Chapitre 1 043
Le ciel de Richard
Comme tous ses soldats entraînés, l’un des capitaines archers de l’Empire esquiva une flèche qui fonçait sur lui et en renvoya une autre au sol. Levant les yeux vers le ciel, il continua de guetter d’autres attaques. Pourtant, un profond malaise lui noua le cœur et, par instinct, il regarda vers le sol. La flèche y frémissait, montant et descendant.
Puis, il ne vit plus que du blanc. Une détonation tonitruante résonna sur les remparts tandis qu’une explosion projetait le capitaine et tous ceux qui se trouvaient à proximité dans les airs. Des bruits semblables retentirent partout de leur côté des murs. Tous les archers, formés pendant cinq ans, furent réduits à des morceaux de chair carbonisée ; beaucoup ne comprirent même pas comment ils étaient morts.
Rislant se leva tandis que les explosions tonitruantes secouaient le col de Godstear. Les accoudoirs de son fauteuil étaient détruits ; il fixait la position des archers. Une seule explosion n’avait rien de si effrayant : elle équivalait tout au plus à un tir d’archer magique de niveau 11. Mais l’Empire ne comptait pas même 500 personnes aussi douées. Voir dix fois plus d’attaques tomber en même temps était terrifiant !
Les guerriers humanoïdes s’arrêtèrent et décochèrent calmement une deuxième salve, déchirant les rangs des archers. Les mages de l’Empire furent les premiers à réagir : ils dressèrent des barrières au milieu des troupes tout en essayant d’intercepter les attaques. Mais ils comprirent vite que ces flèches explosives n’étaient pas magiques. Les techniques habituelles de contre-sort à grande échelle échouèrent complètement ; seules des collisions directes parvenaient à faire exploser les flèches avant leur arrivée.
Quand l’infanterie lourde parvint jusqu’à eux, il était déjà trop tard : les deux salves avaient fait des milliers de morts, et les survivants s’étaient dispersés dans la panique. Seule une poignée d’élites gardait assez son sang-froid pour tenter d’abattre les flèches en plein vol, mais leurs efforts ne servaient à rien. Les archers entraînés étaient extrêmement précieux pour toute armée, mais ils n’étaient pas réputés pour leur courage face à la mort.
Les hauts murs empêchaient les chevaliers humanoïdes et les archers impériaux de se voir. Ces derniers devaient s’en remettre à des observateurs qui leur signalaient les positions ennemies ; ils calculaient ensuite les directions approximatives avant de tirer. Les drones de Richard, en revanche, étaient bien moins limités : les bêtes volantes transmettaient les positions ennemies au Penseur par l’intermédiaire d’un cerveau cloné, et celui-ci envoyait ensuite des ordres individuels afin d’infliger un maximum de dégâts. La troisième salve fut très dispersée. Nombre de soldats, et même quelques généraux, se réjouirent à l’idée que les humanoïdes avaient épuisé leurs forces. Mais les puissants de l’armée s’assombrirent en voyant où les flèches allaient tomber.
Ces flèches ne suivaient aucun schéma, mais la plupart s’abattirent là où couraient de nombreux archers et visèrent précisément les zones les plus densément peuplées. Au terme de l’attaque, un tiers des 20 000 archers étaient morts ou blessés ; sans réorganisation, les autres ne serviraient à rien.
6 000 morts, cela restait infime face à une armée presque cent fois plus nombreuse. Mais ce qui stupéfia le plus Rislant, ce fut l’incroyable précision de cette troisième salve. Il leva brusquement les yeux vers le ciel et hurla : « Ce sont ces choses-là ! Abattez-les ! »
Les mages et les saints de l’Empire lancèrent aussitôt une salve d’attaques, faisant tomber des dizaines de bêtes volantes. Même Richard ne put s’empêcher d’admirer cette intuition immédiate. Ses décisions étaient peut-être un peu trop prudentes, mais cet homme avait clairement un instinct de guerre qui n’avait rien à envier à celui de Salwyn. Pourtant, du haut du cerveau cloné, il ne fit que soupirer : quel dommage que cette qualité ne compense pas toutes ses autres lacunes.
Richard ordonna aux bêtes de monter 200 mètres plus haut, hors de portée des archers impériaux. Dans le même temps, des milliers de serpents du vent et de serpents foudroyants du vent se précipitèrent à leur secours. Un archer impérial sous-légendaire s’éleva dans les airs, insufflant une aura tricolore à ses flèches avant de les décocher vers le ciel. Chacune de ses attaques abattait exactement trois bêtes volantes. Même lorsque les serpents du vent l’encerclèrent, il ne broncha pas et continua de tirer flèche après flèche. Mais une douzaine de serpents du vent plus petits, d’un bleu sombre, projetèrent une toile de lumière bleue qui l’enveloppa. Avant même qu’il ait compris le danger, il était pris au piège. Un éclair aveuglant embrasa bientôt le ciel, et un corps carbonisé retomba au sol.
À cette vue, plus personne dans l’Empire n’osa prendre son envol. Le cadavre disait clairement que ce ciel appartenait à Richard.
Les bêtes volantes étaient très haut dans les airs, mais Richard demanda simplement au Penseur d’en mobiliser davantage pour que les humanoïdes gardent leur précision. Les explosions continuèrent de retentir dans la vallée tandis que les fortifications récemment bâties s’effondraient. Chaque détonation s’accompagnait de dizaines de cris de terreur.
Les cheveux argentés de Rislant tremblèrent tandis qu’il se concentrait sur l’un des humanoïdes. Le monde sembla s’effacer autour de lui, et son regard se fixa sur le carquois du chevalier. Chaque flèche avait son emplacement dédié et, après en avoir tiré une demi-douzaine, il pouvait encore en compter quatorze. Cette découverte faillit lui arrêter le cœur.
Les mages impériaux s’efforçaient toujours d’organiser une défense à longue portée, mais les flèches du Duché cramoisi tombaient en trop grand nombre. Une fois qu’elles étaient proches, il ne suffisait même pas de lancer une flèche de mana droit sur elles : les explosions en altitude pouvaient encore aveugler, assourdir ou mettre hors de combat ceux qui tentaient de les tirer. Contraints d’employer à la fois la magie offensive et des barrières localisées, les mages commencèrent vite à manquer de forces.
Certains avaient déjà compris qu’il s’agissait de la poudre à canon des nains du Plateau cendré. Pourtant, même une armée entière de fusiliers nains n’aurait pu déployer une telle puissance. Les chevaliers humanoïdes poursuivirent leur attaque sans relâche et, à leur septième salve, avaient tué la moitié des archers de l’Empire.
Quand les archers n’eurent plus aucune chance de se reformer, les chevaliers tirèrent une ligne de flèches perpendiculaire au col, juste entre l’armée impériale et la deuxième ligne de défense, les forçant à courir vers l’avant. Salve après salve, ils repoussèrent les soldats vers le premier mur, jusqu’à ce qu’ils soient si nombreux, entassés juste en dessous, que quelques volées suffiraient à tous les tuer.
Mais aucune porte ne leur permettait de sortir. Certains soldats escaladèrent désespérément la palissade pour tenter de survivre ; ils ne trouvèrent à l’arrivée que 5 000 chevaliers de plus, qui les attendaient. Près de 50 000 hommes s’étaient rassemblés dans ce petit espace, mais trois salves d’explosions auraient suffi à les anéantir. Ils firent tout leur possible pour abattre la barrière, mais ses enchantements résistèrent dans la pire situation imaginable.
Certains hommes, désespérés, sautèrent en contrebas et chargèrent droit sur les humanoïdes dans une attaque suicidaire. Mais l’écart de puissance était bien trop grand. Les chevaliers en première ligne faisaient tournoyer leurs hallebardes avec calme et tuaient tous ceux qui s’approchaient.