcher de regretter sa décision. La bataille du Col de Godstear avait été une nouvelle victoire contre Salwyn, mais c’était Richard qui l’avait écrasé, lui.
À cette pensée, Rislant sentit son cœur se serrer. Le vent se faisait plus froid, sa monture cahotait davantage ; heureusement, la silhouette de la capitale se découpait au loin.
Ce fut alors seulement qu’il remarqua une troupe de cavaliers fonçant à une allure incroyable sur les plaines glacées, pour s’interposer entre son unité et la capitale impériale. Sa dernière chance de battre en retraite venait de disparaître.
Une aura terrifiante les enveloppa soudain, tandis que le sinistre cerveau cloné, semblable à un insecte, descendait du ciel pour se poser parmi les cavaliers du Duché cramoisi. Les chevaux de guerre impériaux se cabrèrent, épouvantés. Rislant, qui n’avait pas dormi depuis un jour et une nuit, sentit ses membres se raidir et tomba de sa monture.
Debout sur son cerveau cloné, Richard observa en silence le commandant impérial qui peinait à se relever sur le sol dur. Le casque de Rislant avait disparu depuis longtemps ; ses cheveux argentés et grisonnants étaient désormais couverts de givre. Avec l’aide d’un garde, il parvint à se redresser, en toussant du sang sur sa cuirasse. Il prit une minute pour reprendre son souffle, puis leva la tête et esquissa un sourire forcé. « Richard ?
— Mm.
Rislant repoussa le garde qui le soutenait et s’approcha, cherchant à déchiffrer l’expression indifférente de Richard. « Tu es si jeune… Et ce mage légendaire qui est censé t’enseigner… Tu n’es pas de notre monde, n’est-ce pas ?
— Non, répondit Richard en s’avançant à son tour, jusqu’à ce qu’ils soient presque face à face.
— Même nous, les mortels, pouvons le voir. Pourquoi nos dieux ne réagissent-ils pas ? Comment les trois déesses ont-elles pu s’allier à toi ?
— Elles auraient probablement réagi, si elles en avaient été capables. Mon maître les a toutes combattues jusqu’à les plonger dans le sommeil. Elles n’ont donc plus beaucoup de forces, pour l’instant.
Les yeux de Rislant s’écarquillèrent, mais il retrouva son calme au bout d’un instant. « Voilà donc ce qui est arrivé à tous les dieux. Les trois ont sans doute changé de camp, par crainte de ton maître ou de leurs pairs. Hélas…
Richard se retourna et jeta un regard vers la capitale impériale. « Je n’ai pas amené beaucoup de soldats, mais je peux tout de même tuer les tiens en une seule charge. Ne compte pas sur l’empereur pour te sauver.
— Ha ! J’ai peut-être espéré qu’il le ferait, à un moment, mais ce n’était qu’un vœu pieux. Allons, je suis vieux, mais je peux encore manier mon épée comme un guerrier ! » Rislant dégaina son sabre et prit la posture couramment adoptée par les troupes impériales. Ayant grandi dans l’armée, il avait porté leur technique presque à la perfection.
Richard ne sentit presque pas l’aura meurtrière de l’homme. Il se contenta de flotter en arrière, tout en faisant signe à ses troupes d’avancer. Ses soldats chargèrent autour de lui et tuèrent Rislant et ses hommes d’un seul coup. Ce fut la première grande défaite de Rislant, et aussi la dernière. L’homme était solide et digne, animé d’une impitoyabilité que Richard ou Salwyn n’auraient jamais pu égaler. Dommage qu’il leur fût inférieur en tout point.
À la fin, le commandant gisait recroquevillé sur le champ de bataille, une tache de sang s’étendant sur sa poitrine. Richard connaissait bien cette blessure : la pointe d’une hallebarde avait transpercé le corps. Les chevaliers runiques préféraient empaler plusieurs ennemis faibles à la fois avant de balayer leurs armes pour les projeter au loin. Rislant était peut-être la figure la plus imposante de l’Empire du Triangle de fer, et son nom était célèbre dans tout l’ouest, mais aux yeux des chevaliers runiques de Richard, ce n’était qu’un vieil homme sans talent notable au combat.
La poitrine du commandant se soulevait avec peine tandis que son regard se perdait dans le ciel sombre. Ses lèvres tremblèrent et il prononça ses derniers mots : « Pour… l’Empire…
Richard sauta de son cerveau cloné et s’approcha du cadavre du commandant. Il prit soin de le disposer sur le dos, comme s’il dormait. Puis il prit le sabre de Rislant et le planta dans la terre, à côté de lui.
Cette défaite n’avait rien de honteux. Cinq cent mille contre quatre-vingt mille, cela pouvait sembler humiliant, mais ces quatre-vingt mille comprenaient des drones issus d’une créature conçue pour la guerre et des chevaliers runiques d’une puissance redoutable. Cette armée pouvait vaincre la moitié des familles de Faust ; même la plupart des êtres légendaires n’étaient pas de taille face à l’alliance de Richard et de Nasia. Les dieux locaux, qui constituaient la principale menace pour une armée d’invasion, n’avaient même pas pris part à la défense.
En fait, Sharon s’était montrée mystérieuse et secrète ces derniers temps, toujours visiblement furieuse d’avoir été blessée au point de devoir hiberner. Certains indices laissaient penser qu’elle voulait revenir à Faelor pour achever sa tâche, mais Richard avait suivi le conseil de Blackgold et ne lui avait pas donné de coordonnées tenant compte de la dérive régulière entre les plans. Ce n’était toutefois qu’une question de temps avant qu’elle ne retrouve l’endroit et ne revienne se venger.