Chapitre 1 025
Considérations
Richard jeta d’abord un regard à Julian, puis se tourna vers le duc Myron et ricana : « C’est lui, votre soutien ?
Le duc eut un tressaillement de la paupière, mais acquiesça rapidement. « Et alors ?
Myron ignorait ce qui s’était passé à Faelor, mais, conscient du danger que représentait Richard, il avait fait venir quelques-uns de ses soldats d’élite en renfort, au cas où la négociation échouerait. Il espérait au moins obtenir un procès public, ce qui lui donnerait une chance de sauver son neveu. Julian était censé arriver plus tard, en dernier recours, mais il n’était pas du genre à écouter qui que ce soit.
Richard sourit devant ce faux pas. La Famille Myron s’était portée garante de Link en personne pour lui permettre d’intégrer l’atelier de Rosie ; même si cela ne constituait pas un accord officiel d’alliance, c’en était assurément le début. Les voir collaborer depuis tout ce temps avec un ennemi de Richard ouvertement déclaré avait de quoi l’agacer, même si Link le lui avait révélé auparavant. « Rien », répondit-il en haussant les épaules.
C’est alors qu’un chevalier en armure complète apparut derrière lui et s’immobilisa en silence. Il n’était que de niveau 16, encore bien loin du rang de saint, mais parmi les chevaliers runiques, dont beaucoup étaient d’un niveau supérieur au sien, elle se tenait juste à côté de Richard. Le duc s’apprêtait à se moquer de lui en voyant cela, mais il sentit soudain que quelque chose clochait. Il se retourna et constata que Julian avait cessé de sourire. Son regard semblait figé sur la chevalière.
Myron l’observa à son tour, accordant davantage d’importance à son armure légendaire, qui la recouvrait de la tête aux pieds. Le masque lisse qui lui cachait le visage laissait entendre qu’elle avait une identité à dissimuler, mais elle n’en demeurait pas moins de niveau 16. Cachait-elle sa véritable force ? Il écarta vite cette hypothèse : d’ordinaire, seul un légendaire pouvait lui dissimuler sa puissance aussi complètement.
Tandis que le duc poursuivait ses conjectures, Richard se tourna vers Julian. « Qu’y a-t-il, monsieur Julian ? Un simple paladin de niveau 16 vous fait hésiter ? Ce n’est pas vraiment votre genre.
— Qui est-elle ? » Julian ne prêta toutefois aucune attention à ses provocations et continua de fixer Nasia. Leur dernière rencontre l’avait profondément marqué : elle avait puissamment renforcé Richard, puis la mort de ses trois clones avait fait pencher la balance du combat. Chacun de ces clones de niveau 16 possédait autant d’expérience et de maîtrise que lui, et pourtant, ils avaient perdu à trois contre un. Cela n’avait même pas pris longtemps : elle avait simplement disparu de sa vue, les avait détruits, puis était revenue.
« C’est une de mes fidèles, elle s’appelle Nasia », dit calmement Richard.
« Nasia… » répéta Julian. Ses yeux luisaient d’un violet si sombre qu’il en paraissait presque noir. Son pouvoir ressemblait à la Perspicacité de Richard, mais malgré tous ses efforts, la paladine semblait dissimulée dans un brouillard qui lui bouchait la vue. L’aura de cette femme lui était odieuse ; elle lui inspirait presque un rejet viscéral. Cela ressemblait à la force temporelle, sans être tout à fait la même chose.
Richard le laissa faire sans s’émouvoir. Nasia avait déjà bloqué ses propres tentatives d’utiliser la Perspicacité, et même parmi les mages légendaires, il n’avait rencontré aucun pouvoir capable de surpasser le sien. Il était convaincu que Julian ne pourrait rien découvrir.
Julian resta impassible, mais ses yeux ne cessaient de trahir son hésitation. Avec Nasia dans les parages, Richard ou Tiramisu pourrait le tenir à distance, tandis que les deux cents chevaliers runiques seraient libres de se liguer contre lui et de l’éliminer. Il ignorait aussi combien de fois ce renforcement pouvait être utilisé ; il pouvait encore tenir tête à l’un d’eux, mais affronter à la fois l’ogre et Richard sous l’effet de ce pouvoir lui serait fatal.
L’homme grogna et fit un doigt d’honneur à l’Église du Dragon Éternel, visible non loin de là, exaspéré. Si sa puissance n’était pas autant bridée à Faust, il n’aurait pas à se montrer aussi prudent avec ce gamin arrogant. Même sans être certain de l’emporter, il saurait au moins qu’il pourrait s’enfuir si la situation tournait mal.
Un pari où l’erreur signifiait la mort, et où même la justesse ne garantissait pas la survie. Personne ne prendrait un tel risque. Pourtant, Richard resta sur ses gardes, au cas où Julian deviendrait fou furieux. Ceux qui succombaient aux lois du chaos avaient tendance à perdre la raison, et l’imprévisibilité inhérente à leurs actes les rendait si dangereux.
Finalement, Julian rompit le silence d’un petit rire. « Pourquoi cette nervosité ? Je suis simplement venu te saluer ; vas-y, règle tes affaires, ne fais pas attention à moi !
Le visage de Myron blêmit devant cette trahison, mais il se contenta de soupirer et fit un pas en avant. « Jeune Maître Richard, Link a peut-être commis un crime, mais affirmer qu’il mérite la peine de mort est une accusation grave. Ma famille ne croit pas votre déclaration publique et, même si vous disiez vrai, il appartiendrait aux tribunaux de trancher. Ce garçon est l’héritier d’un comte ; l’assemblée doit examiner cette affaire. Je vous demande de le remettre aux prisons de l’Alliance.
« C’est très noble de votre part, mais que se passera-t-il si je refuse ? Vous comptez me l’arracher ? » demanda froidement Richard.
Le duc se raidit. Ses soldats d’élite constituaient son premier plan de secours ; il espérait qu’ils pourraient foncer sur Link et l’exfiltrer, mais les forces militaires de Richard étaient bien plus puissantes qu’il ne l’avait prévu. Quelle famille pouvait bien être assez désœuvrée pour laisser en permanence des centaines de chevaliers runiques à ne rien faire sur son île ? N’étaient-ils pas censés partir à la guerre ?
C’est alors qu’une conjecture terrifiante lui vint à l’esprit. Les Archeron avaient récemment été pris dans les manœuvres du jeu politique, et Richard n’avait toujours pas riposté aux complots. La Famille Myron venait de se livrer à lui sur un plateau d’argent, devenant le bouc émissaire qui lui permettrait d’étaler sa puissance.
Comme il s’apprêtait à répondre, Richard agita la main et prit une épée à un chevalier runique tout proche. Il planta ensuite l’arme dans le sol. « Si vous voulez l’attraper, je vous en prie, essayez. Mais sachez-le : tout membre de la Famille Myron qui franchira cette épée sera tué !
Sur ces mots, Richard se dirigea de nouveau vers le portail. Tiramisu et Nasia le suivirent, mais les deux cents chevaliers runiques restèrent en formation, braquant leur attention inflexible sur Myron et ses soldats. L’épée fichée dans le sol attirait tous les regards dans cette salle ; la provocation était telle que Myron ne cessait de serrer les poings.
Le duc voulait charger sans se soucier des conséquences, mais il savait que ce serait du suicide. Son plus puissant soutien semblait avoir peur de Richard ; il ne pouvait donc rien faire. Attendez… Il se tourna soudain vers Julian, qui fixait le portail, puis reporta son regard sur les deux cents chevaliers runiques. Ils pouvaient le faire !
Les chevaliers runiques ne représentaient une menace pour le légendaire Julian que s’ils attaquaient en groupe. Comme les deux camps étaient si proches, il pourrait s’infiltrer dans leurs rangs et semer le chaos. Myron croyait alors que sa propre armée pourrait abattre la plupart des chevaliers de Richard, portant un coup terrible à la Famille Archeron.
L’idée d’anéantir d’un seul coup des centaines de chevaliers runiques ennemis était presque irrésistible. Myron s’empressa de chuchoter ses pensées à Julian. Pourtant, celui-ci resta un moment immobile, comme s’il n’avait rien entendu, avant de se retourner et de s’éloigner. Stupéfait, le duc ne put que sourire avec amertume et laisser retomber son ardeur.
Julian avait d’abord prévu d’intervenir en invoquant le maintien de l’ordre nobiliaire et la défense de l’équité, en sa qualité de Premier ministre. Mais ce projet reposait sur la possibilité d’enlever Link d’un seul coup, sans effusion de sang. Les quatorze familles de Faust étaient les piliers de l’Alliance Sacrée ; qu’elles se déchirent entre elles était une chose, mais qu’un représentant de la famille royale les attaque plongerait le continent dans le chaos.
Que la Famille Myron tente d’enlever l’un des siens, dont les crimes n’avaient pas été prouvés, n’avait rien à voir avec le fait d’attaquer les chevaliers runiques d’une île flottante. Cette dernière éventualité constituait un affront à l’ordre même de Faust, si grave qu’il risquait de faire voler toute l’Alliance en éclats. Quelle que fût sa haine des Archeron, comment Julian aurait-il pu accepter de créer un problème aussi énorme à Apeiron ?
Et pourtant, cette affaire aurait dû être exceptionnelle. Tout le monde savait que l’impératrice Apeiron et Son Excellence Sharon s’étaient affrontées dans la baie de Floe. Au vu de son tempérament passé, Sa Majesté aurait dû tout bonnement anéantir la Famille Archeron. Pourquoi prenait-elle tant de précautions avec eux ? Le duc en vint à une conjecture qu’il avait du mal à croire : Apeiron projetait-elle de gouverner l’Alliance Sacrée avec sérieux ?