Chapitre 104
Conclusion
Le coin de la rue était noyé sous un fleuve de sang. Tous les gardes avaient eu les membres tranchés, tandis que les jeunes nobles qui avaient participé à l’attaque avaient chacun abandonné un bras en expiation de leurs méfaits. Faulk était toujours retenu dans la main gauche de Goliath ; il était livide, vidé de son sang. Il était désormais trop faible pour crier, et ne poussait plus que quelques gémissements de temps à autre.
Le comte Goliath regarda Faulk avec l’intérêt d’un ours brun découvrant des poissons en hiver. Il souleva davantage le garçon et le fit pivoter. « Alors, rejeton des Joseph, tu n’es qu’un objet dont on s’est débarrassé. Quelle surprise ! Je ne pensais pas que ce vieux irait jusqu’à se servir de son propre fils ! Ne t’inquiète pas, je ne vais pas te tuer ; ça me causerait trop d’ennuis. Mais toi… tu ne pourras plus servir de pion… »
Sa main trembla violemment tandis qu’il parlait, secouant Faulk comme une marionnette de chiffon. Le craquement incessant de ses os résonna dans son corps. Son visage blême se colora soudain, puis ses yeux se révulsèrent et il s’évanouit.
Les témoins pâlirent, mais aucun ne souffla mot. Goliath avait gravement endommagé les organes internes de Faulk, anéantissant toute son énergie. À partir de ce jour, Faulk ne pourrait plus s’entraîner au combat. Il passerait le reste de sa vie dans la faiblesse et la maladie.
Dans la forêt, Senma laissa échapper un rire froid. D’un léger mouvement de l’épée fine qu’elle tenait, elle fit jaillir un chapelet de perles de sang qui dessina au sol un élégant symbole. À dix mètres de là, Serpent venimeux s’appuyait contre un arbre immense, une main sur la poitrine, l’autre tendue vers le Paladin sanguinaire. Son visage exprimait une stupéfaction totale. Le sang s’écoulait entre ses doigts malgré la pression qu’il exerçait sur sa blessure, teintant de rouge la majeure partie de sa robe. Il voulut parler, mais, dès qu’il ouvrit la bouche, seule une écume sanglante en jaillit.
Senma fit deux pas et ramassa l’arbalète ouvragée bleu marine qui gisait au sol. Elle l’examina. « C’est donc une arbalète en or raffiné. Voyons ce qui est gravé dessus… Tss, tss ! C’est la célèbre Aiguille empoisonnée ! Tu as vraiment dépensé une fortune pour ça, pas étonnant qu’elle m’ait paru si menaçante ! Je la prends ; de toute façon, tu n’en auras plus besoin en enfer. Merci ! »
Serpent venimeux tendit la main tandis qu’il regardait Senma s’éloigner, comme s’il essayait de la retenir. Mais une soudaine faiblesse l’envahit, et il glissa lentement jusqu’au sol.
Senma gagna la lisière de la forêt. Elle fronça les sourcils en regardant la flèche bleu marine fichée dans son abdomen, dont seule une petite partie de l’empennage dépassait. Sans y toucher, elle serra les dents et s’avança dans la rue. Ce ne fut qu’en voyant Richard se relever par ses propres moyens qu’elle poussa un soupir de soulagement. La couleur quitta soudain son visage, et l’aura imposante qui l’entourait s’évanouit. Son expression laissait même transparaître une certaine délicatesse.
Warren s’était relevé à son tour et se tenait près de Richard, livide, les yeux fixés sur le sang, les membres mutilés et les blessés qui gémissaient sur le sol.
Goliath avait déjà jeté nonchalamment Faulk aux serviteurs de la Famille Joseph, qui s’agitaient dans tous les sens. Puis il regarda Senma en souriant. « Tu es toujours aussi jolie ! Mais tes goûts semblent avoir changé. Pourquoi donc t’enfoncer quelque chose dans cette jolie taille ? Si tu ne retournes pas vite te faire soigner, tu vas devoir rester quelques jours à l’Église du Dragon éternel ! Bien sûr, Gaton paiera les soins à l’Église, ça ne me concerne donc pas. Ce ne serait pas si mal de le voir souffrir un peu, pour une fois ! »
Senma prit une profonde inspiration. Le visage impassible, elle marcha vers Richard et le souleva d’un seul geste. Puis elle s’inclina légèrement devant Goliath et Alice. « Je vais donc prendre congé. » Ce chapitre a été repris sur novelping.com sans autorisation.
« Vas-y. Je m’occuperai des vieux de l’assemblée », lança Goliath en agitant nonchalamment ses grandes mains.
Senma ne s’attarda pas et partit vers le Temple de Téléportation, Richard dans les bras. Une fois le coin de la rue passé, ils entreraient dans le champ de vision des gardes du temple. Si quelqu’un osait alors les attaquer, les gardes interviendraient.
« Hé, emmène-moi aussi ! » cria Warren. Mais Senma ne lui prêta aucune attention et disparut dans le temple avec Richard.
Warren cria encore quelques fois, en vain. Il dut s’arrêter, le visage empreint d’une haine venimeuse. Il était le fils de Gaton, mais n’occupait pas une place élevée dans la famille. Il ne pouvait rivaliser avec les treize chevaliers qui avaient accompagné Gaton dans les épreuves et les combats. Gaton avait eu beaucoup d’enfants, mais aucun n’avait bénéficié d’un traitement particulier avant l’arrivée de Richard. Il semblait que Warren eût encore moins de privilèges que les autres.
Foudroyant Senma du regard tandis qu’elle s’éloignait, Warren murmura avec rancœur : « Merde, ce n’est qu’une putain ! Tout le monde me méprise juste parce que ma mère est une roturière ? Un jour, je te baiserai à mort ! »
À peine eut-il fini de parler que Warren tressaillit en découvrant deux êtres puissants derrière lui. Terrifié, il jeta un rapide coup d’œil dans leur direction et vit Goliath et Alice en pleine conversation. Ils ne semblaient pas avoir entendu ses paroles, ce qui le soulagea.
Goliath plissa légèrement les yeux en fixant un bâtiment perché sur une colline au loin. « Il y a quelques souris là-bas. Même d’ici, je peux sentir leur puanteur ! Raymond Joseph doit s’y trouver aussi. Je ne perçois pas son aura, mais les autres doivent être ses hommes de main. J’ai entendu dire que ce gamin avait rapidement gagné en influence dans sa famille ces derniers temps ; je pense que cette affaire a probablement un lien avec lui. »
Alice ricana. « Ce n’est pas probable. C’est lui qui a tout manigancé. Je vais aller discuter avec lui ! »
« Très bien. Ce n’est pas mon domaine, alors je compte sur toi. Si j’y allais, je tuerais sûrement quelques personnes », répondit Goliath.
« Laisse-moi faire. Mais, en échange, tu dois m’aider à régler ce problème ! » lança franchement Alice.
« Marché conclu ! Richard me fait bonne impression, mais je ne sais pas s’il saura convaincre Gaton. Il ne peut que faire de son mieux. » Goliath élargit son sourire et éclata de rire.
Clop ! Clop ! Le bruit des sabots retentit comme le tonnerre à l’extrémité du boulevard. Une troupe de chevaliers en armure dorée et coiffés de bonnets rouges — la somptueuse tenue des gardes impériaux — tourna au coin de la rue et fonça jusqu’à l’autre bout. À la vue du tas de membres et de sang, le chevalier de tête remarqua les emblèmes des Joseph et des Archeron, et son œil tressaillit malgré lui. Il sauta aussitôt de son cheval de guerre, s’approcha de Goliath et s’adressa à lui en s’inclinant. « Je suis Dean, chef de la patrouille impériale. Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur et ce qui s’est passé ici ? »
Goliath croisa les bras. « Je suis le comte Goliath Archeron, seigneur de la province de Westway. Quant à ce qui s’est passé, plusieurs personnes ici ont assisté à toute la scène, du début à la fin. Je suis prêt à vous accompagner à l’assemblée pour tout expliquer. »
Les pupilles de Dean se rétrécirent lorsqu’il entendit le nom de Goliath, et il se montra encore plus respectueux. Il se retourna aussitôt et ordonna aux chevaliers sous ses ordres de faire venir des clercs et des prêtres. À part quelques serviteurs, personne n’était réellement mort, mais s’ils continuaient à traîner, quelqu’un risquait de perdre la vie. Et on pourrait alors le tenir pour responsable. Pendant qu’il s’occupait de tout cela, Goliath demeura calme et immobile, tel une montagne.
……
Raymond avait déjà rangé sa précieuse longue-vue monoculaire, mais il ne partit pas. Il semblait plutôt attendre quelque chose.
Trois coups retentirent à la porte de la pièce, puis celle-ci s’ouvrit sans qu’on l’y eût invitée. Alice Archeron entra, planta sa grande épée dans le sol, tira une chaise et s’assit devant Raymond.
Raymond se leva et s’inclina devant Alice. « C’est un honneur de rencontrer la belle déesse de la guerre des Archeron ! »
Alice n’en fut nullement émue et répondit d’un ton froid : « Désolée, mais je n’ai pas l’intention de faire preuve de courtoisie envers de véritables ennemis. Je dois toutefois reconnaître que ta manœuvre était tout à fait inattendue, et que tu as failli réussir. »
Raymond s’assit et sourit calmement. « Presque, ce n’est pas réussir. Cependant, cette fois-ci, je n’ai perdu qu’à cause de la chance. »