Chapitre 1 019
Âme complète
Ce n’était pas encore l’heure du repas ! Voilà ce que Zangru avait essayé de dire avant que le tentacule ne lui fourre quelque chose dans la bouche et ne lui injecte dans l’estomac une plus grande quantité de liquide visqueux. Son visage se crispa sous l’effort, mais la mère de la couvée n’avait nullement l’intention de le laisser prononcer ne serait-ce qu’un mot.
Bien que ce demi-dieu bâtard fût immortel, il devait tout de même se nourrir pour renouveler son sang. On lui en drainait presque entièrement le sang près de vingt fois par jour, une opération qui durait trente minutes. Il lui fallait autant de temps pour digérer le liquide nutritif qu’on lui préparait, et il disposait normalement d’une vingtaine de minutes entre l’extraction et la perfusion. Pourtant, la mère de la couvée ne lui avait même pas accordé ce bref délai pour récupérer.
Le cerveau cloné descendit en piqué et posa le coffre magique sur le sol, puis lui fit un compte rendu détaillé de tout ce qui s’était passé en chemin. Il avait croisé un groupe de cent soldats menés par deux guerriers de rang semi-légendaire et un grand mage ; l’un des guerriers possédait un arc légendaire et trente flèches enchantées, qui avaient blessé le cerveau. Heureusement, il avait réussi à s’échapper, tandis que la plupart des serpents des vents d’élite périssaient dans des attaques suicides pour les retarder.
La mère de la couvée se mit aussitôt à analyser la bataille. L’apparence des trois puissants correspondait aux informations dont elle disposait : le comte Frank, le grand mage Burley et un homme mystérieux connu sous le seul nom d’As de cœur. Frank et Burley étaient tous deux des seigneurs féodaux du sud de la Terre du Tumulte, tandis que l’As de cœur était un individu apparu récemment. Il avait rassemblé les Cosaques rouges restants du Duché cramoisi et était devenu leur nouveau chef, opérant désormais au sud des Terres ensanglantées.
On aurait dit que les trois hommes étaient simplement partis chasser ; ils semblaient n’avoir eu aucune idée de ce qu’était le cerveau cloné, du début à la fin, et l’avaient seulement pris pour un nouveau monstre à étudier. L’interception n’avait probablement pas été préméditée. Le cerveau cloné était parvenu à rentrer sans être suivi, et seuls les serpents des vents d’élite représentant une journée de pertes avaient péri. À tous égards, il ne s’agissait que d’un incident mineur.
Pourtant, la mère de la couvée se sentit envahie par la fureur devant une telle audace. Elle rugit, et ses pinces ridiculement petites s’entrechoquèrent dans un bruit terrifiant. Les quatre immenses nids de vers éclatèrent, libérant un essaim d’énormes mouches translucides. Celles-ci se rassemblèrent dans les airs, révélant chacune un guerrier humanoïde endormi en leur sein, qui se mit à remuer avec gêne. D’autres guerriers encore, au pied des nids, dévoilèrent des yeux rouges semblables à des mares de sang séché. S’ils étaient tous mobilisés, la petite troupe serait massacrée.
Son ventre gronda soudain, et une nuée de vapeur s’échappa de ses stigmates pour dissiper sa colère. Les troupes réveillées se calmèrent de nouveau et se rendormirent, tandis que les mouches regagnaient leurs nids, qui se refermèrent peu à peu.
Zangru remarqua l’agitation en contrebas. Il cessa de se débattre et contempla la mère de la couvée avec incertitude. Il l’avait vue apprendre peu à peu à ressentir des émotions, mais jamais encore elle n’avait connu de pareille saute d’humeur.
La mère de la couvée déploya dix tentacules pour soulever le coffre jusqu’à hauteur de ses yeux, puis l’ouvrit sans effort. L’intérieur était bien plus vaste qu’il n’y paraissait. Ce qui frappait le plus, c’était une paire d’yeux beaucoup plus grands que la paume d’un homme : ils provenaient du géant que Cyrden avait aveuglé dans la Vallée du Fleuve d’Or. Elle examina chaque parcelle des globes oculaires à l’aide d’un tentacule, les enveloppa soigneusement, puis les avala tout entiers.
Juste à côté des globes oculaires se trouvait un présentoir à fioles, avec dix flacons de cristal magique de tailles diverses. Ils étaient d’une valeur inestimable, capables de conserver leur contenu pendant des décennies si nécessaire. Lorsqu’elle en ouvrit un, une forte odeur s’en échappa et la fit frissonner d’excitation. C’était du sang de dragon !
La mère de la couvée plongea un tentacule dans le flacon et aspira jusqu’à la dernière goutte de sang de dragon, raclant même la couche intérieure de cristal. Elle ouvrit ensuite le deuxième flacon et frissonna de nouveau : il contenait lui aussi du sang de dragon, mais d’une espèce différente ! En un clin d’œil, elle vida les dix flacons, ne laissant qu’une unique fiole pourpre sombre qu’elle se contenta de humer un instant avant de la refermer.
Même elle avait besoin d’un peu de temps pour se remettre de ce qu’elle venait de ressentir. Mais lorsqu’elle reprit la fiole, elle l’examina attentivement et découvrit quelques mots gravés dans le cristal : « Sang de Tiamat ». L’écriture était celle de Richard, mais la mère de la couvée ignorait qui était cette Tiamat. Elle savait seulement qu’il s’agissait d’une puissante dragonne géante dont le sang était chargé de l’aura d’un autre plan. Oublions le niveau 10 : ce sang pourrait l’aider à progresser même lorsqu’elle approcherait du niveau 12.
Après réflexion, la mère de la couvée décida cette fois d’avaler toute la fiole avant de poursuivre l’examen du coffre. Tout au fond se trouvait un bloc de moelle, blanc comme neige, d’où émanaient des lueurs cyan. C’était un fragment du cœur de l’arbre de vie, accompagné d’un jeune plant. Ils ne lui seraient pas directement utiles pour progresser comme les autres objets, mais accéléreraient certainement ses analyses.
Même après avoir vidé le coffre, la mère de la couvée le tint longuement sans bouger, les yeux fixés sur le sceau qui s’effaçait. Il s’agissait de l’empreinte personnelle de Richard, chargée d’énergie de feu et de lignes runiques symbolisant sa puissance de grand mage et de maître runique. Le fait qu’elle irradie encore de pouvoir montrait à quel point il avait progressé.
Lorsque la brise eut complètement dissipé le sceau, elle tourna son attention vers son propre intérieur. Son esprit abritait un espace secret, contenant dix nœuds reliés à une sphère de lumière éclatante. À côté de cette lumière, une phrase était inscrite dans une langue étrangère à Norland : Âme complète et indépendante.
Chacun de ces nœuds représentait un élément contribuant à la guérison d’une âme endommagée. Lorsqu’elle se concentrait sur l’un d’eux, diverses instructions lui indiquaient comment satisfaire ses exigences. La plupart des nœuds brillaient désormais : leurs conditions étaient donc remplies. Seuls quelques-uns étaient restés éteints, mais le présent de Richard les avait fait s’illuminer à leur tour. Un unique nœud demeurait obscur : Atteindre le niveau 11.
Toutefois, ce nœud n’était pas indispensable. Il ne faisait qu’augmenter les chances de réussite, et ce n’était pas un problème pour l’instant. Une fois parvenue au niveau 10 et son vrai nom éveillé, la mère de la couvée croyait avoir déjà plus de cinquante pour cent de chances de guérir son âme ; sinon, elle finirait par y parvenir au niveau suivant.
Pour la mère de la couvée, posséder une âme complète avait quelque chose de particulier. Cela signifiait devenir un être véritablement vivant, comme Richard ou n’importe qui d’autre… Cela signifiait aussi être libre. Elle examina une dernière fois le diagramme et vérifia que tous les nœuds importants étaient allumés avant de s’en détacher. Cependant, juste avant de le chasser de ses pensées, elle jeta un coup d’œil à un petit symbole dans le coin d’un tome ouvert, près d’une bougie allumée. C’était un symbole curieux, extrêmement connu à Norland : il représentait un mage de Soremburg[1]. Chaque bougie indiquait un rang plus élevé.
Elle grava le symbole dans sa mémoire puis se retira, resta silencieuse un instant, avant de relever la tête vers le ciel. Richard avait dit un jour que l’environnement naturel de Faelor ressemblait à celui de Norland : le ciel était d’un bleu azur et la végétation, verte. Seulement, à Norland, les couleurs viraient au rouge et à l’or pendant la saison des récoltes, tandis qu’à Faelor, elles prenaient diverses nuances de violet.
Là-haut, un mince ruban de nuages voilait le soleil, répandant une légère fraîcheur dans l’air. Le ciel était presque entièrement dégagé, à l’exception des rubans des failles spatio-temporelles, qui brillaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Les tentacules se rétractèrent soudain, libérant Zangru. Mais lorsqu’il retomba sur le sommet de son nid, il ne cria pas comme à son habitude. Il voyait bien que la mère de la couvée avait changé, et sa silhouette, semblable à une petite colline, le montrait clairement.
Elle était seule.
[1] Anciennement Solomon