Chapitre 1 033
Cible
Cet après-midi même, les cardinaux devaient se réunir pour discuter de la position à adopter face aux agissements de Richard. Busquets prit son courage à deux mains, se procura un bol d’eau claire, y trempa un doigt et traça sur la table les paroles de Richard. Les yeux fixés sur elles, il se creusa la tête encore et encore jusqu’à ce que l’eau sèche. Il replongea alors son doigt dans le bol et recommença. Il s’y reprit plus de dix fois avant de saisir toute la portée de ces mots, et eut toutes les peines du monde à réprimer un frisson.
Il sortit du pain noir et le mangea jusqu’à la dernière miette, avec le reste de l’eau, puis acheva son déjeuner. Comme il lui restait un peu de temps avant la réunion, il ferma les yeux pour une courte sieste : un rude combat l’attendait bientôt.
Le lit était en bois dur, et les draps de jute, rêches et inconfortables. Pourtant, cette vie austère chassait les hésitations et les craintes de Busquets. Au cœur de la nuit, lorsqu’il se sentait perdu et désorienté, elle lui donnait un but.
…
La réunion commença à l’heure, à trois heures de l’après-midi. Tous les cardinaux étaient arrivés et avaient pris place avant que l’assistant du pape ne fasse sonner la cloche. La défaite écrasante qu’ils avaient essuyée lors de leur précédente guerre contre Richard restait gravée dans les esprits. La perte de paroisses équivalant à presque tout un royaume faisait encore souffrir Neian. Des années plus tard, le Duché cramoisi était devenu un poids immense qui écrasait l’Église, et beaucoup estimaient qu’on ne pourrait s’en débarrasser qu’en combattant.
À la surprise générale, le cardinal Busquets, d’ordinaire si discret, fut le premier à se lever dès l’ouverture de la réunion. C’était extrêmement rare, mais, chaque fois qu’il l’avait fait, il avait généralement vu juste. Ses yeux brillèrent de détermination tandis qu’il prenait la parole : « Je crois que cette fois, nous ne sommes pas la cible de Richard… »
Busquets avait passé des heures à réfléchir aux arguments qu’il avancerait, mais convaincre le pape de trancher à l’opposé de l’avis de tous les autres exigerait un débat long et acharné. La réunion se prolongea de l’après-midi jusqu’au cœur de la nuit, puis jusqu’aux premiers rayons de l’aube. Bien qu’ils fussent tous puissants, les cardinaux étaient épuisés à la fin.
Finalement, Busquets l’emporta. Le pape décida de rester neutre dans la guerre à venir, tout en maintenant l’Église sur ses gardes, par précaution. En annonçant sa décision, il précisa qu’elle ne reposait pas sur la logique, mais sur la confiance qu’il plaçait dans le nouveau cardinal.
……
À moins de trois jours de l’échéance fixée par Richard, la capitale de l’Empire du Triangle de fer était en pleine agitation. Depuis près d’une semaine, l’empereur et tous ses ministres se réunissaient chaque jour, sans parvenir à la moindre conclusion.
Toutes leurs discussions tournaient autour des trois exigences formulées par Richard. Premièrement, Salwyn devait leur être livré et jurer par les dieux fidélité au Duché cramoisi. Deuxièmement, toutes les organisations liées aux Cosaques rouges devaient être purgées de l’Empire, leurs chefs traduits en justice puis remis à Richard. Troisièmement, la Déesse du Temps, Runai, devait être déclarée persona non grata dans l’Empire, et Richard devait obtenir le droit d’envoyer ses élites détruire ses églises.
Chacune de ces exigences était difficile à accepter, mais elles indiquaient clairement que l’Empire n’était pas la cible de l’assaut imminent de Richard. Pourtant, à l’idée du déferlement d’acier qui s’abattrait bientôt sur eux s’ils refusaient, même les va-t-en-guerre les plus convaincus se taisaient. Accepter ces demandes entamerait leur dignité et leur autorité ; les rejeter pourrait signer leur perte.
Salwyn avait été rappelé d’urgence pour être consulté. Il était l’un des rares à soutenir fermement l’idée d’affronter Richard, mais, malgré la confiance qu’il avait en son fils, l’empereur hésitait encore. Après tout, cette décision déterminerait le destin de l’Empire.
……
À Bluewater, Richard avait rassemblé ses forces et enfin achevé l’Enfer cramoisi. Il cherchait encore comment combiner cette rune avec les autres qu’il possédait lorsque l’arrivée inattendue d’un visiteur interrompit le fil de ses pensées.
« Patron ! » Ce fut le premier mot de Zim en voyant Richard, et il lui glaça le sang. Rares étaient les membres de son entourage à l’appeler ainsi ; même Moyenne Saignante ne partageait pas cette habitude avec Tiramisu. Entendre ce mot sortir de la bouche de Zim, si élégant et délicat, était difficile à accepter.
Richard esquiva calmement le fanatique qui s’était jeté sur lui. Même après s’être étalé par terre, Zim se releva à quatre pattes, un sourire immense aux lèvres. « Vous êtes devenu plus fort, maître ! »
Tandis qu’il s’efforçait de ne pas écouter les flatteries qui suivirent, Richard détailla Zim du regard et ne put s’empêcher de s’étonner de sa force. Il ne put que regretter la puissance du sang des licornes : il avait suffi qu’un bon à rien dorme pendant dix ans pour qu’il devienne un saint. Même à Norland, il aurait compté parmi les meilleurs.
Zim tenait absolument à devenir un guerrier de première ligne, ce qui fit rire Richard. Le vicomte avait beau posséder la puissance d’un saint, son expérience était presque nulle. Même une Nasia de niveau 12 l’aurait probablement découpé en deux ou trois attaques. Cela dit, un saint de plus était toujours bon à prendre : sous sa bannière, les ennemis à combattre ne manquaient pas.
Il s’apprêtait à accepter quand la mère de couvée intervint : « Maître, je perçois quelque chose d’exceptionnellement doux dans le corps de Zim. Sa lignée me serait très utile. Pourriez-vous me le prêter quelques jours ? Ne vous inquiétez pas, je n’en prendrai qu’un peu ; je ne lui ferai pas de mal et ne réduirai pas sa force vitale. Cela n’aura aucune incidence sur son développement futur. »
« Hé, tu veux te servir de lui comme de Zangru ? Il ne le supporterait pas. »
« Je serai douce ! » répondit-elle à voix basse.
Après en avoir discuté, Richard finit par admettre que Zim pourrait lui être utile. Le lendemain, le vicomte hurla de désespoir tandis qu’un cerveau cloné l’emportait dans les airs, en direction de la Terre du Tumulte.
Après le départ de Zim, Richard réfléchit à la question et passa une journée entière à étudier les informations que la mère de couvée lui avait fournies. Il finit par comprendre une limite qu’il aurait dû discerner depuis longtemps : elle pouvait reproduire quelque chose, voire l’améliorer, mais pas créer. Tous ses drones provenaient de ce qu’elle connaissait ; au mieux, elle pouvait combiner différents éléments. L’évolution que Zim pouvait connaître en éveillant le pouvoir de sa lignée dépassait ses capacités.
Malheureusement, les êtres puissants étaient rares et ne cédaient pas facilement leur lignée. Les drones de la mère de couvée formaient une armée régulière redoutable, mais elle n’avait pas vraiment les moyens de créer beaucoup de véritables élites. Il devrait donc légèrement revoir sa stratégie.
……
Le temps passa vite. Tandis que Richard examinait ses décisions, l’échéance qu’il avait fixée à ses subordonnés arriva. C’était aussi celle qu’il avait accordée à l’Empire du Triangle de fer, et un émissaire venait déjà d’arriver à Bluewater grâce à une formation de téléportation à longue portée.
Richard le fit venir dans son bureau et déchira l’enveloppe scellée par magie. Il parcourut son contenu, l’expression soudain surprise : « Toutes les conditions sont rejetées et… la guerre doit commencer immédiatement ? »
L’émissaire s’inclina. « Oui, Votre Grâce. Telle est la décision de Sa Majesté ! Notre Empire se battra jusqu’au bout pour défendre sa dignité ! »
Richard joua avec le bout de papier et soupira. « Salwyn a-t-il perdu la tête ? C’est forcément son idée. »
« Son Altesse commandera le corps expéditionnaire ! » s’écria l’émissaire.
« Le corps expé… quoi ? Hahahaha… Et jusqu’où pensez-vous aller ? Jusqu’à mon duché ? Oh, Salwyn… Il a déjà perdu tant de fois. Comment peut-il encore avoir une confiance aussi aveugle ? »
« Votre Grâce, veuillez respecter Son Altesse Salwyn ! Je crains que vous ne deviez vous excuser. »
Richard regarda l’émissaire d’un air perplexe. « Je sais que tu ne crains pas la mort, mais si tu me mets en colère, tu ne feras qu’y perdre la vie. Les beaux discours ne gagnent pas les guerres. Va dire à Salwyn que je considérerai avoir perdu si ses troupes avancent de trente kilomètres. »
L’homme resta bouche bée, ne sachant que répondre. Les paroles de Richard étaient arrogantes, mais trop de miracles s’étaient produits entre ses mains. Il finit par s’incliner et partit en hâte, pressé de regagner une formation de téléportation à longue portée.
En regardant le dos du messager, Richard ne put que secouer la tête. Faelor n’était pas comme Norland : les téléportations à longue portée y épuisaient bien davantage ceux qui les empruntaient. Traverser deux portails de ce genre sans se reposer tuerait l’homme ; il ne lui resterait probablement pas plus de dix ans à vivre. Pourtant, il avait choisi de faire le trajet lui-même pour transmettre le message.
Chaque pays avait ses guerriers déterminés ; seulement, le courage ne suffisait jamais à décider de l’issue d’une guerre.