Chapitre 1 034
Dispositions
Lorsque Richard convoqua la réunion, près d’une centaine de ses subordonnés s’étaient rassemblés au centre de commandement. Tous étaient des saints, de grands mages ou des généraux chevronnés. D’immenses cartes, capables de s’adapter aux besoins de leur observateur, étaient accrochées aux quatre murs. De nombreux petits bureaux permettaient aux généraux d’affiner ses ordres pour leurs propres troupes.
Au son de la cloche, Richard monta sur l’estrade et contempla la foule réunie dans la salle. À l’exception de ceux qui devaient garder ses autres plans, presque tous ses partisans étaient présents.
Son regard balaya l’assemblée et s’arrêta, non sans surprise, sur une jeune femme aux cheveux noirs, dans la fleur de l’âge. Il avait presque oublié Sisley depuis qu’il l’avait reçue en « dédommagement » de la Famille Schumpeter ; ce n’est qu’à cet instant qu’il se rappela l’avoir envoyée à Faelor, en lui laissant carte blanche. Si elle était là, c’était qu’elle commandait une armée d’au moins trois mille hommes, ce qui constituait un exploit remarquable pour quelqu’un qui était partie de rien. Son intérêt ravivé, il décida de s’intéresser à elle plus tard. Il ne manquait pas de saints, désormais, mais il avait besoin de légendes, de généraux et de puissants guérisseurs.
Cependant, elle n’aurait droit qu’à un second regard. Richard, qui se concentrait sur l’accession au royaume légendaire dans les plus brefs délais, avait pris une telle avance qu’il avait laissé loin derrière lui les personnages secondaires comme elle. Il lui fournirait quelques ressources supplémentaires pour voir ce qu’elle pourrait en tirer, mais, à moins d’un miracle, il se désintéresserait vite d’elle.
« Vous êtes tous réunis ici en prévision d’une guerre qui ébranlera tout ce plan ! » commença-t-il. D’un geste, il agrandit rapidement la carte du monde derrière lui, faisant apparaître l’Empire du Triangle de fer, le Plateau cendré et les Plaines barbares. Toute la région de l’Empire s’illumina. « L’Empire du Triangle de fer a rejeté mes conditions et déclaré la guerre au Duché cramoisi ! »
La foule s’agita aussitôt, chacun échangeant avec excitation ses impressions. L’Empire du Triangle de fer était immense, mais aux yeux des généraux, il ne représentait pas un adversaire digne de ce nom. Même une grande armée de plusieurs centaines de milliers d’hommes ne serait qu’un désagrément, qu’il faudrait du temps pour éliminer, rien de plus.
Attendant que l’agitation retombe, Richard poursuivit : « Le prince Salwyn prendra la tête de leurs troupes. Je viens d’informer l’émissaire que je considérerai avoir perdu s’ils parviennent à s’approcher à moins de trente kilomètres du Duché. »
Tous les généraux chevronnés se figèrent, incrédules. Certains semblèrent toutefois comprendre rapidement, et l’un d’eux lança à voix haute : « Nous les rassemblons pour les éliminer tous d’un coup ? »
Richard secoua la tête. « Non, le pari était équitable. Salwyn est un vieil adversaire qui me connaît bien ; il sait que je ne tricherai pas. Il réfléchira à tout ce qu’il peut tenter pour pénétrer aussi loin et me forcer à reconnaître ma défaite. En soi, perdre ne signifie pas grand-chose, mais cela implique que je laisserai l’Empire se renforcer pendant quelque temps.
— Mais, bien sûr, il est hors de question que nous perdions. L’Empire est notre première cible. Nous marcherons jusqu’à sa capitale pour le contraindre à capituler. Une fois cela fait, je revendiquerai officiellement le titre de royaume pour le Duché. »
Ces paroles enthousiasmèrent bon nombre de généraux, surtout ceux qui étaient natifs de Faelor. Devenir un royaume ne signifiait pas seulement que Richard changerait de titre : il laissait entendre qu’il autoriserait la création de maisons nobles, capables d’hériter de terres et de titres. C’était là la plus grande motivation de ces habitants qui le suivaient depuis longtemps.
Ses partisans, en revanche, restèrent calmes. Le statut et les terres avaient peu d’importance à leurs yeux ; ils pouvaient obtenir tout cela quand bon leur semblait. C’était en gagnant davantage de puissance qu’ils bâtiraient leurs fondations. Richard le savait et tourna intentionnellement les yeux vers eux juste après. « C’est un pays qui dispose de bases solides. Nous croiserons de nombreux puissants sur notre route, dont au moins un être légendaire. »
Cette fois, tous ses partisans devinrent graves, Tiramisu compris. Toutes les légendes étaient des adversaires dignes de ce nom, même les pires d’entre elles. Quelqu’un comme Stardragon, qui n’avait même pas accédé au royaume par ses propres moyens, leur causait encore des soucis dans le Plan de l’Orchidée au repos. Les habitants de Faelor se turent eux aussi : sur ce plan, les légendes étaient l’équivalent des dieux.
« Bien. Voilà pour la première phase. Je vous donnerai la suite quand les conditions seront réunies. En attendant, voici vos postes. »
Richard mènerait lui-même l’assaut contre l’Empire du Triangle de fer, mais il fallait tout de même consolider la chaîne de commandement ; même lui ne pouvait pas contrôler assez de drones pour se passer entièrement d’officiers. Il devait aussi laisser des troupes derrière lui afin de défendre le Duché contre les armées qui tenteraient de franchir les frontières et de prévenir toute représaille dans les Plaines barbares. Il fallut une heure entière pour attribuer un rôle à chacun des généraux.
……
Au même moment, une armée de dizaines de milliers de soldats d’élite se dirigeait vers la frontière de l’Empire du Triangle de fer. Au beau milieu de ses rangs, Salwyn, entièrement revêtu de son armure, chevauchait son destrier de guerre sans se distinguer des généraux ordinaires qui l’entouraient. Son luxueux carrosse, qui avait autrefois fait sa renommée, avait disparu, tout comme les belles assistantes qu’il avait coutume d’emmener avec lui.
Un grand faucon survola le ciel, tourna quelques instants dans les airs, puis reconnut Salwyn et fondit vers lui. Il se posa à ses côtés et se transforma en druide d’âge mûr, avant de déposer une lettre dans la main du prince. Salwyn l’ouvrit et la parcourut, les sourcils froncés, puis ordonna à quelques hommes de lui apporter une carte. Dépliant le parchemin sur le dos de son cheval, il étudia les frontières avant de remettre la lettre à ses généraux, qui se la passèrent pour la lire.
« Quelle audace ! » rugit l’un d’eux. « Il croit que l’élite de l’Empire est incapable de pénétrer de trente kilomètres sur son territoire ? »
La lettre circula rapidement, et les autres généraux partagèrent leur colère. La frontière entre l’Empire du Triangle de fer et le Duché cramoisi s’étendait sur mille kilomètres ; il devait donc bien y avoir des brèches quelque part. Il suffisait d’en trouver une et de marcher rapidement pour parcourir ces trente kilomètres.
Les généraux conclurent bientôt qu’il s’agissait d’un piège, destiné à attirer les troupes impériales loin à l’intérieur du territoire pour permettre à Richard de les anéantir d’un seul coup. Pourtant, Salwyn releva soudain les yeux de sa carte. « Il ne ment pas. »
« Votre Altesse… Pourquoi ? » Ces hommes avaient foi en leur prince, mais ils ne pouvaient pas croire une telle chose. Cette histoire est hébergée sur novelping point com.
« Parce qu’il n’en a pas besoin », répondit calmement Salwyn.
Pas besoin ? Pourquoi n’en aurait-il pas besoin ? Les généraux se rembrunirent.
En observant la longue frontière sinueuse, Salwyn se demanda encore et encore où pouvaient se trouver les points faibles, et où Richard avait pu dissimuler des pièges. Il connaissait suffisamment Richard pour comprendre que c’était la seule chance de l’Empire : s’ils parvenaient réellement à percer la ligne, cela leur ferait peut-être gagner un an. Mais que pourraient-ils accomplir en un an ? Il n’avait aucune idée de la manière de sauver sa patrie de cette crise ; il ne pouvait qu’espérer que des légendes se manifesteraient. Richard et son Duché cramoisi étaient des monstres qui grandissaient à toute vitesse, et le temps jouait toujours en leur faveur.
Soudain pris de fatigue, il se frotta vigoureusement les yeux. Alors qu’il réprimait un bâillement, une idée lui traversa l’esprit : *Et si la frontière ne présentait aucune brèche ?*
Impossible… Telle fut sa première réaction. Défendre une ligne de front aussi longue exigerait des effectifs militaires astronomiques. Pourtant, il se sentit soudain mal à l’aise et leva les yeux vers le ciel, où un point noir planait au milieu des nuages. C’était un faucon à queue noire, rarement aperçu dans le Nord, mais qui, aujourd’hui, attirait particulièrement le regard.
« Vous pouvez l’abattre ? » demanda-t-il en pointant le ciel.
« Le faucon ? Aucun problème. » Un archer à ses côtés suivit la direction indiquée, encocha une flèche et y insuffla de l’énergie. Mais le faucon sembla remarquer l’attaque ; il se mit à battre des ailes et s’envola dans les nuages.
« Hein ? C’est étrange. Comment l’a-t-il su ? » s’étonna le général.
Salwyn, lui, pâlit. Richard connaissait sa position. Le prince fixa longuement la carte, puis finit par tracer une ligne droite jusqu’à la frontière du Duché cramoisi.
Il prendrait le chemin le plus court.