Chapitre 1 045
Une guerre remportée à coups d’or
Au milieu de la guerre, il y eut une brève parenthèse durant laquelle six sous-légendes de l’Empire tentèrent d’attaquer Richard de concert. Le combat aérien fut acharné, mais tous six finirent par mourir sans que Richard eût subi la moindre blessure. Ce fut alors seulement que Rislant comprit que Tiramisu, Waterflower, Phaser et Gangdor n’étaient pas les seuls adversaires redoutables : le Duc cramoisi lui-même était le plus puissant de tous.
La bataille du Col de Godstear prit enfin fin, et son issue dépassa les attentes les plus audacieuses. Quatre cent mille soldats avaient été complètement écrasés par une armée cinq fois moins nombreuse, qui n’avait presque pas essuyé de pertes. Richard avait utilisé cinq cent mille flèches explosives durant toute la bataille, chacune coûtant près de cent pièces d’or : en somme, il avait détruit l’Empire avec cinquante millions de pièces d’or. Avec deux cent mille soldats morts, blessés ou faits prisonniers, cela revenait à dépenser deux cent cinquante pièces d’or par adversaire.
Alors qu’il quittait les lieux avec l’armée, Salwyn jeta soudain un regard en arrière vers la vallée escarpée, qui lui parut bien désolée. Ces explosions avaient sonné le glas d’une époque pour l’Empire du Triangle de fer, et Faelor ne tarderait pas à suivre. Le vent glacial de l’Empire ne l’avait jamais affecté, mais, tandis qu’il ébouriffait ses cheveux en bataille, il lui glaça désormais le sang et les os.
Après s’être emparé du Col de Godstear, Richard laissa dix mille soldats à Salwyn afin qu’il réorganise les restes de l’armée impériale. Toutes sortes de matériel s’entassaient encore dans la vallée ; on pourrait s’en servir pour armer les trente-cinq mille soldats qui s’étaient rendus et étaient encore en état de combattre. Le reste de l’armée se mit en ordre, tandis que Richard prenait quinze mille cavaliers pour se lancer à la poursuite de Rislant.
Rislant prouva qu’il méritait sa réputation de commandant : même en retraite, il continuait à rassembler les soldats dispersés. En quelques heures à peine, Richard vit les colonnes noires qui s’approchaient changer de direction et se diriger vers une petite ville située non loin de la Forteresse de glace.
Mais, après avoir évalué la distance entre le point de rassemblement et le Col de Godstear, il ricana : « Quatre-vingt-cinq kilomètres à peine ? Tu as trop confiance en toi. »
Il donna aussitôt un nouvel ordre. Non loin derrière lui, le Penseur, entièrement vêtu de robes noires, poussa un cri si aigu que seuls les drones de la mère de la couvée pouvaient l’entendre, les incitant à accélérer. Toute l’armée de Richard était désormais équipée des montures de la mère de la couvée, bien supérieures aux chevaux de guerre ordinaires, tant par leur vitesse que par leur endurance. Même après avoir couru pendant plus d’une journée, elles parvinrent à rattraper Rislant en moins d’une heure.
En voyant apparaître la cavalerie de Richard à l’horizon, Rislant faillit tomber de cheval. Mais il prit rapidement une décision et cria : « Toute l’infanterie, arrêtez-vous et formez les rangs ! La cavalerie, avec moi, à toute allure ! »
Comme nombre de ses soldats s’étaient dispersés, Rislant n’en avait plus que quatre-vingt mille sous ses ordres, dont plus de la moitié étaient de simples fantassins. À cette injonction, ils ne manifestèrent ni rébellion ni même mécontentement ; ils firent demi-tour et se mirent en formation, prêts à combattre jusqu’à la mort.
L’Empire du Triangle de fer comptait deux catégories d’infanterie. Outre les fantassins ordinaires, le corps mobile avait été conçu pour apporter un soutien logistique supplémentaire ; chacun de ses soldats disposait d’un cheval dressé à porter de lourdes charges sur de longues distances. Ces hommes combattaient toujours à pied, mais pouvaient aussi servir de cavalerie légère au besoin, ce qui leur conférait un statut supérieur à celui des fantassins ordinaires. Rislant était comme un lézard qui abandonnait sa queue : il sacrifiait le pire de son infanterie pour permettre au reste de ses forces de s’enfuir. Cette décision brutale correspondait à son tempérament ; sur un véritable champ de bataille, le vieil homme ne se souciait que de la victoire. Cette impitoyable détermination lui avait permis de vaincre nombre de généraux bien plus talentueux que lui.
Plus de trente mille cavaliers se pressaient autour de Rislant et fuyaient à bride abattue ; le vieux commandant poussait son cheval de guerre à des allures presque intenables. Un être de sous-légende vola à toute vitesse jusqu’à lui et le suivit en courant. C’était un aide qu’on avait laissé en arrière pour surveiller les mouvements de Richard. Puisque Richard maîtrisait si bien les cieux, quiconque n’avait pas une force comparable ne serait que de la nourriture pour les serpents du vent.
« Combien d’hommes Richard envoie-t-il ? demanda Rislant.
— Personne d’autre ne s’est mis en mouvement. J’ai pris la fuite dès que ses hommes m’ont découvert, mais on dirait que tous ses soldats s’occupent des troupes que nous avons laissées derrière nous. »
À ces mots, tous poussèrent un soupir de soulagement. Après avoir été chassés du Col de Godstear de façon aussi humiliante, ils avaient été saisis d’une terreur indicible. Sans même s’en rendre compte, les généraux ralentirent leurs chevaux, et l’armée fit de même. La tension retombant, l’épuisement commença à se faire sentir. Plus de quarante mille soldats avaient été laissés derrière eux, tandis que Richard n’avait emmené que quinze mille cavaliers. Comme une bonne partie d’entre eux étaient des fantassins lourds, il lui faudrait du temps pour les éliminer. D’ici là, Rislant aurait rassemblé ses soldats au point de ralliement, puis se serait replié sur la Forteresse de glace. Ce chapitre a été repris sans autorisation sur novelрing.com.
La Forteresse de glace n’était pas particulièrement grande et ne pouvait accueillir qu’un nombre limité de soldats. L’Empire ayant privilégié l’offensive plutôt que le renforcement de ses places fortes, elle n’avait pas changé depuis des années. Rislant comptait se rendre directement à la capitale impériale, la cité de la famille royale qui était la capitale du pays depuis sa fondation. C’était la ville la mieux fortifiée de l’Empire et, dans ses premières années, ses hautes murailles avaient tenu à distance de puissants ennemis. Pourtant, après avoir vu la puissance des flèches explosives, Rislant doutait désormais même des défenses de la capitale.
Au loin, Richard observait la situation depuis le sommet de son cerveau cloné. Les soldats impériaux s’étaient regroupés, leurs lances pointées vers l’extérieur ; ils ressemblaient à un hérisson acculé, mais leur formation compacte ne semblait servir à rien. Les chevaliers runiques la perçaient sans cesse, et cette fois, des milliers de lances d’ombre les suivaient pour s’engouffrer dans les brèches qu’ils ouvraient.
Richard n’avait effectivement emmené que quinze mille cavaliers : onze mille humanoïdes, quatre mille lances d’ombre et deux cents chevaliers runiques, tous menés par ses compagnons. Les soldats impériaux étaient en moyenne de niveau cinq ou six, tandis que le plus faible de ses guerriers était de niveau dix. L’écart entre leurs montures et leur équipement creusait encore le fossé ; même un humanoïde pouvait tuer cinq ou six fantassins en fonçant simplement tête baissée dans leurs rangs.
Il ne fallut pas longtemps pour que d’immenses brèches s’ouvrent dans les rangs impériaux et que les soldats sur le pourtour commencent à céder. Une demi-heure après le début de la bataille, plus de la moitié de l’armée était morte. Voyant le désespoir dans les yeux des soldats, Richard finit par secouer la tête et marmonna pour lui-même : « Bon sang, je ferais mieux d’en laisser quelques-uns à Salwyn. Ce type… »
Les soldats impériaux, qui agitaient leurs armes presque à l’aveuglette, sentirent soudain la pression retomber. Déconcertés, ils regardèrent autour d’eux et découvrirent que les chevaliers de Richard s’étaient disposés en un immense arc de cercle, les encerclant tous. Le cerveau cloné s’abaissa légèrement, et la voix de Richard retentit sur tout le champ de bataille : « Je suis Richard Archeron. Soldats de l’Empire, vous avez déjà fait preuve de bravoure ; je ne crois pas qu’il soit nécessaire que vous sacrifiiez vos vies en vain. Je vous conseille de rejoindre le Col de Godstear et de vous rendre à votre nouvel empereur, Salwyn. C’est lui qui conduira votre peuple vers une vie nouvelle. Vous avez dix minutes pour quitter le champ de bataille ; ceux qui seront encore là ensuite seront éliminés. Pensez à vos femmes et à vos enfants qui vous attendent chez vous. »
Un silence de mort s’abattit sur le champ de bataille, puis de nombreux soldats se précipitèrent vers la vallée. Ils ne furent d’abord que quelques-uns, mais bientôt ils se comptèrent par centaines, puis par milliers, jusqu’à ce qu’il n’en reste que quelques centaines. Ces derniers échangèrent des regards et se regroupèrent, formant un minuscule carré.